Aôut 1909 La grève.
Le Malaise aux PTT
A cette époque la grève est interdite pour
tous les fonctionnaires. Quand de personnel y recourt, il s'expose à
des sanctions qui vont jusqu'à la révocation. De plus le
droit syndical ne s'applique pas aux agents de l'État.
Ainci, le 8 mai 1899 : première grève de facteurs
des postes à Paris RP (Recette principale, rue du Louvre). Grève
partielle, pour une augmentation des salaires. Le sous-secrétaire
d'État aux Postes et Télégraphes Léon Mougeot,
fait appel à l'armée pour distribuer le courrier. 27 révocations
et nombreuses autres sanctions.
11 - 19 avril 1906 : Alors que toute la presse concentre ses articles
sur la grève générale proclamée par la CGT
pour le 1er mai, des facteurs parisiens se mettent en grève. L'année
précédente, un syndicat s'est constitué parmi eux.
Les grévistes veulent que l'administration reconnaisse leurs porte-paroles.
Au contraire, le ministre des Travaux publics et des PTT, Louis Barthou
refuse tout dialogue et laisse "pourrir" un mouvement qui touche
surtout les moins âgés des facteurs. Pour finir, près
de 300 révocations frappent les grévistes. Tous sont réintégrés
les mois suivants, jusqu'au 1er novembre. Cette grève est restée
très localisée et n'a impliqué qu'une catégorie
du personnel postal.
Le 22 mars 1907, le gouvernement, présidé par Georges
Clemenceau a proposé, quelques jours plus tôt, une loi portant
sur les droits d'association des fonctionnaires. C'est en fait un texte
restrictif et jugé tel par les "syndicalistes". 7 d'entre
eux adressent une lettre ouverte à Clemenceau au nom d'un Cartel
pour la défense du droit syndical. Tous les sept, l'instituteur
Marius Nègre, l'employé de l'éclairage Émile
Janvion et
cinq postiers sont révoqués sur le champ.
Pour les postiers, sont ainsi sanctionnés le secrétaire
de l'Association générale des agents des PTT, Clavier, les
facteurs Simonnet et Grangier, qui en sont à leur deuxième
révocation, et deux commis des services ambulants, Paul Amalric
et Paul Quilici .
Du 12 mars au 23 mars 1909 à linitiative des postiers,
la première grande grève généralisée
à tous les PTT, est ancée par des agents publics
en
toute illégalité. Les communications postales, télégraphiques
et téléphoniques sont paralysées par une grève
du personnel des PTT qui, partie de la capitale, sest rapidement
étendue à tout le pays
Un projet de réforme du mode davancement du personnel, qui
tend à le rendre moins rapide, déclenche une grève
le 15 mars, au central télégraphique de la rue de grenelle
à Paris. Le soir, un grand meeting rassemble 6000 postiers au Tivoly-Vaux-Hall,
sous la présidence de Raoul Monbrand, rédacteur à
ladministration centrale. Divers orateurs prennent la parole, dont
Frédéric Subra, qui représente les ambulants. Militant
de vieille date, puisquil avait été le fondateur de
lAssociation générale des agents en 1900, il en est
resté un des dirigeants. Le lendemain, cest la grève
générale, très suivie à Paris. Les femmes
y participent activement : le 17 mars, 800 employées sont
en grève au central téléphonique Gutenberg.
La grève met en mouvement les télégraphistes, les
agents des bureaux de poste, les postiers des services ambulants (les
agents travaillant dans les wagons-poste), les dames employées
du télégraphe et du téléphone, les ouvriers
des lignes. Malgré une fermeté proclamée, malgré
le soutien à cette politique obtenu à la Chambre des députés
par Louis Barthou et Clemenceau, malgré des sanctions prises, la
grève perdure. Née à Paris, elle s'étend aux
principales villes de France, avec des points forts à Lyon, Marseille,
Rouen, Lille. Cependant, elle semble plus suivie dans la catégorie
des agents, que chez les facteurs, dans les grandes concentrations "tertiaires"
comme les centraux télégraphiques, les bureaux de tri des
gares, les services ambulants, essentiels dans l'acheminement du courrier
ou les dépêches télégraphiques, que dans les
centres de moindre importance. Le gouvernement se trouve dans l'obligation
de négocier avec les grévistes. Les revendications de ceux-ci
portent à l'origine sur des problèmes internes d'avancement.
Mais au fil d'événements à rebondissements, c'est
la démission du sous-secrétaire d'État aux PTT, Julien
Simyan qui devient l'objectif que les grévistes croient pouvoir
atteindre. À Paris se tiennent des meetings quotidiens : ceux-ci
semblent selon la presse rassembler des foules importantes, peu habituées
à ce genre de réunion, mais qui au fil des jours s'affermissent
dans la grève.
Fermeté ? Clemenceau en a fait preuve contre la CGT les années
précédentes
Cependant des circonstances le contraignent
à reculer. Il y a le soutien du public à une grève
qui met en avant des agents en "cols blancs" que la propagande
du Tigre peine à présenter comme des révolutionnaires.
Il en est de même pour les dames téléphonistes dont
la participation à cette grève est une première.
Il y a aussi une forte pression des milieux d'affaires, désarçonnés
par cette grève imprévue. Des négociations officieuses
entre le ministre Louis Barthou et le syndicat des ouvriers des PTT s'ouvrent.
Insuffisantes, car ni les "agents", ni les facteurs ne sont
représentés.
Le 22 mars 1909, alors que plusieurs milliers de grévistes
sont rassemblés en un meeting encore plus massif que les précédents,
une délégation de 12 postiers (dont quatre femmes, fait
extraordinaire pour longtemps), représentants des grands services
en grève est reçue, Place Beauvau, par Clemenceau en personne.
Elle obtient des promesses verbales, qu'elle transmet aux grévistes.
Comme lors de chaque décision, la reprise du travail est soumise
au vote, à mains levées. Majoritairement les postiers se
rallient à la fin de la grève, alors qu'elle semblait devoir
durer
Face à des syndicalistes encore peu expérimentés,
Clemenceau fait preuve d'un art politique évident : de 1906 à
1909, son gouvernement ne tient-il pas près de 3 années
dans une Troisième République marquée par l'instabilité
ministérielle. Quant aux postiers, auxquels ont été
"promis" la levée des sanctions et la réforme
de leur avancement, ils peuvent, à l'instar de l'Humanité
de Jean Jaurès, crier : Victoire !!
En avril 1909, dans l'euphorie de cette victoire, certains postiers
se laissent entrainer à sous-estimer le politicien manuvrier
qu'ils ont face à eux. Si le Syndicat des ouvriers des PTT a contribué,
avec discipline et pragmatisme, au succès de la grève, si
les postiers ont suivi massivement les dirigeants de l'A.G. des agents,
qui est un syndicat sans en avoir le nom, l'ensemble du "prolétariat
postal" est loin du Syndicalisme-révolutionnaire de certains
dirigeants de la CGT. Cependant quelques leadeurs de l'A.G. y voient l'avenir.
Ils interviennent dans plusieurs meetings syndicaux, dont l'un à
Paris, le 4 avril, rassemble des milliers de participants. Certains orateurs
voient la Révolution poindre : le gratin du Syndicalisme-révolutionnaire
est à la tribune, Georges Yvetot, Raymond Péricat, Émile
Pataud, Émile Janvion. Le postier Louis Simonnet y réclame
le droit syndical pour les fonctionnaires. Le secrétaire de la
CGT, Louis Niel est plus circonspect. Du côté socialiste
SFIO, c'est le temps du Congrès national annuel, à Saint-Étienne.
Le commis des postes Jean-Louis Chastanet y intervient en prophétisant
la lutte finale. Pendant ce temps, Clemenceau et son ministre Louis Barthou,
préparent des conseils de discipline, tandis que les Chambres de
commerce prévoient des acheminements supplétifs. Début
mai, les dirigeants « syndicaux » des PTT sont traduits devant
les instances administratives pour "propagande révolutionnaire"
contrevenant à leur obligation de réserve. Tous sont révoqués
: Chastanet, Perussie, Lamarque, Charles Le Gléo, en particulier,
ceux-là que Clemenceau avait reçu en délégation.
Par fournées, tous les dirigeants du syndicalisme naissant sont
promis à sanction : les responsables de l'A.G. des agents, Frédéric
Subra, Raoul Montbrand, Charles Vallet, Paul Amalric, la téléphoniste
Pech, tout comme les jeunes, souvent âgés de moins de trente
ans, dont la grève révèle le talent militant : André
Février (24 ans), à Lyon, Clovis Constant (21 ans), au Havre,
René Plard (21 ans) à Nevers, Louis Thomas, connu sous le
nom de Maurice Harmel, (25 ans), ou André Maratrat (21 ans)[18],
au central télégraphique de Paris.
Du 11 mai au 20 mai 1909, les trois organisations syndicales catégorielles,
constituées depuis mars 1909 en une Fédération nationale
des PTT lancent, en riposte, un appel à la Grève générale
des postiers. La masse des postiers, le Central télégraphique
même, pourtant en pointe de la grève en mars, ne suivent
pas le mot d'ordre. Le courrier est détourné pour être
traité par un circuit parallèle . La Chambre de commerce
d'Amiens va jusqu'à émettre des vignettes spéciales,
qui ont allure de timbres-poste. Les sanctions administratives pleuvent
sur les rares grévistes. Le soutien de la SFIO, celui de la Ligue
des droits de l'homme ne suffisent pas. La direction de la CGT, sollicitée
mais divisée, lance à son tour un appel à une grève
générale : celle-ci intervient le 20 mai, alors que le nombre
des grévistes aux PTT, décimés par les sanctions,
est très faible. Cette grève générale, occasion
de quelques bagarres à Paris, est un fiasco.
Le 12 mai, le Conseil des ministres révoque immédiatement
228 postiers. Pour limiter les réactions, la troupe est envoyée
partout
Le 21 mai, c'est la direction de la CGT qui appelle à la reprise
du travail. Plus de 800 postiers sont révoqués.
Cinq jours plus tard, le 26 mai 1909 le secrétaire général
de la CGT, Louis Niel démissionne. Son remplaçant, Léon
Jouhaux élu en juillet 1909 va marquer le syndicalisme français.
À l'automne 1909, tirant les conséquences des grèves,
un noyau de syndicalistes animé par Pierre Monatte, qui a suivi
les événements en tant que journaliste d'un éphémère
quotidien, la Révolution, lancé par Émile Pouget,
crée une revue d'étude et d'action syndicales, La Vie ouvrière.
Quant à Clemenceau, son gouvernement est mis en minorité
le 20 juillet 1909. Alexandre Millerand, ministre des Travaux publics,
des Postes et des Télégraphes du gouvernement suivant, formé
par Aristide Briand, réintègre progressivement dans l'administration
la plupart des postiers révoqués et supprime le poste de
sous-secrétaire d'État aux PTT.
sommaire
Larrêt Winkell du Conseil
dÉtat invoque la continuité du service public et la
notion de contrat de droit public liant le fonctionnaire à
ladministration. Une jurisprudence qui prévaut jusquen
1937.
Conseil dEtat, section 7, 7 août 1909,
requête n°37,317, Winkell
S.1909.3.145, concl. Tardieu, note Hauriou ;
Par Claude Didry, Directeur de recherche au CNRS, Centre Maurice Halbwachs
Publié dans Thomas Perroud, et Jacques Caillosse, Jacques Chevalier
et Danièle Lochak, Les Grands Arrêts Politiques du Droit
Administratif, Paris, LGDJ, 2019, p. 63-75
Ce 7 août 1909, MM. Bauden et rapporteur, Tardieu commissaire du
gouvernement ; Mrs Hannotin, Fresnoy et Regray avocats, Recueil des arrêts
du Conseil dÉtat statuant au contentieux, des décisions
du Tribunal des conflits et de la Cour des comptes,
Collection Macarel, Lebon et Hallays-Dabot fondée en 1821, Librairie
du Recueil Sirey, Paris, 1909, p.826-828 ; conclusions de M. Tardieu p.
1294-1305)
Considérant que la grève, si elle est un fait pouvant se
produire légalement au cours de lexécution dun
contrat de travail réglé par les dispositions du droit privé,
est, au contraire, lorsquelle résulte dun refus de
service concerté entre des fonctionnaires, un acte illicite, alors
même quil ne pourrait être réprimé par
lapplication de la loi pénale ; que, par son acceptation
de lemploi qui lui a été conféré, le
fonctionnaire sest soumis à toutes les obligations dérivant
des nécessités mêmes du service public et a renoncé
à toutes les facultés incompatibles avec une continuité
essentielle à la vie nationale ; quen se mettant en grève
les agents préposés au service public, sous quelque dénomination
que ce soit, ne commettent pas seulement une faute individuelle, mais
quils se placent eux-mêmes, par un acte collectif, en dehors
de lapplication des lois et règlement édictés
dans le but de garantir lexercice des droits résultant pour
chacun deux du contrat de droit public qui les lie à ladministration
; que, dans le cas dabandon collectif ou concerté du service
public, ladministration est tenue de prendre des mesures durgence
et de procéder à des remplacements immédiats ;
Considérant que le sieur Winkell ne conteste pas quil était
au nombre des ouvriers du service des postes qui étaient en grève
au mois de mai 1909 et que, pour demander lannulation de larrêté
par lequel le sous-secrétaire dEtat a prononcé sa
révocation, il se borne à alléguer que cette mesure
a été prise sans quil ait reçu préalablement
la communication de son dossier, en conformité de lart. 65
de la loi du 22 avril 1905 ;
Mais considérant quil résulte de ce qui précède
que, quelle que soit la généralité des termes de
cet article, le législateur na pu comprendre la grève
dans un service public au nombre des cas en vue desquels il a formulé
cette prescription ;
(Rejet).
Au cours des premières années du 20ème siècle,
la grève devient familière dans les services publics touchant
prioritairement les chemins de fer, les tramways, la distribution délectricité.
Elle se profile dans les arsenaux (1), la police (2), mais cest
par ladministration des PTT quelle arrive devant le Conseil
dEtat. Les arrêts Winkell et Rosier du 7 août
1909 inaugurent la jurisprudence administrative sur la grève
dans les services publics, bien avant larrêt Dehaene du 7
juillet 1950.
Pourquoi les PTT ? Pourquoi en 1909 ?
Il fallait lacharnement du gouvernement Clemenceau contre les grèves
et la CGT, celui du ministre des travaux publics, Barthou, et du sous-secrétaire
dEtat, Julien Simyan, contre le personnel des PTT, pour que sengage
une grève historique dans cette administration, que se noue le
ressort dune multitude de requêtes et que soient rendus ces
arrêts.
Au vu du mémoire des avocats, concernant les requêtes de
Privat, Rosier et Winkell (3), il y a sans doute une part de hasard dans
le fait que seuls les deux derniers ouvrent la série des arrêts
concernant les révocations opérées par le ministre
pendant les grèves de mars et mai 1909 (4).
Privat doit attendre lannée suivante un arrêt qui réplique
ceux de ses deux collègues, alors que leurs avocats avaient souligné
que Privat « a été révoqué à
la date du 13, bien quil ne dût prendre son service que le
14. (5) »
De nombreux postiers assistent à laudience du 6, notamment
Subra et Montbrand qui furent des meneurs dans le mouvement (6).
Rompant avec sa fonction de juridiction de lexcès de pouvoir
(7), le Conseil dEtat semble ici se laisser emporter dans une défense
brutale de la continuité du service public et se porter au secours
dun gouvernement ayant franchi les limites de lautoritarisme
dans la gestion des conflits sociaux (8).
Dans cette jurisprudence sur la grève, le plus intéressant
se trouve moins du côté dune institution juridictionnelle
qui adhère sans surprise aux conclusions du gouvernement, que du
côté de requérants partageant la référence
à larticle 65 de la loi du 23 avril 1905 (9 10).
Grâce à eux, et en dépit de la focalisation des juges
administratifs sur une argumentation mécanique qui se raidit encore
sous limpulsion du doyen Hauriou, cette disposition légale
sinscrit dans la jurisprudence administrative et vient troubler
un champ universitaire le droit administratif centré
sur lactivité contentieuse du Conseil dEtat. Ainsi,
au-delà de la grève, les requêtes témoignent
dune attente à légard dun régime
légal permettant de limiter ce que les fonctionnaires ressentent
comme une forme darbitraire, à une époque où
sengagent les premières discussions législatives sur
un statut déterminant la condition commune des fonctionnaires et
organisant la participation de leurs représentants à la
gestion des recrutements et des carrières.
1. Grève de novembre 1905 évoquée par le commissaire
Tardieu dans ses conclusions sur les requêtes de Rosier et Winkell.
2. J.-M. Blanquer et M. Milet, Linvention de lEtat. Léon
Duguit et la naissance du droit public moderne, Paris, Odile Jacob, p.
171, évoque une grève de la police en 1905.
3. « Pour les postiers révoqués. Devant le Conseil
dEtat. Le mémoire des avocats », LHumanité,
3 août 1909, p. 3. Les avocats des agents sont Raynal, Hannotin,
que lon retrouve dans le contentieux sur les associations professionnelles
de fonctionnaires comme, par exemple, dans le cas des instituteurs.
4. Arrêts Amalric, Privat, Porte, Dame Flandrin du 6 août
1910, Recueil des arrêts du Conseil dEtat statuant au contentieux,
des décision du Tribunal des conflits et de la Cour des comptes,
Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1910, p. 720 et s. Arrêts Tichit,
Guibert, Salles, Camboulas, Demoiselle Mondot, Giraud, Courtade, du 1er
mars 1912, Recueil des arrêts du Conseil dEtat statuant au
contentieux, des décision du
Tribunal des conflits et de la Cour des comptes, Paris, Librairie du Recueil
Sirey, 1912, p. 302 et s.
5. « Pour les postiers révoqués. Devant le Conseil
dEtat. Le mémoire des avocats », LHumanité,
3 août 1909, p. 3.
6. « Dernières nouvelles du Conseil dEtat. Le pourvoi
des postiers révoqués », Le Temps, 6 août 1909,
p. 5.
7. L. Duguit, « The French Administrative Courts », Political
Science Quarterly, 29/3, sept. 1914, p. 385-407.
8. Une explication de cette intransigeance pourrait venir de lattachement
du Conseil au concept de service public comme base dun élargissement
de sa compétence, sur ce dernier point voir C. Bosvieux-Onyekwelu,
Dune sociodicée à un savoir dEtat. Le service
public, une tentative de mise en forme du monde social par le droit (1873-1940),
2017, Thèse de doctorat, Université de Versailles Saint-Quentin.
9. La jurisprudence du Conseil dEtat au sujet de cet article fait
lobjet dune note de G. Jèze, précédant
la note quil consacre à larrêt Winkell. Voir
G. Jèze, « De la communication préalable du dossier
aux
fonctionnaires atteints par une mesure disciplinaire, par un déplacement
doffice ou par un retard dans
lavancement à lancienneté. », Revue de
droit public, 1909, p. 474-494.
10. Référence qui se retrouve dans les arrêts Demoiselle
Minaire et autres (au total 24) rendus par le Conseil dEtat en 1937,
au sujet de sanctions prises à lencontre des requérants
pendant une grève davril 1934. Voir Recueil des arrêts
du Conseil dEtat statuant au contentieux, des décision du
Tribunal des conflits et de la Cour des comptes, Paris, Librairie du Recueil
Sirey, 1937, p. 843 et s.
1. Malaise aux PTT
Les grèves des PTT se multiplient dans les premières années
du 20ème siècle : les facteurs, les ambulants
(qui trient le courrier dans les trains), les ouvriers font
grève. Les révocations se multiplient aussi, fréquemment
suivies de réintégrations.
Mais en mars 1909, la grève des PTT tient de la mutinerie, comme
le suggère dans ses conclusions le commissaire du gouvernement,
Jacques Tardieu : « La première grève a débuté,
le 12 mars, par une mutinerie au sous-secrétariat des postes. Le
sous-secrétaire dEtat avait été conspué
; la police avait procédé à des arrestations ; on
avait chanté lInternationale.
Du 13 au 18 mars, la grève prit un très grand développement
et les services se trouvèrent presque complètement désorganisés
; toutes les communications postales, télégraphiques et
téléphoniques se trouvèrent interrompues (11). »
La mobilisation est dabord parisienne, en faisant la jonction entre
les ouvriers (Winkell est ouvrier dans limprimerie des timbres),
les agents (guichetiers ou « commis » comme Rosier, télégraphistes
et téléphonistes) et les « sous-agents » (facteurs
et ambulants du tri postal).
Elle se fonde sur la concentration des personnels, avec 1400 agents au
Central télégraphique de la rue de Grenelle ou 800 au central
téléphonique Gutenberg de la rue du Louvre. Elle sétend
rapidement au territoire national, contre la figure honnie du sous-secrétaire
dEtat aux PTT, Julien Simyan. Simyan a multiplié les mesures
déconomie et dintensification du travail, en appelant
lencadrement intermédiaire à durcir ses évaluations
pour réduire les notes et ralentir les avancements. On parlerait
aujourdhui de new public management, le harcèlement savamment
organisé au sein
de France-Télécom dans les années 2000 y puise probablement
une partie de ses origines (12).
Les revendications portent, selon Tardieu, sur :
- une circulaire de 1907 dite « de tiercement » retardant
les procédures davancement
- des directives données par Simyan aux directeurs pour baisser
les notes des agents
- des actes de favoritisme et de disgrâce
- lattitude cassante du sous-secrétaire dEtat, les
agents sindignant « de propos désobligeants que M.
Simyan aurait tenu sur les dames du téléphone (13) . »
La grève se caractérise donc par le large spectre de ses
motivations, loin des mobilisations plus classiques sur le salaire ou
la durée du travail.
Elle sinscrit également dans la chronique sociale du gouvernement
Clemenceau, multipliant la répression violente des grèves,
les provocations policières, les morts et les blessés parmi
les grévistes (14), et ne reculant pas devant la surenchère
disciplinaire, comme en témoigne le décret du 18 mars pris
par Barthou, alors ministre des travaux publics et des PTT (15).
Larmée est mise à contribution pour la distribution
du courrier, ou tenter de prendre en main les centraux, sans véritablement
y parvenir faute de compétences. Mais pour Le Temps : « Cest
toujours avec bonne humeur que le soldat sacquitte des obligations
qui lui incombent à loccasion de la vie militaire. [
]
ce matin, comme hier soir, cest avec plus dentrain encore
que jamais que les sapeurs du génie ont pris possession du service
télégraphique du central. La présence de lélément
féminin, resté fidèle à son devoir professionnel,
nétait dailleurs pas étrangère à
lenjouement et à la gaieté quils manifestaient
(16). »
Des négociations aboutissent au retrait de la circulaire sur le
tiercement et à la rectification des fiches pour les agents dont
les notes avaient été abaissées. Le travail reprend
le 23 mars, mais lagitation gagne les autres services publics, meetings
et réunions se multiplient au cours du mois davril. Ainsi
se tient le 2 avril une réunion « organisée par les
Associations de fonctionnaires » à lHôtel des
sociétés savantes, où Henri Chardon, maître
des requêtes au Conseil dEtat, fait une présentation
sur « le statut des fonctionnaires et linterdiction du droit
de grève dans tous les services publics (17) ».
Lintervention de Célestin Bouglé permet à lorateur
de poursuivre sa présentation, en dépit des huées
des facteurs présents. Si les postiers discutent de la grève
et du statut, le gouvernement Clemenceau riposte par la convocation des
meneurs devant le conseil de discipline auxquels est reproché leur
participation à des réunions « dans lesquelles sont
discutées et préconisées des propositions et des
doctrines contraires aux lois (18). » 7 agents refusent de comparaître
devant le conseil, en avançant que les faits incriminés
se sont déroulés en dehors du service. Ils sont révoqués
le 9 mai, dans les termes du décret du 18 mars.
La narration de Tardieu pose alors un problème de cohérence
dans le cas de Rosier, révoqué le 11, alors que «
la grève éclate de nouveau le 12 (19) . » La grève
reprend avec une bien moindre intensité quau mois de mars,
mais un nombre de révocations record : « du 12 au 18 mai,
5 ou 600 agents, sous-agents ou ouvriers ont été révoqués
(20) . »
Côté CGT,
labsence notoire de mobilisation face à lappel à
la grève générale du 20 mai aboutit à la démission
du secrétaire général, Louis Niel, bientôt
remplacé par Léon Jouhaux.
Clemenceau, qui a longtemps laissé croire au départ du sous-secrétaire
dEtat Simyan pour tenter de dénouer la mobilisation des postiers,
est renversé le 20 juillet 1909. Il est remplacé par Aristide
Briand qui, le 24 juillet, confie le ministère des travaux publics
et des PTT à Alexandre Millerand.
Les arrêts Winkell et Rosier sont rendus dans le feu de laction,
un peu plus de deux semaines après la chute du cabinet Clemenceau.
Le Conseil reviendra à plusieurs reprises sur cette grève
des PTT, dans une série darrêts ayant à répondre
sur la question de la consultation du dossier au moment de la sanction,
selon larticle 65 de la loi du 23 avril 1905, le 6 août 1910.
Des recherches plus approfondies permettraient éventuellement de
préciser si ces deux agents ont été réintégrés
ultérieurement, à linstar de Paul Amalric un des créateurs
(en 1900) et dirigeant de lAssociation
Générale des agents des PTT.
En effet, Amalric, après une requête ayant abouti à
un arrêt de rejet en 1910 confirmant sa révocation de mai
1909, est réintégré en 1911. Il avait été
déjà révoqué en 1907 pour avoir signé
avec dautres (21) une lettre ouverte rappelant au chef du gouvernement,
Clemenceau, ses engagements en matière daccès au droit
syndical des fonctionnaires, avant dêtre réintégré
en 1908.
11. Conclusions Tardieu, Recueil des arrêts du Conseil dEtat,
op.cit., 1909, p. 1295.
12. « Il faut quon sorte de la position de la mère-poule
» déclarait ainsi Didier Lombart en 2006 en prenant délibérément
le risque de pousser les salariés au suicide, selon Le Monde du
12 décembre 2014. 13. Tardieu, ibid.
14. 7 morts dans les grèves viticoles du midi rouge en 1907, 2
morts (dont un adolescent de 17 ans) dans la grève des carriers
à Draveil qui saccompagne de larrestation de la direction
de la CGT au cours de lété 1908.
15. « Conférant au ministre, en cas de refus de service concerté
et collectif, le droit de prononcer directement, cest-à-dire
sans avis préalable du conseil de discipline, les peines de deuxième
et troisième degrés. » (Tardieu, ibid.).
16. « Chez les postiers », Le Temps, 19 mars 1909.
17. H. Chardon, Le pouvoir administratif, Paris, Perrin, 1910, p. 170
et s. 18. Tardieu, op.cit., p. 1296.
19. Ibid.
20. Tardieu, op.cit., p. 1297.
21. Dont linstituteur Marius Nègre, également révoqué
en 1907, avant réintégration en 1911.
2. Les embarras du commissaire
Les conclusions du commissaire Tardieu endossent celles du ministre des
travaux publics (sans doute élaborées par les collaborateurs
de Louis Barthou), mais en laissant transparaître une forme dembarras
que la doctrine administrative a enfouie derrière la focalisation
sur la grève. Les conclusions du ministre se ramènent, sous
la plume de Tardieu à quatre grands points :
- en se mettant en grève, les requérants perdent la qualité
de fonctionnaire ce qui rend sans objet la loi de 1905.
- mais, à supposer que la grève ne soit pas une rupture,
labsence de service fait rend à nouveau la loi de 1905 sans
objet.
- la grève, fait notoire, est un motif public qui na pas
besoin de note secrète à communiquer dans les termes de
larticle 65.
- les requérants ne pouvaient pas ignorer quils allaient
être frappés, suite au décret du 18 mars et au discours
de Barthou le 11 mai 1909.
Face à cet enchaînement, le commissaire repart du dernier
point, celui de lavertissement donné à lintéressé.
Son absence doit conduire, classiquement, à lannulation de
la décision administrative. Tardieu suggère à ce
propos la faiblesse de largumentation ministérielle, en comparant
la confusion des avertissements du ministre des travaux publics, dont
dépendent les postes, avec la clarté du ministre de la marine
en novembre 1905 dans une circulaire avertissant les ouvriers grévistes
des arsenaux de leur révocation irrévocable sils prolongeaient
leur mouvement. La confusion tient notamment à la publication du
décret du 18 mars, autorisant le ministre à prendre des
mesures disciplinaires sans conseil de discipline.
Mais par leur existence même, ces mesures de discipline ouvrent
la voie à la mobilisation de larticle 65 de la loi de 1905
: cest ce que laisse entendre Tardieu, sans aller jusquà
reprendre les arguments des avocats. Le troisième point de largumentation
ministérielle est remis en cause par le fait que la révocation
na touché quune partie des grévistes, conduisant
ces derniers à demander légitimement les justifications
de la mesure les visant. Pour avaliser les conclusions du gouvernement,
labsence de service (point 2) est également discutable dans
la mesure où les magistrats, par exemple, ne sont tenus pour défaillants
quau terme dune absence de six mois (ce qui reprend un élément
avancé par les intéressés dans leur requête).
Avant de saccrocher à la dernière branche des conclusions
ministérielles, Tardieu semble donc émettre, à mots
couverts, de profondes réserves à légard de
la gestion de grève par le ministre Barthou et le sous-secrétaire
dEtat Simyan.
Pour suivre le gouvernement, le commissaire ne peut alors se fonder que
sur une caractérisation de la grève comme remise en cause
de cette continuité faisant « lessence du service public
(22) » aux yeux de Tardieu. Pour justifier la possibilité,
pour le ministre, de sexonérer du formalisme résultant
de larticle 65 dans la loi de 1905, le commissaire se place sur
le terrain du droit du travail en gestation, en se référant
aux débats que suscite la jurisprudence de la Cour de cassation
sur la grève. En effet, la doctrine privatiste proférée
par des « juristes de lécole socialiste (23) »
tend à se détourner des rigueurs de cette jurisprudence,
en considérant la grève comme une suspension du contrat.
Mais sur le terrain économique, son collègue très
libéral du Conseil dEtat, lingénieur Colson
(24), souligne limportance de la continuité du fonctionnement
de monopoles indispensables à la vie sociale que seule la puissance
publique pouvait prendre en charge. En restant proche de ce contrat de
travail dont on débat alors beaucoup, Tardieu suggère de
reprendre lexpression de « contrat de droit public »,
en suivant Lafferrière, ou celle de « contrat de fonction
publique » tirée de Teissier (25). La continuité y
apparaît comme une des stipulations implicites du contrat, véritable
contrat dadhésion dans lequel lagent ne peut quaccepter
les conditions que lui fait son employeur, lEtat : « le fonctionnaire
qui accepte sa nomination accepte par là-même les obligations
que ce contrat comporte pour lui, et notamment celle dassurer, sans
interruption, la continuité du service public, continuité
qui est essentielle à la vie nationale (26). » En se mettant
en grève, le fonctionnaire rompt le contrat qui le lie à
lEtat, et se place ainsi en dehors des garanties qui encadrent son
exécution.
Tardieu retrouve ici les grandes lignes du projet gouvernemental de 1906
déposé par Sarrien et Doumergue, sur le contrat de travail.
En effet, ce projet prévoit que « La grève est, sauf
manifestation contraire de la volonté de lune ou de lautre
partie, une suspension du contrat de travail.
Le refus par lune des parties de recourir à la procédure
de conciliation ou à larbitrage dans les formes instituées
par les lois spéciales, sera considéré comme une
rupture du contrat, du fait de cette partie.
Dans les services publics et établissements industriels de lEtat
dont le fonctionnement ne saurait être interrompu sans compromettre
les intérêts de la défense nationale, la grève,
ou cessation concertée du travail, est ipso facto une rupture du
contrat de travail (27). » Or cest précisément
la différence de traitement proposé entre travailleurs privés
et travailleurs des services publics et établissements industriels
de lEtat, dont la continuité se trouve liée aux intérêts
de la défense nationale, qui avait suscité à lépoque
la réprobation du Congrès de la CGT à Amiens exprimée
en ces termes : « Considérant que les lois ouvrières
en projet, telles que celles sur larbitrage obligatoire, participation
aux bénéfices, contrat collectif de travail, représentation
dans les conseils des Sociétés industrielles, ont pour objet
dentraver le développement du syndicalisme et détrangler
le droit de grève, et notamment de diviser la classe ouvrière
en ne reconnaissant pas aux travailleurs de lEtat les mêmes
libertés quà ceux de lindustrie privée
[
]. Le Congrès proteste énergiquement contre tout
projet qui les exclurait et repousse tous ceux qui auraient pour objet
de diminuer les libertés ouvrières (28). »
22. Tardieu, op.cit., p. 1302.
23. Tardieu, op.cit., p. 1301.
24. Dans son Traité déconomie politique, à
la page 385 selon Tardieu, alors que Clément Colson ne semble avoir
publié quun Cours déconomie politique dans lequel
nous navons pas retrouvé la citation indiquée.
25. Tardieu, op.cit., p. 1302.26. Ibid.
27. Article 56 du projet de loi sur le contrat de travail, dans Bulletin
de la Société détudes législatives,
1906, p. 523.
28. Confédération Générale du Travail, XVe
Congrès national corporation (IXe de la Confédération)
et Conférence des Bourses du Travail, tenus à Amiens les
8 au 16 octobre 1906. Compte-rendu des travaux, Amiens, Imprimerie du
Progrès de la Somme, p. 255.
3. Hauriou et la « militarisation du service public »
Dans son commentaire, Gaston Jèze considère largument
selon lequel le fonctionnaire gréviste sexclurait des garanties
légales en matière disciplinaire comme « extrêmement
fragile et, pour ma part, je ne puis pas laccepter. Il ny
a pas, en droit français actuel, doutlaw. Il ny a pas
de cas où les chefs de service aient des pouvoirs arbitraires,
sinon cest la raison dEtat dans toute son horreur (29). »
Hauriou, dans son commentaire, choisit la voie inverse : pour lui, les
conclusions de Tardieu en se ramenant à la rupture dun contrat,
naccordent que trop peu de place à la portée véritable
de la grève dans le service public, qui, au-delà dun
acte illicite, relève de la révolution et de la guerre civile.
Il en résulte que « dès lors, si la coalition et la
grève des fonctionnaires sont des faits révolutionnaires,
des faits de guerre, on ne sétonnera pas que le gouvernement
leur ait appliqué le droit de la guerre et ait usé vis-à-vis
deux de représailles (30) . » Cela conduit Hauriou
à traduire ce qui pourrait apparaître comme une résurrection
de la raison dEtat, en « raison juridique » tenant selon
lui au caractère « inconstitutionnel » de la loi du
23 avril 1905, résultant de la contradiction entre cette loi «
et les conditions nécessaires dexistence de lEtat (31).
» Ainsi, pour le professeur
toulousain, le Conseil dEtat ne trouve le ton juste que dans larrêt
Tichit, trois ans plus tard, en 1912 (32), au sujet là encore dun
agent révoqué au cours de la grève de 1909, parce
que le commissaire du gouvernement a repris sa thèse de linconstitutionnalité.
Dans la mesure où ils ressortissent à la continuité
fondamentale du service public, ces arrêts entretiennent une parenté
avec un arrêt du 18 juillet 1913 répondant à une requête
du syndicat national des chemins de fer contre un décret du ministre
de la guerre convoquant des cheminots grévistes à une période
militaire obligatoire, avec pour effet darrêter une grève
en octobre 1910. De manière un brin provocatrice, Hauriou écrit
dans son commentaire : « alors même que le législateur
devrait militariser tous les services publics dont le fonctionnement ininterrompu
est indispensable à la vie nationale, par exemple, le service des
postes, il serait dans son droit ; ce serait le meilleur moyen pratique
pour signifier aux employés limpossibilité de la grève,
et en même temps pour la sanctionner. Une bonne loi comme celle
du 28 décembre 1888 (33) constituerait une précaution raisonnable.
Ici, nous rejoignons les conclusions de larrêt du conseil
dEtat du 7 août 1909, Winkell, précité, et celles
de notre
note sous cet arrêt ; la grève, déjà discutable
dans lindustrie, est inadmissible dans le service public (34). »
Finalement, le doyen Hauriou semble avoir été relativement
favorable à légard du syndicalisme des fonctionnaires
(35), mais la grève des services publics demeure pour lui un acte
révolutionnaire qui crée un état dexception.
29. G. Jèze, Notes de Jurisprudence, « effets dune
grève de fonctionnaires sur leur situation juridique », Revue
de Droit Public, 1909, p. 501.
30. M. Hauriou, La jurisprudence administrative, tome troisième,
Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1929, p. 170. 31. Ibid.
32. Cet arrêt appartient à une série de décisions
répondant aux requêtes de révoqués se plaçant,
à la différence de Winkell et Rosier, sur le terrain de
la constestation de leur participation à la grève.
33. Loi concernant le service militaire des chemins de fer.
34. M. Hauriou, La jurisprudence administrative, tome deuxième,
Paris, Librairie du Recueil Sirey, p. 90.
35. Voir J. Siwek-Puydesseau, « Les syndicats et le statut des fonctionnaires
», in Marc Olivier Baruch et
al. (s.d.), Serviteurs de l'État, La Découverte «
Espace de l'histoire », 2000, p. 211-222, p. 215.
4. Les enjeux dun statut de la fonction publique
La situation de crispation inédite entre lEtat et ses fonctionnaires
dont témoignent la grève de 1909, les sanctions prises par
le ministre et les arrêts du Conseil sont fréquemment attribuée
à une tension révolutionnaire qui semble dépasser
le champ politique, en sancrant dans le syndicalisme naissant de
la CGT. Une telle analyse est en partie confortée par lengagement
des dirigeants cégétistes dans des meetings sopposant
frontalement, au cours du mois davril 1909, au cabinet Clemenceau.
A la crainte de la révolution agitée par Clemenceau et Barthou,
qui permet docculter lautoritarisme gestionnaire dun
Simyan, répond lambition dune grève générale
à laquelle aspire lorganisation syndicale (36).
Sans écarter cette analyse, la crise de 1909 peut apparaître
également comme une conséquence lointaine de lAffaire
Dreyfus et de lébranlement quelle a causé dans
lédifice républicain. Ainsi, issu des menées
putschistes de Déroulède, le gouvernement de défense
républicaine saccompagne de larrivée de Millerand
au ministère du commerce, de lindustrie, des postes et télégraphes
en juin 1899. Lépoque est alors tout à la fois à
lédification dun Code du travail et à lorganisation
de groupements professionnels (37) ou de conseils du travail (38). Elle
est également à la réintégration de facteurs
parisiens révoqués en mai 1899, à la suite dun
mouvement gréviste, ou encore la reconnaissance dun syndicat
des
ouvriers des postes en 1900 (39), et dune association générale
des agents : le syndicalisme fait son entrée dans ce qui peut apparaître
alors comme le plus vieux service public, attaché à une
unité nationale que lon fait parfois remonter à Louis
XI40. Elle est enfin à lépanouissement dun socialisme
municipal. La chute du cabinet Combes soutenu par Jaurès, à
la suite de l « affaire des fiches », marque un tournant
en 1905. Larrivée de lopportuniste Rouvier à
la présidence du Conseil, conduit à la remise en cause de
la tolérance dont avaient bénéficié jusque-là
les syndicats et les associations de fonctionnaires ou dagents des
services publics. Mais, dans ce contexte défavorable à lorganisation
collective des fonctionnaires, larticle 65 de la loi de finance
du 23 avril 1905 apporte une réponse à laffaire des
fiches, à partir dune proposition du socialiste Sembat 41
qui y voit un premier pas vers un statut général de fonctionnaire.
Malgré une répression de grande ampleur de laction
syndicale dans la fonction publique qui sintensifie sous le cabinet
Clemenceau, le statut et le syndicalisme des fonctionnaires (4)2 font
lobjet de nombreuses contributions. En témoignent notamment
les « Libres entretiens pour la vérité » organisé
par Paul Desjardins, qui réunissent notamment, en 1907-1908, Berthélémy,
Bouglé, Demartial, Duguit, Durkheim, Jeanneney ou Millerand.
Durkheim plaide alors pour une représentation élective des
fonctionnaires, en particulier dans les conseils de discipline. Cela renvoie
dans la pensée durkheimienne (43), au souci de dépasser
lopposition entre droit public et droit privé, pour analyser
la tension entre droit répressif et droit restitutif qui traverse
la société et donc lEtat. Le statut se ramène
ici à la structuration juridique dun corps professionnel
dans les services publics, à linstar de ce que propose le
député Jules Jeanneney, rapporteur sur un projet de statut
à la Chambre en 1907 pour qui « l'intervention du législateur
paraissait commandée par l'essor prodigieux qu'a pris, en quelques
années, l'organisation corporative dans les services publics. Ni
la loi de 1884 sur les syndicats, ni celle de 1901 sur le contrat d'association
n'avaient envisagé expressément la formation de groupements
professionnels dans ces services. Ils y pullulent aujourd'hu (44). »
Selon Durkheim, la perspective disciplinaire sen trouve bouleversée,
dans la mesure où la faute professionnelle se trouve ramenée
à une collectivité restreinte, le groupe professionnel.
Cela permet de sortir de la criminalisation outrancière des atteintes
à lEtat, pour envisager sereinement les conditions dune
continuation des activités troublées (droit restitutif)
par le manquement dun ou de plusieurs agents. Cest cette théorie
qui inspire
Roger Bonnard, dans la thèse quil soutient en 190345 sous
la direction de Léon Duguit, lun des collègues les
plus sensibles aux enseignements de Durkheim à Bordeaux. Mais le
statut se présente également comme une législation
pouvant abriter des dispositions très différentes, comme
le montre le projet déposé par le gouvernement à
la Chambre en pleine grève des postiers, où domine linterdiction
de la grève et auquel répond en juin 1909 un projet du groupe
socialiste (46) .
36. Selon ce que Jacques Chevallier présente
comme une « logique de laffrontement », dans laquelle
la représentation du « syndicalisme contre lEtat »
répond parfois à une représentation tout aussi fondamentale,
celle de « lEtat contre le syndicalisme ». Voir J. Chevallier,
« Le syndicalisme et lÉtat : entre lautonomie
et lintégration » in Decoopman Nicole (s.d.), Lactualité
de la charte dAmiens, Paris, PUF, 1987, p. 65-120.
37. Voir, par exemple, la préface à la seconde édition
de la thèse dEmile Durkheim, De la division du travail social
en 1901.
38. Comme le proposent, dans un projet de loi en 1900, le président
du conseil Waldeck-Rousseau et sonministre Millerand.
39. Sur lhistoire du syndicalisme et des grèves aux PTT,
voir Georges Frischmann, Histoire de laFédération Postale
CGT, tome 1 « des origines au statut des fonctionnaires (1872-1946)
», Paris, Editions sociales, 1967; Jean-François Noël,
Les postiers, la grève et le service public, Paris, Grenoble, François
Maspéro/Presses Universitaires de Grenoble, 1977, ouvrage portant
sur la grève du mois daoût 1953.
40. « Le service du courrier est donc indéniablement laïeul,
toujours alerte, des services publics de la vie courante. » (G.
Larcher cité dans R. Brouté, Service public. Lindéracinable
espoir, Paris, Comité central du groupe public ferroviaire, p.
51,
41. Gaston Jèze, Note de jurisprudence, « de la communication
préalable du dossier aux fonctionnaires qui ont fait lobjet
dune mesure disciplinaire
», op. cit. p. 484. Il est
à noter que la note de Jèze commente un arrêt du Conseil
dEtat rendu le 25 juin 1909, en réponse à la requête
dun instituteur du Puy-de-Dôme nommé Sembat, déplacé
doffice en décembre 1906, voir Recueil des arrêts du
Conseil dEtat statuant au contentieux, des décision du Tribunal
des conflits et de la Cour des comptes, Paris, Librairie du Recueil Sirey,
1909, p. 610.
42. Voir H.Stuart. Jones, The French State in Question, Cambridge, Cambridge
University Press, 1993. Selon cet auteur, Georges Demartial serait un
des initiateurs de la question du statut face au syndicalisme dans «
Les employés de lEtat et les syndicats professionnels »,
Revue Politique et Parlementaire, mars 1905, p. 513-520.
43. Voir E. Durkheim, De la division du travail social, Paris, PUF, 1930
[1893].
44. Libres entretiens de l'union pour la vérité, quatrième
série, 1907-1908, p. 62, cité par C. Didry, « La reforme
des groupements professionnels comme expression de la conception durkheimienne
de l'Etat », Revue française de sociologie, 41/3, juil. -
sep., 2000, p. 513-538.
45. R. Bonnard, De la répression disciplinaire des fautes commises
par les fonctionnaires publics, Thèse
pour le doctorat de droit, Bordeaux, 1903.
46. J. Pouydesseau, art. cit., p. 214.
5. Duguit dix ans après
Dans la deuxième édition de son Traité de droit constitutionnel
parue en 1920, Duguit présente la continuité comme une condition
essentielle du service public et rejette la notion de « contrat
de fonction publique » tendant à effacer la situation statutaire
du fonctionnaire. Mais il sécarte clairement des arrêts
Winkell et Rosier : « après mûre réflexion,
je ne puis approuver ces décisions. Comme on le verra plus loin,
la grève de fonctionnaires est un fait incontestablement illicite,
peut-être un fait pénal, et toute loi sur le statut des fonctionnaires
doit interdire sous des peines sévères la cessation collective
et concertée du travail et armer fortement le gouvernement en vue
de cette éventualité. Mais tout cela ne peut donner au ministre
le pouvoir de révoquer un fonctionnaire sans le mettre à
même de prendre communication de son dossier, quand un texte de
loi formel, larticle 65 de la loi de 1905, exige cette communication
sans faire aucune exception. Par quelque subtilité de légiste
quon essaie de justifier les actes précités, on ne
peut empêcher quils napparaissent comme un retour à
la néfaste théorie des actes de gouvernement, que lon
croyait définitivement condamnée, ou tout au moins à
la théorie tout aussi dangereuse des actes de nécessité.
(47) »
La position de Duguit prolonge celle de Jèze formulant en 1909,
dans son commentaire, des conclusions différentes de celle du Conseil.
Elle met directement en cause le Conseil dEtat, en suggérant
que ces décisions représentent une rupture dans son fonctionnement
(48) . Cette position sexplique également par son attachement
à un texte, larticle 65 de la loi de 1905, qui annonce une
forme de statut général pour les fonctionnaires,
à partir des réglementations spécifiques établis
pour chaque service public par des décrets ministériels.
Mais à partir de là et probablement cum grano salis, le
juriste bordelais revient sur différents décrets encadrant,
selon leurs ministères de rattachement, lactivité
et la carrière des fonctionnaires. Il évoque ainsi «
à titre dexemple », « le décret du 9 juin
1906 complété par les décrets du 2 février
1907, du 25 février 1908, du 18 mars 1909 et du 18 janvier 1910,
sur le personnel de ladministration des postes, télégraphes
et téléphones. Ce dernier décret (18 janvier 1910),
contresigné par M. Millerand, ministre des travaux publics, des
postes et télégraphes, est particulièrement intéressant,
parce quil organise la représentation du personnel, tant
auprès du ministre que des directeurs départementaux et
chefs de service, par des délégués élus par
lensemble des fonctionnaires et aussi la représentation du
personnel par des délégués aux conseils régionaux
de discipline, au conseil central de discipline et à la commission
centrale davancement (49). » Millerand pourrait apparaître,
ici, comme lun des
principaux héros de cette histoire. Le ministre retrouve la tutelle
des PTT de janvier 1909 à octobre 1910. Là encore, les conseils
représentatifs du personnel sont au cur de son action, comme
dailleurs au sein des chemins de fer de lEtat pour lesquels
il élabore un statut dupersonnel prévoyant des formes de
conciliation et darbitrage destinées à prévenir
les grèves(50). La démarche de Millerand prépare
le terrain pour un statut de la fonction publique, liant la reconnaissance
dune condition commune des fonctionnaires à leur participation
aux conseils de recrutement, davancement et de discipline. Ce faisant,
elle sinscrit dans la visée plus large dun droit du
travail, reposant sur larticulation entre la reconnaissance du salarié
par un contrat de travail et celle dinstitutions représentatives
des travailleurs (51). De ce point de vue, la Guerre a constitué
un formidable champ expérimental pour la militarisation des personnels
masculins dans les industries darmement et simultanément
la reconnaissance de délégués ouvriers et de commissions
mixtes pour faire face à la croissance des conflits sociaux à
partir de la fin 1916. La tension entre lEtat et un syndicalisme
organisé à léchelle nationale que le cabinet
Clemenceau avait poussée à son paroxysme entre 1906 et 1909,
sest alors trouvée désamorcée par lUnion
sacrée. De plus, la révolution doctobre 1917 en Russie,
puis celle de 1918 en Allemagne, ont conforté le besoin dorganiser
légalement des formes de représentation du personnel, tant
dans les services publics que plus généralement dans lensemble
des activités économiques, en montrant le potentiel révolutionnaire
dune émergence spontanée de conseils de soldats et
de travailleurs.
47. L. Duguit, Traité de droit constitutionnel,
deuxième édition, tome troisième, « Théorie
générale de lEtat », Paris, E. de Boccard, 1920,
p. 158.
48. H.S. Jones évoque une déception analogue de la part
de Maxime Leroy, pour qui « Le Conseil dEtat ne sest
pas montré aussi affranchie de la raison dEtat que ses amis
et admirateurs leussent souhaité, pendant la paix et surtout
pendant les jours mauvais de la terreur guerrière » (Vers
une République heureuse, p. 218, cité par H.Stuart. Jones,
The French State in Question, op.cit., p. 140).
49. L. Duguit, Traité de droit constitutionnel, op.cit., p. 167.
50. Sur linfluence du projet de conseils du travail au sein des
chemins de fer de lEtat, voir J. Maurice, « Le rôle
de lÉtat dans la mise en place de la convention collective
des cheminots de 1938 », contribution à la journées
détude « État(s) et entreprises publiques »
(Sciences Po, Paris, 3-4 novembre 2016).
51. C. Didry, Linstitution du travail. Droit et salariat dans lhistoire,
Paris, La Dispute, 2016.
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