L'affaire Graham Bell - Pan
Electric Telephone Company
Lu dans La Lumière Electrique de 1885
1885 Lettre de M. Alexander Graham Bell à lAttorney Général
des États-Unis
(Traduit de langlais daprès une copie adressée
à la rédaction du journal "La Lumière Electrique")
Washington D. C., le 26 octobre 1885.
M. A. H. GARLAND, Attorney Général des Etats-Unis. (Avocat
Général)
Monsieur,
Depuis plusieurs années jhabite Washington, à quelques
minutes de vos bureaux, ce que vous ignorez sans doute.
Mon nom a été rendu célèbre par la découverte
dun appareil dont jai doté la science et l'industrie.
Jai juré et je jure encore que jen suis le premier
inventeur. Jai été comblé dhonneurs
quon ne maurait certainement pas accordés si jen
avais été jugé indigne, et chaque fois que mes
droits ont été contestés, les tribunaux des États-Unis
mont donné gain de cause tant au point de vue de mon serment
qu'à celui de la validité demon brevet.
En revenant, il y trois semaines, dun long voyage, jai constaté
que tous les journaux annonçaient urbi et orbi, sous le couvert
de votre autorité, quen affirmant être le premier
inventeur de lappareil en question, je savais parfaitement faire
un faux serment; enfin que je navais obtenu mon brevet des États-Unis
que par des moyens frauduleux. Je suis donc accusé de parjure
et de faux par votre Département.
Japprends par les journaux que cette accusation a été
portée contre moi dans un procès entamé, non à
Washington, où je demeure, comme vous le savez, ni dans lÉtat
de Massachusetts où la Compagnie propriétaire de mon brevet
est domiciliée mais en Tennessee où je nai jamais
mis les pieds et où les propriétaires de mon brevet nont
pas même un bureau ni un représentant.
Le procès auquel je fais allusion, est luvre de gens
qui ont déjà été condamnés comme
contrefacteurs de mon brevet et cest leur avocat qui a été
chargé de la procédure.
Un 'District Attorney' des États-Unis à
Baltimore s'est même servi de lexistence de ce procès
pour décider que le tribunal de cette ville ne devait pas laisser
plaider le procès que jai intenté avant que lautre
ne fut jugé.
Le coupable qui a ainsi essayé de se servir de
lattitude prise par votre Département pour éviter
un jugement, est une Société dont vous étiez
un des fondateurs, un actionnaire des plus importants, un administrateur
et conseil.
Je cherche une explication et je trouve que celle donnée par
vous est si loin dêtre suffisante que le procès a
été immédiatement abandonné.
Mais dans la même lettre où lavocat général
annonçait labandon des poursuites parce que les griefs
mis en avant navaient pas été suffisamment examinés,
il ordonnait aussi quon en fit, de nouveau, un plus sérieux
examen.
Je donne un démenti formel à toutes ces accusations que
contredisent absolument les documents officiels sur lesquels je désire
appeler votre attention.
La plainte, autorisée par votre Département, portait sur
ce que (p. 21) « le professeur Philippe Reis, un savant allemand,
était en effet le premier et le véritable inventeur de
la transmission électrique du son, de la parole et de la conversation
», et que (p. 17) « il avait dès 1862, au moyen dinstruments,
dappareils, et daprès la méthode inventée
par lui, mis en pratique la transmission électrique de la parole
articulée et des sons musicaux ; que de plus, cette transmission
avait été pratiquée publiquement longtemps avant
linvention prétendue de Bell par le nommé Reis comme
par dautres, par les méthodes et appareils inventés
et décrits par Reis, ou bien au moyen dappareils décrits
qui avaient été vendus par Reis; et que enfin ce but avait
été atteint par la même espèce de courants
et par la même application de lélectricité
que celles exposées dans mon brevet ».
Le bill de votre District Attorney prétend (p.181 que
« depuis lannée 1862 cette industrie était
non seulement connue du public et pratiquée par dautres
que Bell, mais que le principe, la méthode et les appareils nécessaires
ainsi que les indications pratiques pour la transmission électrique
des sons et de la parole, ont été publiés et décrits
avec un si grand nombre de détails dans beaucoup de publications
imprimées tant aux États-Unis qu'à létranger,
que toute personne tant soit peu au courant des applications de l'électricité,
pourrait, en suivant ces indications, construire elle-même les
instruments et appareils nécessaires à la transmission
électrique des sons et de la parole et se servir des courants
électriques de manière à appliquer la méthode
des inventions antérieures et transmettre électriquement
aussi bien les sons que la parole articulée. »
Le document énumère 75 publications et brevets dont chacun
à ce quil paraît, contient ces renseignements et
déclare encore (p. 16), « que tout ce qui a été
démontré ou revendiqué dans mon brevet, était
de fait et depuis longtemps connu des savants et des physiciens, et
en général de tous ceux qui soccupaient de la science
électrique », et quenfin(p. 15), « cet état
de choses était si bien connu quil est impossible que Bell
lait ignoré. »
Là-dessus votre District Attorney mac cuse de parjure et
de faux, parce que jai juré que ce quil appelle une
invention bien connue était la mienne et parce que, selon lui,
jai « de propos délibéré et frauduleusement
caché la vérité en cette question à lexaminateur
et aux fonctionnaires du bureau des brevets des États-Unis, chargés
dexaminer mon invention, « jusquau moment où
mon brevet a été accordé. »
On maccuse davoir « omis de parler au bureau des brevets
», de lexistence dune invention qui était,
à ce quon prétend, connue du monde entier et publiquement
mise en pratique depuis longtemps. Vous, Monsieur, vous nauriez
pas fait une déclaration pareille; vous savez personnellement
quavant mon brevet, aucune invention de ce genre nexistait.
Vos associés de lentreprise Pan Electric C°
ont publié lannée dernière, au nom de la
Washington Téléphone C° , une circulaire imprimée,
portant en tête les noms de Messieurs le général
Bradley T. Johnson et Casey Young, dans laquelle vous disiez :
« La rapidité surprenante avec laquelle le téléphone
à été adopté comme moyen de communication
entre des points éloignés, dépasse toutes les merveilles
de cet âge merveilleux. Cest en 1876 que le téléphone
fut présenté au public pour la première fois à
lExposition du Centenaire; et la première ligne mise en
pratique fut construite à Boston en 1877. Aujourdhui, sept
ans plus tard seulement, il y a plus de 250 000 appareils en fonctionnement
et leur nombre augmente de plus de 50 000 par an. »
Ce premier téléphone était le mien, et cette première
ligne était la mienne. Chacun de ces appareils avait été
fabriqué selon les indications de mon brevet, ils en portaient
la date et ils étaient fournis par le propriétaire du
brevet.
Voilà le commencement de la téléphonie.
En déposant une demande de brevet jai déclaré
que jen étais le premier inventeur. Je le croyais à
cette époque, aujourdhui jen suis sur.
En 1876, le gouvernement des Etats-Unis nomma un jury international
chargé dexaminer les inventions électriques qui
figuraient à lExposition du Centenaire; les membres en
étaient certainement « des savants et des physiciens au
courant de la science électrique ». M. Joseph Henry en
était le président. Jai montré à ces
Messieurs mon téléphone le 25 juin 1876, et ils ont entendu
la reproduction électrique de la parole. Ils ont emporté
mon appareil dans leur chambre des délibérations où
ils ont fait des expériences entre eux. Après avoir fait
allusion à la transmission des sons musicaux par des interrupteurs
de courant, le rapport officiel dressé par le professeur Henry
continue ainsi :
« Le téléphone de M. Bell vise un but encore plus
remarquable, la transmission de la parole sur de longue lignes télégraphiques.
Pour bien comprendre ce résultat merveilleux, etc., etc. Ce téléphone
a fonctionné à lExposition du Centenaire et les
membres du jury lont considéré comme le résultat
le plus merveilleux du télégraphe électrique. Linvention
est encore dans son enfance et susceptible de beaucoup de perfectionnements.
» (Aff. Dowd, vol. II, p. 32.)
Les plus importantes publications de Reis se trouvaient dans la bibliothèque
Smithsonian.
Le professeur Henry possédait, depuis deux ans, un appareil de
Reis dans son cabinet. Néanmoins, un téléphone
parlant faiblement était au mois de juin 1876, pour lui comme
pour ses collègues, « la plus grande merveille obtenue
jusquici au moyen du télégraphe électrique.
»
Malgré cela, votre District A ttorney déclare que les
téléphones parlants étaient, depuis de nombreuses
années, tellement connus quil nest pas admissible
que je nen aie pas entendu parler.
Votre département maccuse de parjure volontaire et «
davoir caché » aux membres du bureau des brevets
lexistence dappareil sou dinstruments que M. le professeur
Henry et les autres membres du jury de lExposition du centenaire
ne connaissaient pas plus que moi.
Après avoir longuement considéré toutes les publications
de Reis mentionnées par votre District Attorney, le bureau des
brevets et les tribunaux ont déclaré que dans beaucoup
de cas contestés, la transmission électrique de la parole
n'y était pas indiquée et quelle nexistait
pas avant la date de mon invention.
On maccuse néanmoins de duplicité et de fraude pour
ne pas avoir dit au bureau des brevets, en 1876, ce que ce bureau même
et tous les tribunaux ont déclaré être faux après
des recherches minutieuses.
Comment était-il possible au gouvernement des Etats-Unis de porter
une telle accusation contre moi ? Comment la Washington Telephone Co,
lauteur de la circulaire en question, peut elle aujourd'hui vous
demander de répéter cette accusation?
Dans tous les cas contestés, le bureau des brevets comme les
tribunaux ont reconnu que jétais le premier inventeur du
téléphone électrique parlant.
Après sept jours de plaidoierie, le commissaire des brevets conclut
en ces termes :
« Bell a inventé lart ou la méthode, ainsi
quun appareil pour rendre cette méthode pratique. Il revendique
dailleurs cette invention comme étant , entièrement
et complètement sienne. A l'Exposilion du centenaire, le monde
a reconnu Bell comme le premier inventeur dun téléphone
parlant. Tout semble indiquer que ce nest quau moment où
la récompense promise pour un service aussi important allait
être reçue que son droit de priorité a été
contesté (3o Of. Gaz. 1091) ».
Votre District Attorney maccuse dune autre fraude en prétendant
que non-seulement je nai pas inventé le téléphone
parlant, mais encore que jai eu connaissance dune manière
illégale dun caveat de M. Elisha Gray contenant la description
dun téléphone, et que plus tard, en modifiant ma
demande à ce moment en suspens, jai ajouté linvention
de Gray à ma spécification et obtenu ainsi un brevet pour
un appareil que je navais pas inventé, mais bien volé.
Votre District Attorney prétend (p. 8) que lexaminateur
du bureau des brevets « ma communiqué le 19 février
1876 dune façon illégale le caveat de Gray »
et (p. 9),«que connaissant parfaitement lexistence de linvention
de Gray décrite dans le caveat, jai profité de lindiscrétion
dudit examinateur pour mapproprier la découverte de Gray,»
et qu'enfin j'ai ajouté un amendement à ma spécification
le 29 février, sachant parfaitement quil était inspiré
par la lecture du caveat de Gray.
Je nie formellement que cette lecture mait fait modifier en quoi
que ce soit linvention décrite dans mon brevet.
Les archives du bureau des brevets, où se trouvent les originaux,
prouvent que la description du téléphone parlant relatée
dans mon brevet est aujourdhui telle que je l'ai faite dans ma
demande écrite et déposée avant lexistence
du caveat de M. Gray.
Les livres du bureau des brevets constatent les faits suivants :
1) Le 20 janvier 1876, jai fait ma demande sous serment à
Boston, où je demeurais alors.
2) Dans la matinée du 14 février suivant, mes avocats
à Washington, MM. Pollok et Bailey, ont déposé
ma demande au bureau des brevets.
3) Dans laprès-midi du même jour, M. Gray déposa
sous serment un caveat renfermant lidée dun téléphone
et jura quil se livrait encore à de nouvelles expériences
en vue de perfectionner celui-ci avant de prendre un brevet définitif.
4) Le 19 février, le bureau a envoyé aux intéressés
les avis que généralement lon donne dans le cas
où il y a un caveat antérieurement enregistré.
Lun à M. Gray chez son avocat à Washington, linformant
quune demande avait été déposée sur
le même sujet que celui traité dans son caveat et lautre
à MM. Pollok et Bailey, pour nous faire savoir que les clauses
1, 4 et 5 de ma revendication avaient trait à des questions décrites
dans un caveat déposé au bureau, et que, par conséquent,
ma demande ne serait examinée qu'au bout de 90 jours, comme le
veut la loi.
Rien de tout ceci nétait contraire à la loi ou en
désaccord avec la manière de procéder ordinaire
du bureau.
Japprends que daprès le réglement du bureau
des brevets, lavis qui métait adressé devait
me faire connaître les revendications que lon me contestait
afin de pouvoir les abandonner si je le jugeais bon. Cest en effet
ainsi que cela se pratique dans les bureaux daprès la déclaration
écrite de lexaminateur M. Wilbur, et que mes adversaires
ont déposée dans vos bureaux.
Jai également appris qu'un caveat na de valeur qu'à
partir du moment où il a été déposé.
Sur la demande écrite de mes avocats, le commissaire répondit
que le caveat avait été déposé quelques
heures après ma demande et décida par un ordre motivé
et écrit que lavis qui mavait été envoyé
serait retiré. Ceci se passait le 25 février 1876 et le
brevet fut accordé le 7 mars 1876.
Mais M. Gray avait été avisé, le 19 février,
ce quil ne conteste pas. Il est donc bien évident que sil
lavait voulu, rien ne l'empêchait de déposer une
demande en contestation de mes droits, mais il a décidé,
daccord avec son conseil, de nen rien faire.
Je nétais pas présent à Washington et jignorais
toutes ces démarches, jusquau moment où lavis
avait été retiré, mais on ma dit et je crois
quelles étaient toutes parfaitement conformes à
la loi. En tous cas ce n'était pas une fraude ni de ma part ni
de la part de mes avocats de recevoir et de lire la communication officielle
qui leur avait été envoyée par le commissaire,
ni de lui demander dexaminer lui-même, et avec soin, la
question sousson jour véritable, déclarant davance
se conformer à sa décision formelle et officielle.
Où laccusation devient sérieuse, cest quand
on prétend quà la suite de renseignements obtenus
dune façon illégale, qui mauraient été
fournis par lexaminateur, j'aurais modifié ma demande de
manière à faire figurer linvention de Gray et à
lui voler ainsi son invention du téléphone parlant. Les
documents officiels et originaux du bureau des brevets prouvent limpossibilité
absolue dune action pareille.
1° Aucun changement de ce genre na été fait.
Toute la partie qui a trait à la description du téléphone
parlant existe aujourdhui dans mon brevet, telle que je lai
écrite dans ma demande originale qui se trouve actuellement dans
les archives et qui fut déposée dans la matinée
du 14 février 1876, avant le caveat de M. Gray.
2° Le bureau des brevets a déclaré que la description
déposée comprenait linvention décrite dans
le caveat de M. Gray. Cest pour cette seule raison que lavis
me fut envoyé.
La seule modification que jaie jamais apportée à
ma spécification est celle-ci :
Le 29 février, sur une proposition de lexaminateur qui
me fut adressée personnellement, et dans le but d'être
encore plus explicite, jai ajouté une explication de la
différence qui existe entreles changements électriques
décrits dans un demes brevets qui date de lannée
dernière, et ceuxdéjà décrits dans ma spécification
pour le téléphone. Naturellement je nai pas encore
prêté serment à cette occasion, car je navais
rien ajoutéde nouveau, et dailleurs le Département
ne me la pas demandé.
Le seul amendement qui ait jamais été fait, consiste dans
les mots suivants imprimés en caractère romain; les mots
en italique existaient déjà dans ma demande.
« Dans une demande de brevet pendante déposée au
bureau des brevets des États-Unis, le 25 février 1875,
jai décrit deux manières différentes de produire
un courant intermittent; lune en établissant et en rompant
le contact, lautre en augmentant et en diminuant alternativement
lintensité du courant sans rompre le circuit; pourplus
de clarté, jappellerai le courant produit par cette dernière
méthode : un courant pulsatoire.
« Ma récente invention consiste à employer un courant
électrique vibratoire ou ondulatoire en opposition à un
courant simplement intermittent ou pulsatoire, en même temps quune
méthode et un appareil nouveaux pour produire des ondulations
électriques sur le fil de ligne. »
« On saisit facilement la différence qui existe entre un
courant ondulatoire et un courant pulsatoire, quand on considère
que les pulsations électriques sont provoquées par des
changements subits et instantanés dintensité, et
que les ondulations électriques résultent de modifications
graduelles dintensité exactement analogues aux changements
de la densité de lair occasionnés par de simples
vibrations de pendule. Le mouvement électrique comme le mouvement
de lair peut être représenté ipar une courbe
sinusoïdale, ou bien par la résultante de plusieurs courbes
sinusoïdales.
« Les courants pulsatoires et les courants ondulatoires peuvent
être de deux espèces, selon la polarité des impulsions
successives qui peuvent être toutes de même polarité
ou alternativement positives et négatives. »
Mais le téléphone parlant est décrit et revendiqué
dans mon brevet exactement dans les mêmes termes que dans ma demande
originale et je ny ai pas changé un seul mot. Après
avoir décrit lappareil (fig. 5) qui nest autre quun
télégraphe multiple, je passe à la description
suivante de la fig. 7 qui est un téléphone parlant :
« Larmature c (fig. 7) est attachée à une
de ses extrémités à la branche découverte
d de lélectro-aimant b, tandis que lautre extrémité
est attachée au centre dun diaphragme tendu a. Je me sers
dun cône A pour concentrer les vibrations sonores sur le
diaphragme. Quand on parle ou chante dans le cône, le diaphragme
a est mis en vibration. larmature c est forcée de suivre
ces mouvements et de cette manière des courants électriques
ondulatoires sont créés sur le circuit E, b, e,f, g. Ces
ondulations sont de forme analogue aux vibrations de lair causées
par les sons, cest-à-dire quelles sont représentées
graphiquement par des courbes analogues.
Le courant ondulatoire qui traverse l'électro-aimant fagit sur
larmature h et lui fait reproduire le mouvement de larmature
c) et L rend un son analogue à celui prononcé devant A.
Revendication 5. Je revendique comme mon invention la méthode
de transmission décrite, ainsi que lappareil pour transmettre
télégraphiquement des sons vocaux ou autres en créant
des ondulations électriques de forme analogue aux vibrations
de lair qui accompagne lesdits sons.
Le transmetteur à résistance variable est également
décrit dans mon brevet dans les mêmes termes que dans ma
demande originale. Je dis :
« Lesondulations électriques peuvent également être
provoquées en augmentant et en diminuant alternativement lintensité
de la pile... On peut aussi varier la résistance intérieure.
Dans un circuit voltaïque formé en partie par du mercure
ou par tout autre liquide, ce dernier offre dautant moins de résistance
au passage du couraut que le fil conducteur plonge plus profondément
dans le mercure ou dans le liquide. Par conséquent la vibration
du fil conducteur dans du mercure ou dans tout autre liquide compris
dans le circuitdonne lieu à des ondulations de courant. »
Quand mon brevet fut accordé et le téléphone parlant
présenté au public, M. Gray a été un des
premiers à le savoir et à reconnaître mes droits.
Dans laffaire Dowd il a déclaré quen recevant
lavis du bureau des brevets il avait deviné que la demande
en question avait été faite par moi (nous avions déjà
été et nous étions encore à cette époque
en désaccord au sujet dautres inventions électriques),
et il en a été certain quand, peu de temps après,
il a reçu une copie de mon brevet par lentremise de ses
avocats. (Alf. Dowd, vol. i, p. 136.)
Jai montré mon téléphone parlant le 25 juin
1876 aux juges de lexposition dn Centenaire qui, en présence
de M. Gray, qui écoutait lui-même à lappareil,
répétait aux personnes présentes ce quil
avait entendu, et déclarait que cétait la première
fois quil se servait dun téléphone parlant.
(Affaire Dowd, vol. I, p. 138.)
Il a même avoué quil avait reçu, vers la même
époque, le compterendu de ma conférence du 10 mai 1876,
dans laquelle je décrivais de nouveau plusieurs formes de téléphones,
et entre autres quelques transmetteurs à liquide (Affaire Dowd,
vol. I, p. 125.)
Dès que mon deuxième brevet (1867 87) fut accordé
(le 3o janvier 1877), M. Gray en reçut une copie. Il minformait
par lettre, à la date du 21 février 1877, quil allait
faire une conférence sur un télégraphe harmonique,
qu'il avait une copie de mon brevet, et il me demandait la permission
de construire et de montrer mon appa reil en ajoutant :
« Je lexpliquerai daprès votre méthode
et non daprès la mienne, bien que les registres du bureau
des brevets contiennent une description du téléphone parlant
déposée par moi le même jour que la vôtre.
La description est essentiellement la même que la vôtre,
mais jai eu le malheur darriver quelques heures après
vous. »
« Rien ne prouve que lun de nous sût que lautre
travaillait dans le même but. »
M. Gray a donc reconnu à ce moment que le télégraphe
parlant était décrit aussi bien dans ma spécification
écrite en janvier que dans son caveat écrit au mois de
février et déposé quelques heures après
ma demande et que tout ce que contenait mes deux brevets était
bien à moi et non à lui. Le 5 mars 1877, il ma encore
écrit comme suit :
« Dans ma conférence du 27 février 1877, je vous
ai laissé tout le mérite davoir inventé le
téléphone parlant, comme vous le verrez par le compte
rendu de lAssociation de la Presse, qui a été envoyé
à tous les journaux... Jai décrit tous les détails
de votre appareil, etc. »
Dans une réunion publique à New-York, au mois davril
1877, M. Gray a montré son télégraphe harmonique,
quil appelait à ce moment un téléphone.
Le journal la New-York Tribune du 3 avril 1877 contenait la note suivante
:
« Après la première partie du programme, M. Elisha
Gray a fait une conférence. Il connaissait, a-t-il dit, les doutes
qui existaient dans le public au sujet des services que son téléphone
était capable de rendre. On l'avait surtout confondu avec le
téléphone parlant inventé par M. le professeur
Graham Bell, de Boston. Le professeur Bell, a dit M. Gray, était
présent à cette réunion. »
Jy étais, en effet, et jai entendu la déclaration
de M. Gray. Du reste, dans laffaire Dowd, il fut prouvé
quil lavait faite.
Mon deuxième brevet du mois de janvier 1877 portait sur des perfectionnements
dappareils magnétiques. M. Gray a déclaré
dans laffaire Dowd (vol. I, p. 127) quil considérait
mon trans metteur magnétique comme absolument original.
Tous les détails de cette question ont été plus
dune fois examinés par les tribunaux comme par le bureau
des brevets, et la décision a toujours été rendue
en ma faveur. En 1877, alors que la Western Union Telegraph G"
était poursuivie pour contrefaçon de mon brevet, cette
Compagnie acheta les droits de M. Gray et fit une demande de brevet
basée sur son caveat. Cette demande fut déclarée
en conflit avec dautres applications de Gray et avec mes deux
brevets.
Après de longues plaidoiries, lAdministration décida
que Gray navait aucun droit au téléphone parlant
dont jétais le premier inventeur. Elle décida également
que le transmetteur à liquide et le récepteur décrits
dans le caveat de M. Gray étaient décrits « dans
ma demande antérieurement déposée et que jen
étais le premier inventeur. »
Votre District Attorney prétend que mon brevet ne donne pas la
description dun téléphone parlant et ne le revendique
pas.
Je nai pas besoin de discuter cette question.Mon brevet est actuellement
en contestation devant la cour suprême dans laffaire Dolbear
et dans laffaire du téléphone moléculaire
où figurent également toutes les publications depuis mentionnées
dans la plainte. Vous navez pas besoin dentamer de nouvelles
poursuites à Memphis à ce sujet; mais la question a été
jugée souvent. En effet, votre plainte le reconnaît.
Le dit brevet ma été accordé le 7-mars 1876
et portait le n. 174.465. Maintenant la plainte même reconnaît
que le 19 du mois précédent ma demande avait été
déclarée en conflit avec le caveat de M. Elisha Gray.
Les registres du bureau des brevets prouvent que ce caveat ne renfermait
quune seule revendication, cest-à-dire pour linvention
de lart de transmettre des sons vocaux ou des conversations télégraphiquement
à travers un circuit électrique.
Il paraît donc, daprès les registres et d'après
la plainte même, que le bureau des brevets savait même avant
la date de mon brevet que mes revendications comprenaient et étaient
destinées à comprendre un téléphone parlant,
et que cest la seule raison qui motive la déclaration du
conflit.
M. Gray a également constaté par écrit quil
lavait trouvée dans mon brevet.
La première contestation qui se produisit fut jugée dans
ce sens par le Commissaire des brevets. En parlant des passages déjà
cités de ma spécification, il dit :
« La cinquième revendication du brevet Bell n° 174.465
nest pas limitée à la transmission dautres
sons que la parole articulée, car si le mot vocal, dans la description
même, pouvait laisser des doutes, la description de lapplication
ne laisse aucun doute à ce sujet. »
Le but et la portée de mon brevet ont été complètement
déterminés par cette décision et par celle de M.
le juge Gray dans laffaire Dolbear.
Mon brevet a aujourdhui neuf ans et demi dexistence. Jai
parlé des honneurs qui mavaient été rendus
et des jugements qui ont affirmé mes droits. Toute cette procédure
a été complétée par trente volumes de témoignages
et de plaidoiries (plus de cinquante jours de plaidoiries), et plus
de trente avocats et vingt-cinq experts ont mis leurs lumières
à la disposition de mes adversaires. Chaque contestation a eu
pour résultat un jugement rendu en ma faveur.
Comment le gouvernement des États-Unis a-t-il été
amené à renouveler contre moi des accusations tant de
fois reconnues fausses par ses tribunaux et en contradiction flagrante
avec les documents officiels de son bureau de brevets ?
A lépoque où mon brevet atteignait ses sept ans
dexistence non sans avoir été attaqué plusieurs
fois, mais toujours maintenu par les jugements des tribunaux, alors
que déjà 250,000 de mes appareils fonctionnaient, un groupe
de sénateurs et de membres du Congrès créait la
PanElectric Telephone C° qui se proposait démettre
des actions pour un capital de cinq millions de dollars (25 millions
de francs) afin dexploiter des téléphones identiques
à ceux qui avaient été déclarés une
contrefaçon de mon brevet. (Consultez leurs contrats enregistrés
au bureau des brevets, le 21 mai 1884 et le 17 septembre 1884.)
La succursale de Philadelphie que cette Société sétait
engagée à défendre, fut condamnée à
cesser ses opérations dune manière définitive
le 26 juin (885. A lépoque où la demande dautorisation
nous fut accordée, un procès en contrefaçon de
mon brevet avait été entamé à Baltimore
contre la Pan Electric C° sa succursale, et la Washington 'Telephone
Co, dont le général Bradley T. Jonhson était le
président. M. Casey Young était administratenr des deux
Sociétés.
Laffaire devait être plaidé le 15 septembre 1885.
Vers 1883-1884, la National Improved Telephone C° fut fondée
par des personnes intéressées dans la Compagnie Pan Electric.
Le but des deux Sociétés était à peu près
le même et le capital de la même importance. La succursale
à Pittsbourg défendue par la Compagnie mère, fut
supprimée pendente lite le 8 juillet 1885. Ce procès est
sur le point dêtre plaidé à fond.
Les raisons mises en avant par votre District Attorney pour mattaquer,
pouvaient être exposées dans lun ou lautre
de ces procès, ce qui aurait eu le grand avantage dédifier
immédiatement sur leur valeur réelle.
Mais les contrefacteurs aimaient mieux éviter ou reculer les
plaidoiries, si cétait possible. Votre lettre à
M. le Président de la République, indique la manière
de procéder de ces messieurs :
« Un jour de lété dernier, je ne me souviens
pas de la date exacte, plusieurs personnes sont venues me trouver pour
minformer quelles désiraient faire une demande, au
nom de cette Société dont jétais actionnaire
et conseil, pour pouvoir se servir du nom des Etats-Unis afin de contester
devant les tribunaux la validité des brevets du téléphone
Bell. Ces personnes étaient MM. Casey Young, le colonel George
W. Gantt, van Benthuysen et une autre personne dont le nom mé
chappe. »
M. Casey Young était directeur, secrétaire et conseil
de la Compagnie Pan Electric, et directeur de la Washington Telephone
Co et personellement impliqué dans le procès de Baltimore;
M. Gantt avait déjà plaidé comme avocat de la Compagnie
Pan Electric dans un procès antérieur engagé entre
celle-ci et les propriétaires de mon brevet.
Vous navez pris aucune mesure officielle, mais vous leur avez
fait comprendre que la demandé devait être renouvellée,
car dans votre lettre au Président vous dites :
« Après la visite des personnes dont jai déjà
parlé, je mattendais, daprès ce que je leur
avais dit, à les voir mapporter une demande pour que je
renvoie laffaire à lavocat général
ou que je la soumette au chef du pouvoir exécutif du gouvernement.
»
Ils sont donc revenus à votre Département pour emprunter
le nom des États-Unis.
Le 27 août, vous avez quitté Washington pour prendre vos
vacances.
Le samedi, 29 août, une demande fut adressée au district
attorney de Memphis (le domicile de a Compagnie Pan Electric), le priant
dy entaentamer des poursuites pour lannulation de mon brevet.
Le lundi, 31 août, la décision du District était
déjà prise et on écrivait à votre département
pour demander lautorisation nécessaire.
Cette lettre parvint à votre département le 2 septembre
et fut reçue par le fonctionnaire faisant fonctions d'Attorney
Général (lhonorable John Goode) qui reçut
en même temps la visite du sénateur Isham G. Harris et
de Ch. Casey Young vice-président, secrétaire et conseil
de votre Compagnie la Pan Electric.
En revenant le lendemain matin, ces messieurs apprirent que votre remplaçant
avait déjà envoyé lautorisation demandée
: la justice avait frappé comme la foudre. Il avait également
ordonné la nomination davocats spéciaux qui devaient
suivre le procès et ceux-ci étaient, MM. Young, Gantt
et Wright, avocats de la Compagnie Pan Electric et M. Beckwith, lavocat
de la National Improved Telephone C. Convaincu de ce fait que les États-Unis
navaient aucun intérêt spécial dans l'affaire
il avait posé comme conditions, que le trésor naurait
aucune responsabilité pour les honoraires de ces avocats.
En temps ordinaire, cet ordre serait parvenu à Memphis le 5 septembre.
Mais, le 9 du même mois, lacte comprenant quarante pages
dimpression fût enregistré, imprimé par les
soins d'un imprimeur de la Nouvelle-Orléans dont le manuscrit
portait le nom.
Ces dates et cette activité remarquable ne prouvent-elles pas
que les demandeurs avaient préparé ces documents davance
et regardaient la requête adressée à votre administration
comme une pure formalité dont le résultat ne pouvait être
douteux, convaincus, du reste, quil ne pouvait et ne devait y
avoir aucun examen sérieux de votre part.
Mais pourquoi tant de hâte ?
Le jour même de lenregistrement de ce document une dépêche
fût envoyée de Memphis au journal l'Inter-Ocean à
Chicago, qui la publia le 10 septembre.Cette dépêche était
ainsi conçue:
« Les avocats dici prétendent que l'enregistrement
du document aura pour effet de suspendre les poursuites entamées
par la Western- Union et par la Compagnie Bell contre les autres Sociétés
téléphoniques. »
Là-dessus, ceux qui avaient imaginé le bill commençaient
à sen servir dans un procès au cours duquel la compagnie
Pan Electric et ses associés, ainsi que l'un de ces mêmes
avocats, figuraient comme défendeurs. Le i5 septembre, à
à l'époque où le procès de la compagnie
Bell contre la compagnie Pan Electric et la Washing-ton Telephone C°
fut plaidé à Baltimore, M. Stirling (qui est un District
Attorney des États-Unis,) sadressa à la Cour dans
ces termes :
« Quant à une saisie-gagerie comme la compagnie Bell la
demande, je trouve quil y aurait un inconvénient sérieux
à laccorder, du moment que le gouvernement des Etats-Unis,
malgré les décisions antérieures, a déposé
une plainte dans laquelle il prétend que le brevet de Bell doit
être considéré comme nul, ayant été
obtenu par des moyens frauduleux, et demande au tribunal den prononcer
la déchéance.
« En accordant une saisie-gagerie, le tribunal me semble attaquer
la validité de ce brevet de telle sorte que lexercice de
la justice pourrait se trouver considérablement restreint. »
Le temps employé par les meneurs de cette affaire, non-seulement
pour dire que l'autorisation avait été donnée pendant
votre absence mais pour sen servir à Baltimore, naurait
certes pas suffi pour le renvoi dans un délai normal de la demande
au Département de lintérieur qui, du reste, na
jamais rien reçu ayant trait à la question.
Jai appris que dans toute lhistoire de notre pays, il ne
se trouve que quatre procès de ce genre, et dans lun, les
États-Unis contre Fraser, la Cour a conclu ainsi :
« Ce nest que sur la prière de personnes spécialement
et directement intéressées dans la déchéance
de ces deux brevets, et qui, selon la plainte, ont des arguments concluants
contre tous les deux, que le nom des États-Unis a été
prêté pour attaquer, les brevets, et encore à la
condition expresse que le gouvernement n'aurait à supporter aucune
dépense de ce chef...
« Ne vaudrait-il pas mieux, comme on la fait jusquici,
laisser lattaque des brevets qui ont été obtenus
par des moyens frauuleux, à linitiative des personnes intéressées
à attaquer la validité des brevets. »
La Cour a ensuite décidé de ne pas admettre une plainte
faite dans ces conditions, et les plaignants ont été déboutés
des fins de la plainte.
Dans laffaire des États-Unis contre Throckmorton, où
il sagissait dune concession de terrain, la Cour suprême
a conclu ainsi :
« Ce serait une doctrine très dangereuse et qui porterait
atteinte aux titres de propriété de plusieurs millions
dacres concédés par le gouvernement, que de permettre
à un homme ayant une vengeance à satisfaire ou une créance
contre son voisin, de commencer un procès au nom des États-Unis
pourfaire annuler la concession en indemnisant simplement le gouvernement
de tous frais et en fournissant lencouragement nécessaireau
District A ttorney. »
Là-dessus la Cour a décidé ne pas accepter un procès
de ce genre.
Je suis loin dignorer la vraie nature des mesures prises par votre
Département. Ce nest pas un acte émanant personnellement
de vous, il nestpas même dû à linitiative
de votre Département.
Cest luvre de contrefacteurs déjà condamnés.
Il y a des raisons de soupçonner quils espéraient
bien que sous le couvert de vos intérêts ils pourraient
dans cette affaire, agir librement, et que, partant, la surveillance
serait moins sévère.
Je sais que lordre officiel émane de lavocat général
faisant fonction d'Attorney général pendant votre absence
de Washington. Mais il est certain que vous connaissiez la première
demande et que vous vous attendiez à la voir se renouveler; il
est certain que vous saviez que la mesure prise était extraordinaire,
quon a agi avec une activité exceptionnelle, sans prendre
le temps dexaminer sérieusement la question et sans consulter
personnne. Malgré les nombreuses décisions des tribunaux
et malgré le démenti formel que vous donnent les documents
officiels, on avait choisi un tribunal illégal; lautorisation
était accordée, au moins en partie, sur la demande dune
Société dans laquelle le chef de votre Département
avait un intérêt très considérable et sous
la pression personnelle de vos co-administrateurs; enfin cette autorisation
a été immédiatement employée pour éviter
à cette société un débat dans lequel chaque
allégation, reconnue vraie, eût servi de défense.
Je nai aucune crainte de voir, par suite des attaques dont jai
été lobjet, diminuer dans le monde des savants et
dans le public en général, la réputation que jai
acquise comme inventeur du téléphone parlant; mais javoue
ne pas avoir assez de philososophie pour supporter en silence dêtre
accusé de fraude et de parjure par le département de la
justice des États-Unis, même dans le cas où le bureau
des brevets qui ma accordé le mien, et les tribunaux qui
lont reconnu valide, partageraient le même sort que moi.
Cest pourquoi jai fait cet exposé des faits qui sera
enregistré parmi vos actes.
Agréez, Monsieur, etc.
Alexander Graham Bell
sommaire
Toujours dans LaLumière Electrique de 1885
CHRONIQUE
Les brevets Bell en Amérique.
Nous croyons intéressant de reproduire in extenso la lettre adressée
le 14 janvier dernier par le Ministre de lIntérieur, à
Washington, à l'Attorney-Général des États-
Unis et relative à l'affaire Bell.
Nos lecteurs savent quil sagit dans cette affaire de la validité
du brevet Bell en date du 7 mars 1876.
« Monsieur,
« Jai examiné le dossier des brevets téléphoniques
de Bell que ma remis le Ministère de la Justice.
« Dans le but de réunir sur cette affaire les renseignements
les plus précis et les plus complets, jai consulté
les Secrétaires-adjoints de mon Ministère et le commissaire
des brevets, jai invité les personnes qui ont déposé
des pétitions contre le brevet Bell ainsi que celles qui sont intéressées
au maintien du brevet attaqué, à comparaître devant
moi, munies des preuves et arguments quelles pouvaient désirer
me fournir.
«Il en est résulté un dossier volumineux ainsi quune
discussion prolongée et approfondie. Je vous envoie ci-joint ce
dossier, qui comprend tous les documents qui mont été
adressés par votre Ministère, ainsi que les conclusions
écrites des avocats.
« Se basant sur les raisons exposées dans leur pétition,
les demandeurs prient le Ministère de la Justice de faire commencer
ou dautoriser des poursuites légales devant les tribunaux
compétents par le gouvernement même ou en son nom, dans le
but de faire annuler et révoquer le brevet du téléphone
Bell, en date du 7
mars 1876.
« Vous mavez prié de vous communiquer tous les renseignements
que les archives de mon Ministère pourraient fournir sur cette
question, et de vous donner aussi mon avis au sujet de linitiative
à prendre par votre Ministère dans cette affaire, le bureau
des brevets étant une dépendance de mon propre département.
« Jai tout particulièrement cherché à
me rendre un compte bien exact des raisons mises en avant par les demandeurs
et surtout du rôle joué par le Bureau des brevets dans cette
affaire.
« Et je crois pouvoir vous donner lassurance que le dossier
ci-joint contient tous les renseignements que peuvent fournir les archives
de ce bureau. Je vous adresse également les rapports du Commissaire
et de chacun des Secrétaires-adjoints, MM. Muldrow et Jenks.
« Afin de pouvoir vous donner un avis motivé et de reconnaître
dans quelle mesure les pétitions qui vous ont été
remises étaient du ressort de votre département, je me suis
fait exposer laffaire verbalement, et lai envisagée
de nouveau daprès les preuves et les arguments très
sérieux fournis par les avocats des deux parties, entendus en particulier.
« Je pensais que mon attention devait être principalement
dirigée sur deux points, que jai cherché à
dégager en priant les avocats de donner à leurs conclusions
une forme précise.
« Ces deux points sont les suivants :
« 1° Le gouvernement a-t-il le droit dintenter une action
dans le but qui nous occupe;
« 2° Ce droit lui étant reconnu, fallait-il entamer le
procès au nom des différents pétitionnaires ou au
nom dun seul d'entr'eux.
« La première de ces questions qui est spécialement
du ressort de votre département, trouve précisément
dans votre département de nombreux précédents et
elle a aussi été jugée dans le même sens par
les tribunaux des États-Unis. Mais, alors même que la question
ne se fut pas trouvée résolue en fait par les autorités
compétentes, nous serions arrivés en droit aux mêmes
conclusions.
« On requiert en effet le gouvernement dor donner une enquête
judiciaire en alléguant que le titulaire a obtenu son brevet par
fraude, avec la complicité ou tout au moins par la négligence
et lerreur dun employé du gouvernement.
« Si ces allégations sont exactes, un dommage grave pour
la nation entière a été causé par legouvernement
des États-Unis et se trouve maintenu par le fait de son autorité.
« Dire que cest le gouvernement qui commet cette injustice,
cest dire implicitement que parmises moyens daction, il possède
celui de réparer le mal. Largumentation de la défense
neChronique : Les brevets Bell en Amérique conteste pas ce point,
mais cllc part de ce principe que le gouvernement a déjà
indiqué une procé dure qui en exclut toute autre, et soppose
à toute nouvelle ingérence de sa part.
« En passant en revue la législation sur les brevets, on
croit reconnaître que la loi de 1790, légèrement modifiée
en 1793, permet à un citoyen, pour sa défense dans un procès
en contrefaçon, de se prévaloir dobjections légales
quil croit pouvoir élever contre le brevet, et dans certains
cas le tribunal se trouvait alors autorisé à procéder
à une enquête et à annuler le brevet sil y avait
lieu.
« On prétend que la loi de 1836, qui seule a de limportance
au point de vue de la question, a modifié la législation
sur les brevets en créant un département spécial
à la tête duquel se trouve un fonctionnaire qui est chargé
dexaminer les demandes de brevets et qui a le droit, possédé
autre fois par deux fonctionnaires quelconques du cabinet, den accorder.
« On prétend encore que dans cette loi, les articles ayant
trait à lenquête et au droit que pouvaient avoir les
tribunaux dannuler un brevet ont été supprimés.
On soutient, en conséquence, que la loi de 1836 a anéanti
tout pouvoir dannuler un brevet et que, si un brevet a été
accordé à tort, il ne reste plus à la défense,
dans
un procès en contrefaçon, quà établir
les défauts du brevet.
« Sans les jugements qui ont été rendus par différents
tribunaux, il semblerait que la législation modifiée de
1836 nait eu dautre résultat que de priver les tribunaux
du droit dannulerun brevet incidemment au cours dun procès
civil.
« Le droit quavait le gouvernement dannuler des brevets
quil avait accordés à tort est mis en évidence
par le fait quil en confiait lexécution aux tribunaux
dans une action civile.
Le retrait de ce privilège ne dénote nullement, de la part
du gouvernement, lintention dabdiquer ses droits, mais bien
le désir à exercer un contrôle plus immédiat.
« Lexistence dun droit implique des occasions de lexercer.
La législation qui permettait autre fois aux tribunaux dexercer
ce droit, stipulait également les circonstances dans lesquelles,
daprès lopinion du Congrès, ce droit pouvait
être exercé, mais les modifications de 1836 semblent seulement
indiquer que les occasions qui se présentent doivent être
portées à la connaissance du département compétent
et que le gouvernement doit être invité à exercer
son droit.
« Si ce droit dannuler un brevet accordé à tort
existe, il nest assurément pas nécessaire de faire
une loi pour en régler l'application, puisque lapplication
existe sans une loi spéciale. Une concession de terrain peut être
retirée à la suite dun procès entamé
par le gouvernement sans une loi spéciale et en principe il ny
a aucune différence entre une concession de terrain et un brevet
concédé pour une invention.
« Le domaine public est sous le contrôle du gouvernement et
confié à ses soins. Le gouvernement a le devoir et le droit
de le protéger contre toute transgression, de même quil
peut, dans certains cas, conférer à un seul individu, par
une concession, avec les droits y attachés, tout ce qui, autrefois,
appartenait à tous les citoyens.
« Si deux concessions avaient été accordées
à différents individus pour le même terrain, lune
delles aurait été accordée à tort. La
mise en possession ayant eu lieu légalement, il ny a aucun
inconvénient à laisser aux individus eux-mêmes le
soin de faire trancher par les tribunaux une question de droit dans laquelle
ils sont les seuls intéressés.
« Lune des concessions doit être nulle et la reconnaissance
par les triqunaux de la validité de lune delles doit
nécessairement déterminer la nature de lautre.
« Mais sil était porté à la connaissance
du gouvernement quune concession ait été obtenue par
des moyens frauduleux, et si cette concession était la seule accordée
pour le terrain en question, il y aurait là une occasion qui imposerait
au gouvernement le devoir dexercer son droit pour retirer cette
concession, car alors aucune contestation particulière ne pourrait
se produire et les droits de tout le peuple se trouveraient lésés
sans retour.
« Linventeur est seul propriétaire de son invention.
Mais sil la rend publique en s'en servant ou de toute autre manière,
il la donne au public.
Les droits quune telle publicité donnerait au public sont
confiés au gouvernement avec pouvoir de conférer à
linventeur, par un brevet, le monopole de la mise en pratique de
son invention.
« Ce brevet de même quune concession de terrain, prive
tout autre individu que le titulaire de la propriété et
de lexploitation de lobjet breveté.
« Si deux brevets ont été délivrés pour
la même invention, lun deux a certainement été
accordé à tort.
« Si lautre a été acquis légalement,
il ny a que les deux titulaires qui aient intérêt à
être éclairés sur ce point, et la question de savoir
lequel des deux a droit au brevet ne peut être tranchée que
par un procès engagé entre les deux parties intéressées.
« Mais, sil ny a qu'un seul brevet et sil a été
obtenu par des moyens frauduleux, à lexclusion et aux dépens
de la personne qui, en réalité, était en droit de
lobtenir, ou bien si un brevet a été accordé
pour une chose non susceptible dêtre brevetée, comme
par exemple une invention déjà tombée dans le domaine
public; alors le gouvernement a le devoir aussi bien que le droit, dans
le cas où lintérêt public serait sérieusement
en jeu, duser de son pouvoir pour faire annuler le brevet en question,
un procès engagé entre particuliers ne pouvant pas, en cette
circonstance, apporter un remède efficace et sauvegarder les intérêts
de chacun.
« Tant que la Cour déquité sera maintenue aux
États-Unis, la fraude, en tant quaffaires in dustrielles
ou commerciales, ne restera jamais impunie.
« En Angleterre, ce tribunal représente la personne du souverain
et chez nous il représente le principe de souveraineté dune
manière bien plus complète que ne le font tous les autres
corps constitués. Tous les autres agents sont responsables devant
certains conseils et leurs actes peuvent être désapprouvés
et annulés.
« Mais la Cour déquité spécialement adaptée
par sa juridiction et ses méthodes à compléter la
jurisprudence écrite, est le dépositaire du pouvoir judiciaire
dont lexercice na pas déjà été
confié à des tribunaux définis; elle a, en particulier,
pour mission dannuler tout ce qui a été obtenu par
fraude, accident ou erreur, et de porter remède à tout abus
de confiance.
« Si un brevet doit être annulé, cest là
quil faut en faire la demande, mais le brevet portant le sceau du
gouvernement, le gouvernement seul a le droit de demander sa suppression.
« Le deuxième point de mon enquête était de
savoir, le droit du gouvernement étant établi, sil
fallait engager la procédure au nom de tous les demandeurs ou de
lun deux. Les raisons mises en avant pour obtenir la nullité
du brevet du téléphone Bell peuvent être résumées
ainsi :
« 1° Le brevet a été obtenu par fraude de la part
du titulaire, avec complicité des fonction naires du bureau des
brevets ou par suite derreurs commises par ces derniers et en violation
des droits du dépositaire dun caveat, M. Elisha Gray.
« 2° Linvention nétait pas susceptible dêtre
brevetée, étant déjà dans le domaine public.
« Daprès ce que jai déjà dit sur
le premier point de lenquête, il est évident que ces
accusations sont formulées de telle sorte quelles rentrent
bien dans le cas où, à mon avis, il est du devoir du gouvernement
dintervenir activement, pour lannulation dun brevet.
Il est bien certain que vous ne désirez pas avoir mon opinion sur
la question de la validité même du brevet. La décision
que jai à rendre ne peut en aucune façon entraver
laction juridique.
« Quant au jugement définitif, je nai pas cru devoir
me faire une opinion à son sujet, et quand bien même mon
opinion serait faite, je ne saurais lexprimer.
« La question est de savoir si les témoignages déjà
recueillis suffisent pour soumettre laffaire à la cour, au
nom du gouvernement. Les arguments mis en avant des deux côtés
forment un dossier volumineux et sont souvent contradictoires. Laffaire
nécessitera beaucoup de recherches scientifiques minutieuses et
soulèvera peut-être quelques questions de droit compliquées.
« Le demandeur et le défendeur ont fourni, au sujet des circonstances
dans lesquelles le brevet fut accordé, des allégations dune
nature telle ment sérieuse et présentées avec tant
dautorité quil est impossible, selon moi, de les ignorer.
Je crois que laffaire, telle quelle est présentée,
doit être soumise à un examen judiciaire approfondi.
« Il paraît quil existe un grand nombre de procès,
tant plaidés quà plaider, entre la société
propriétaire de ce brevet et dautres personnes qui lattaquent.
« A mon avis, il ny a pas eu et il ne peut y avoir, dans aucune
de ces affaires, un examen aussi approfondi et une appréciation
aussi complète des prétendues fraudes ou erreurs commises
par le bureau des brevets, que dans un procès entamé et
poursuivi par le gouvernement même.
« Dans une affaire qui soulève des questions aussi graves,
il me semble que le gouvernement, doive impérieusement à
ses fonctionnaires dabsoudre ou de condamner, et au public, de commencer
et de poursuivre une enquête complète.
« Daprès moi, les poursuites doivent avoir lieu au
nom du gouvernement et être faites entièrement par lui, non
pas au profit des demandeurs, mais dans lintérêt du
gouvernement lui-même et du public, et entièrement aux frais
et sous le contrôle du gouvernement, et je pense quil faut
choisir lendroit où le tribunal offrira les plus grandes
commodités pour une enquête complète. En agissant
de la sorte, les débats seront en rapport avec la dignité
du gouvernement et la gravité de
laffaire. Il en résultera, dès lors, un jugement qui
édifiera le public sur la valeur du procès.
« Veuillez agréer, etc.
« L.-G.-A. LAMAR. »
sommaire
Toujours dans LaLumière
Electrique de 1886
CHRONIQUE
Le procès Bell en Amérique
Nier lutilité de la téléphonie, serait de nos
jours une entreprise folle, aussi tous les bons esprits se plaisent-ils
à reconnaître quon nen saurait trop encourager
le développement.
Quelques hommes dévoués aux intérêts de leur
patrie ayant observé avec chagrin, vers lan de grâce
1883, que les États-Unis ne possédaient pas le nombre de
téléphones nécessaire au bien-être et à
la prospérité de leurs habitants, se réunirent dans
le but éminemment louable de remédier à cet état
de choses.
Cest ainsi que naquit la Pan Electric Telephone Company.
Les noms des philanthropes, à qui cette compagnie, au capital de
25.000.000 de francs, dut le jour,méritent de passer à la
postérité. Nous les lui livrons.
Nous citerons en premier lieu à tout seigneur tout honneur
lAttorney général ou ministre de la justice,
M. A. H. Garland, dont la part était de 2,500.000 francs.
En second lieu, lauteur des merveilleuses inventions quon
allait exploiter pour le plus grand bien du public, lillustre M.
P. Harris Rogers, qui occupe un rang honorable dans la galerie des célèbres
inconnus de M. Pailleron de lAcadémie française, et
qui voulut bien se contenter dune part de 10.000.000 francs.
Viennent ensuite, chacun pour 2.500.000 francs,
MM. J. E. Johnston, commissaire des chemins de fer, Tsham G. Harris, sénateur
de lEtat de Tennessee, le colonel Casey Young, ex-député,
et J. D. C. Atkins, commissaire indien.
Enfin, on réserva une part de 2.500.000 francs à distribuer
ultérieurement dune manière gratuite ou moyennant
finance, entre quelques sujets de moindre importance, qui pourraient un
jour être appelés par la nature de leurs fonctions ou létendue
de leurs connaissances, à participer dune manière
fructueuse au grand uvre.
Jugeant, avec raison, que leurs intérêts ne sauraient être
mieux défendus que par eux-même, les fondateurs se nommèrent
administrateurs de la Compagnie et sen partagèrent les emplois.
Désireux, en administrateurs avisés, de ne pas grever leur
jeune société de dépenses trop considérables,
et de ne pas exposer inutilement les fonds quils se confiaient mutuellement,
ils prirent la résolution de ne pas verser un centime du capital.
A cet effet, ils transportèrent leurs pénates dans lÉtat
de Tennessee, dont lintelligente législation ne les contraignait
à aucun versement, et ne leur imposait comme frais de constitution
quune taxe pour lusage du sceau du Secrétaire dÉtat,
dont le montant fut dans lespèce de 22 fr. 50.
On établit donc le siège social à Memphis, et on
créa une succursale à Washington.
Personne nignore que les États-Unis occupent, daprès
les computations les plus récentes, une superficie de 9.345.000
kilomètres carrés, et quils shonorent de compter
5 0.4 3 6.000 habitants, y compris les 179.000 Indiens, derniers survivants
des Peaux-Rouges, Comanches et autres aborigènes qui constituent
le faubourg Saint-Germain de lendroit.
Répandre les bienfaits de la téléphonie sur un aussi
grand nombre de têtes était une tâche au dessus des
forces de la Pan Electric Telephone Company; aussi les directeurs conçurent-t-ils
lidée éminemment ingénieuse de déléguer
cette tâche à des compagnies locales.
On était au mois de novembre 1883. On se mit aussitôt en
campagne et lon déploya une activité si dévorante
quaerens quem devoretquau printemps suivant, les membres
de luvre pouvaient sannoncer les uns aux autres
parlant en tant qu'administrateurs et écoutant en tant quactionnaires
que huit compagnies avaient été formées aux
conditions générales suivantes :
Chaque compagnie locale versait une certaine somme en espèces,
et remettait 40 0/0 de son capital-actions à la Pan Electric Telephone
Company. Elle sengageait à ne pas se fournir dappareils
chez dautres que ladite compagnie et à payer en outre un
droit annuel de 5o francs par appareil posé.
Les territoires et villes concédés furent les suivants :
1° La Pensylvanie;
2° Baltimore avec Maryland, la Virginie et le district de Columbia;
3° Saint-Louis avec tout le Missouri;
40 Le Wisconsin;
5° Le Tennessee;
6° Le Texas;
7° La Louisiane;
8° Létat d'Alabama.
Presque partout, danciens membres du Parlement et de hauts fonctionnaires
gouvernement aux, avaient été convertis à la grande
mission que sétait imposée la Pan Electric Telephone
Company, et avaient consenti à se mettre à la tête
des compagnnies locales par dévouement pour leurs administrés.
Nous avons vu que les gros actionnaires, tels que M. le Ministre de la
justice, possédaient chacun un dixième du capital-actions,
soit 2.500.000 francs.
Les versements effectués se bornèrent à couvrir les
frais dexploitation antérieurs à la création
de la première compagnie locale, soit 6,775 francs en tout, ou
1,375 francs pour chacun.
Le remboursement en fut prélevé avant tout sur les premiers
bénéfices.
Quant aux dividendes réalisés jusquici (en dix-huit
mois), par chacun des principaux actionnaires, ils ne sont que de 15,000
francs.
Supposons maintenant que les éminents fondateurs de la Pan Electric
Telephone Company aient poursuivi leur uvre avec autant de bonheur
que les débuts semblaient le promettre.
Ne pouvaient-ils créer cinquante, soixante, que sais-je ? cent
compagnies locales dans tous lesÉtats-Unis, grâce à
leur haute influence et leur incontestable sagacité ?
Admettons simplement le chiffre de cinquante et voyons quelle serait la
part de M. lAttorney général.
Sans tenir compte du versement en espèces de chaque compagnie,
nenvisageons que la part du capital-actions qui lui reviendrait.
Cinquante compagnies, à vingt-cing millions de francs de capital
en moyenne, formeraient un total de un milliard vingt-cinq millions de
francs.
La compagnie-mère en posséderait 40 0/0, soit cinq cent
millions de francs, et M. le Ministre aurait un dixième de cette
somme, soit cinquante millions de francs.
En tablant seulement sur un dividende de 5 0/0, cela constituerait un
modeste revenu de deux millions cinq cent mille francs pour un capital
engagé de dix-huit cent soixante-quinze francs.
Les enfants de Son Excellence navaient pas à craindre de
mourir sur la paille, à moins quune vocation toute spéciale
ne les y poussât.
Tout aurait donc été pour le mieux dans le meilleur
des mondes possibles, si un imposteur du nom dAlexandre Graham Bell
ne sétait prétendu linventeur du téléphone
et navait émis la singulière prétention de
bénéficier des fruits de sa découverte, ou du moins
den faire profiter la compagnie à qui il en avait confié
lexploitation.
Cet homme peu scrupuleux avait réussi, lors de lExposition
de Philadelphie, en 1876, à faire croire à quelques jobards,
tels que sir William Thomson, quil avait trouvé le moyen
de transmettre électriquement la parole.
Lillustre savant anglais avait proclamé le téléphone
Bell la merveille des merveilles et le monde entier avait acclamé
ce quil considérait comme la plus admirable découverte
du dix-neuvième siècle.
Pour comble de malheur, les tribunaux, partageant lincompréhensible
aveuglement du public, condamnaient impitoyablement les nombreux contrefacteurs
de Bell.
Un tel état de choses ne pouvait durer. Les habiles fondateurs
de la Pan Electric Telephone Company le comprirent aisément.
Un député, frère de lun des sénateurs
actionnaires de la Compagnie, présenta à la Chambre un projet
de loi tendant à investir le Ministre de la justice du pouvoir
dintenter des poursuites en vue dannuler les brevets défectueux,
lorsque la demande lui en serait faite.
Le projet fut adopté par la Chambre, mois au Sénat, quelques
grincheux faisant partie de laCommission des brevets, le firent rejeter
avec tous les égards qui lui étaient dus.
Le mérite, on le voit, nest pas toujours récompensé
et les pauvres fondateurs en furent pour leurs frais dimagination.
Je laisse à penser leur juste indignation, lorsque, par un retour
des choses dici bas, la Compagnie Bell poussa à son tour
laudace jusquà poursuivre en contrefaçon les
fameuses Compagnies locales patronnées par Son Excellence le Ministre
de la justice lui-même, et que ladite Compagnie fut sur le point
dobtenir une fois de plus gain de cause.
Cen était trop.
Le monde était renversé.
Il fallait une décision prompte et énergique pour que limposture
fut dévoilée.
Nos lecteurs ne feront pas aux administrateurs de la Pan Electric Telephone
Company linjure de douter quils fussent capables dune
semblable décision.
Ils nhésitèrent pas à entreprendre pour leur
plus grande gloire la tâche ingrate de faire tomber les écailles
des yeux de leurs concitoyens, et ils associèrent à leur
pieuse mission le District Attorney des Etats-Unis à Baltimore.
Ces hommes de bien démontrent dans un document à jamais
mémorable, que la découverte et lusage du téléphone
sont bien antérieurs à 1876.
Ainsi que le fait excellemment remarquer M. le District Attorney de Baltimore,
en parlant de l'industrie téléphonique.
« Depuis lannée 1862, elle était non-seulement
connue du public et pratiquée par dautres que Bell, mais
le principe, la méthode et les appareils nécessaires, ainsi
que les indications pratiques pour la transmission électrique des
sons et de la parole ont été publiés et décrits
avec un si grand nombre de détails dans
beaucoup de publications imprimées, tant aux États-Unis
quà létranger, que toute personne tant soit
peu au courant des applications de lélectricité pourrait,
en suivant ces indications, construire elle-même les instruments
et appareils nécessaires à la transmission électrique
des sons et de la parole, et se servir des courants électriques,
de manière à appliquer la méthode des inventions
antérieures et transmettre électriquement aussi bien les
sons que la parole articulée. »
Nous demandons la permission de compléter les souvenirs historiques
de M. le District Attorney et de lui rappeler quen réalité
le téléphone remonte à la plus haute antiquité.
Chacun sait que la pythie de Delphes communiquait avec les dieux logés
dans les sous-sols par un téléphone.
On trouve même une intéressante application des instruments
audacieusement revendiqués par M. Bell dans lAncien Testament.
Il paraît prouvé aujourdhui que les lois de Moïse
lui furent dictées par le Très-Haut sur le mont Sinaï
au moyen dun photophone, et les travaux récents des successeurs
de Champollion ont permis de reconnaître de nombreuses traces de
lemploi des téléphones sur les obélisques des
Egyptiens.
Dailleurs, en admettant même que le téléphone
fut momentanément tombé en désuétude depuis
cette époque lointaine, il est reconnu au jourdhui, grâce
à M. le District Attorney, que le téléphone Bell
ne contient quun aimant, une bobine et un diaphragme, que tous ces
appareils étaient connus depuis 1862, quils avaient été
amplement décrits dans les journaux et quil suffirait à
toute personne tant soit peu au courant des applications de lélectricité,
d'assembler ces éléments dans un support convenable pour
transmettre aussitôt et avec la plus grande facilité laparole
au moyen de lélectricité.
On ne peut sempêcher de regretter que les études de
droit de M. le District Attorney laient absorbé au point
de lempêcher de se mettre tant soit peu au courant des applications
électriques, car il aurait pu, dès 1862, doter le monde
du téléphone.
Il est certain quil est temps den finir avec tous ces imposteurs
qui prétendent avoir fait tant dadmirables découvertes.
Nenseigne-t-on pas encore dans les écoles que Christophe
Colomb a découvert lAmérique ? quand il est de toute
évidence que les simples sauvages qui lhabitaient lavaient
découverte bien avant lui, sans sen targuer comme dun
haut fait.
Pour nen citer qu'un autre exemple entre mille, il suffit de rappeler
quon a fait une grande réputation à Galilée,
na jamais bien su pourquoi, puisquil est de notoriété
publique que la terre ne lavait pas attendu pour tourner avec persévérance
sur elle-même.
On ne saurait donc trop louer les fondateurs de la Pan Electric Telephone
Company de la campagne quils viennent dentreprendre.
Pour donner plus de solennité à la condamnation des coupables,
ils sadressèrent au gouvernement en la personne de M. le
Ministre de la justice et le prièrent de bien vouloir faire annuler
purement et simplement le brevet Bell, attendu quil navait
pu être obtenu que frauduleusement.
Nous avons déjà montré que linvention du téléphone
remontait en effet à la plus haute antiquité.
M. Alexandre Graham Bell devait donc être poursuivi :
1 ° Comme parjure, attendu quil a juré être le
premier inventeur;
2° Pour abus de confiance, attendu quil a dissimulé aux
naïfs fonctionnaires du Bureau des Brevets que sa prétendue
invention fonctionnait couramment depuis quatorze ans, ou du moins, quelle
aurait pu fonctionner, si M. le District Attorney de Baltimore avait consacré
quelques heures détude aux applications de lélectricité;
3° Pour escroquerie, attendu quil avait fondé une puissante
compagnie pour lexploitation dune découverte qui ne
lui appartenait pas.
La délicatesse de M. lAttorney général ne lui
permettant pas dêtre à la fois juge et partie, il alla
demander à une douce villégiature, le repos impérieusement
réclamé par les travaux absorbants de lannée.
Aussitôt, et en moins de temps qu'il nen faut pour lécrire,
les administrateurs de la Pan Electrie Telephone Company réitérèrent-t-ils
leur demande de poursuites contre linfâme Bell, et lobtinrent.
Admirez les scrupules délicats de M. le Ministre de la justice.
Ne sen fiant pas suffisamment à ses propres lumières,
il fit appel à celles de son excellent collègue le Ministre
de lintérieur, lhonorable M. L. G. A. Lamar, dont nous-
avons reproduit la foudroyante réponse qui démontre une
fois de plus que :
On ne badine pas avec Lamar.
Il ne reste plus qu'à attendre avec confiance
lissue du gigantesque procès qui se prépare.
Espérons que limposture sera confondue et que lAttorney
général :
Ce soleil déquité qui nest jamais terni, sortira
vainqueur des débats, à moins, toutefois, quil nait
poussé le dévouement jusqu'à se sacrifier à
une cause qu'il savait mauvaise.
Victrix causa diis placuit sed victa Catoni.
sommaire
La Pan Electric Telephone Company
« 1 % DINSPIRATION ET 99 % DE PAPIER CALQUE » :
LE SCANDALE PAN-ELECTRIC ET LA NOMINATION DUN JUGE DE LA COUR DE
CIRCUIT, AVRIL-NOVEMBRE 1886. Harvey Gresham HUDSPETH, Université
dÉtat de Mississippi Valley.
RÉSUMÉ :
Le scandale Pan-Electric de 1886 est né dun complot ourdi
par déminents démocrates du Sud visant à semparer
du contrôle de lindustrie naissante du téléphone
en intentant un procès devant un tribunal fédéral
afin dinvalider les brevets détenus par Alexander Graham
Bell et Bell Telephone.
Ce procès a conduit le président Grover Cleveland à
la nomination du sénateur du Tennessee, Howell Edmunds Jackson,
à la Cour fédérale du sixième circuit. La
décision de Jackson a permis à Bell de remporter la victoire
judiciaire définitive.
INTRODUCTION
En 1886, la controverse grandissante concernant la légitimité
de certains brevets téléphoniques détenus par la
Pan-Electric Company menaçait de devenir l'équivalent démocrate
du scandale du Crédit Mobilier de 1873, sous l'administration Grant.
De même que le Crédit Mobilier avait enrichi des congressistes
républicains ayant voté des crédits importants pour
les compagnies ferroviaires dont ils possédaient des actions, la
Pan-Electric promettait de faire profiter les nominations et les congressistes
démocrates au détriment de Bell Telephone.
Dans ce contexte, la carrière de plusieurs démocrates du
Sud de premier plan, dont le procureur général Augustus
Garland, le secrétaire à l'Intérieur L.Q.C. Lamar
et le sénateur du Tennessee Isham Harris, était en jeu.
Si Howell Jackson, également originaire du Tennessee, n'a jamais
été personnellement touché par le scandale, la controverse
autour de la Pan-Electric a fortement influencé la décision
du président démocrate Grover Cleveland de le nommer à
la Cour d'appel du sixième circuit.
L'affaire États-Unis contre American Bell Telephone Company s'est
avérée être la première affaire importante
que Jackson a eu à traiter en tant que juge de la Cour d'appel
fédérale.
LE SCANDALE
Le scandale avait des origines typiquement du Tennessee.
À une époque d'inventions majeures, l'ancien habitant de
Memphis, le Dr J.W.Rogers, rêvait de voir son fils atteindre la
fortune et la renommée dont jouissaient alors des hommes comme
Thomas Edison et George Westinghouse. Après avoir obtenu son diplôme
de physique à l'Université de Princeton, J.Harris Rogers
fut nommé électricien en chef du Capitole de Washington.
Durant son temps libre, il menait des expériences sur le téléphone
et obtint plusieurs brevets pour ses inventions. En 1881, son père
acheta une grande maison à Washington pour que Rogers puisse y
installer son laboratoire et y poursuivre ses expériences.
J. W. Rogers, arrivé dans la capitale la même année
que le sénateur Howell Jackson, contacta son ami de trente ans,
Isham Harris, pour obtenir de l'aide afin de créer une société
par actions pour commercialiser les inventions de son fils. Impressionné
par le laboratoire et les instruments de J. H. Rogers, Harris accepta
de participer à l'entreprise à condition de pouvoir nommer
et approuver d'autres associés.
Jackson ne fut pas sollicité, mais d'autres personnalités
du Tennessee le furent.
Le 13 mars 1883, la Pan-Electric Telephone Company fut constituée
en société du Tennessee.
Son conseil d'administration initial comprenait l'ancien membre du Congrès
du Tennessee, J.D.C. Atkins, ainsi que le membre du Congrès de
Memphis, Casey Young.
Sous la présidence nominale de l'ancien général confédéré
Joseph E. Johnston, le conseil d'administration comprenait également
le sénateur de l'Arkansas de l'époque, Augustus Garland.
La société fut dotée d'un capital de 5 000 000
$, un chiffre arbitraire fondé sur l'estimation par les administrateurs
de la valeur potentielle des brevets de J. H.
Rogers. Quelques mois après sa création, la nouvelle société
se retrouva impliquée dans un litige pour contrefaçon.
Comme le fit remarquer un chercheur par la suite, les inventions de Rogers
« semblaient être composées à 1 %
d'inspiration et à 99 % de papier calque ».
Avec lélection de Grover Cleveland à la présidence
en 1884, les administrateurs de Pan-Electric avaient des raisons despérer
une intervention gouvernementale en leur faveur.
La nouvelle administration semblait tout faire pour encourager cette conviction.
Non seulement Garland fut nommé procureur général,
mais Atkins et le général Johnston furent récompensés
par des nominations respectives aux postes de commissaires aux affaires
indiennes et aux chemins de fer. Six mois après linvestiture
de Cleveland, la compagnie sattela à exploiter son avantage
apparemment nouveau.
À la mi-1885, les administrateurs demandèrent à leur
associé, le nouveau procureur général, dintenter
une action en justice au nom des États-Unis pour faire annuler
les brevets de Bell.
Face au refus initial de Garland, le député Young et certains
de ses collègues administrateurs présentèrent alors
une pétition au procureur fédéral W. B. McCorry à
Jackson, dans le Tennessee, lui demandant dengager une action en
justice au nom du gouvernement.
Le 31 août, McCorry écrivit à Garland pour lui recommander
dintenter une action en justice au motif que le brevet de Bell était
trop générique et avait été obtenu frauduleusement.
Avec Garland étant opportunément parti chasser le cerf en
Arkansas, son solliciteur général, John Goode, originaire
de Virginie, accéda à la requête des administrateurs ;
mais le président intervint et soumit laffaire au secrétaire
Lamar pour examen.
Lamar, sans lien formel avec la société, confirma la requête
de ses compatriotes du Sud, estimant que, puisque les accusations portées
contre Bell (et par la suite contre lOffice des brevets) impliquaient
une fraude, elles devaient être examinées par le gouvernement,
aux frais de lÉtat, contre la société de Bell.
Peu après cette décision, les liens de Garland avec Pan-Electric
furent révélés dans le New York Tribune.
En octobre, Alexander Graham Bell revint dun voyage à Terre-Neuve
et lança immédiatement une contre-attaque contre la plainte
du gouvernement.
Le ministère de la Justice poursuivit ses efforts en faveur de
Pan-Electric.
Le 17 mars 1886, le solliciteur général Goode annonça
que le procès serait intenté devant le tribunal de district
des États-Unis à Columbus, dans lOhio.
Rejetant les objections de Young, qui souhaitait que le procès
ait lieu dans le Tennessee, Goode maintint que, puisque L'Ohio n'ayant
aucune expérience en matière de litiges téléphoniques,
le tribunal de Columbus se montrerait plus impartial envers toutes les
parties.
Que le procès se déroule à Columbus ou à Jackson,
le tribunal de district concerné relevait du sixième circuit
judiciaire.
Par conséquent, dans les deux cas, l'affaire était placée
sous la supervision du juge président du circuit.
Le 17 mars, jour de l'annonce de Goode, ce juge était John Baxter,
du Tennessee.
Le décès de Baxter deux semaines et demie plus tard, le
2 avril, compliqua la situation.
Entre-temps, la Chambre des représentants avait voté par
198 voix contre 66 en faveur d'une enquête sur les agissements de
Pan-Electric et de ses dirigeants.
Les audiences officielles débutèrent le 2 mars et se poursuivirent
jusqu'au 27 mai.
Bien que la commission d'enquête, composée de cinq démocrates
et de quatre républicains, ait voté selon les lignes de
parti pour disculper non seulement Garland, mais aussi Goode, Lamar, Atkins,
Johnston et Harris, le climat public hostile dans lequel se déroulèrent
les audiences rendit difficile le choix d'un successeur. Baxter, c'est
compliqué. Quel que soit le juge choisi, il présiderait
vraisemblablement le procès intenté par le gouvernement
contre Bell.
LE DILEMME
La mort de Baxter fut accueillie avec soulagement. Le jour du décès
du juge, un avocat renommé, Lowman P. Lowrey, écrivait au
président.
Il observait que les particularités connues de ce juge, et notamment
son mépris notoire des brevets et sa manière expéditive
de les traiter, finiraient par compliquer considérablement la tâche
du gouvernement pour maintenir le niveau d'exigence requis pour préserver
une opinion publique favorable dans cette affaire.
Le fondement de cette crainte, peut-être injuste envers ce juge,
est désormais levé. Hormis un doute sérieux quant
à la compétence de l'Am Bell Co. dans ce lieu, je me réconcilie
pleinement avec le choix du lieu du procès.
Quant à un successeur potentiel, Lowrey louait les compétences
des juges de district du Tennessee, G.R.Sage et E.S. Hammond. Constatant
que ce dernier siégeait toutefois à Memphis, Lowrey poursuivit
en avertissant qu« une telle nomination, je le crains, raviverait
le scandale du procès de Memphis et fournirait une raison apparente
de déformer la véritable nature [lesprit ou la pensée
directrice] de ladministration. »
Dans un éditorial du 8 avril, The Nation exprima un avis similaire.
Le décès du juge Baxter la semaine dernière revêt
un intérêt public particulier à lheure actuelle,
étant donné que le procès intenté par le gouvernement
pour annuler le brevet téléphonique de Bell a récemment
été engagé à Columbus, dans lOhio, dans
le ressort de la Cour fédérale des États-Unis, où
siégeait le juge Baxter.
Il est de notoriété publique depuis un certain temps dans
la profession que le juge Baxter était fermement opposé
aux lettres patentes, et quil fallait une affaire de contrefaçon
très claire pour obtenir gain de cause devant lui. L'éditorial
poursuivait : L'opinion publique à son sujet était
devenue si répandue que de nombreuses poursuites furent abandonnées
dans sa circonscription, et peu y furent engagées. Les titulaires
de brevets préféraient laisser la contrefaçon se
poursuivre sans entrave dans ce district plutôt que de risquer leurs
droits en justice, même si leurs brevets avaient été
validés dans d'autres circonscriptions.
Dans ces circonstances, la nomination d'un successeur au juge Baxter par
le Président sera suivie avec un vif intérêt.
Dans ce climat de méfiance croissante du public, la recherche d'un
successeur à Baxter fut entreprise, une recherche qui eut des répercussions
régionales. Bien que le Memphis Avalanche ait naturellement supposé
que le président Cleveland choisirait un démocrate, il suggéra
que le président « souhaiterait rétablir l'équilibre
perturbé par la guerre et les luttes politiques régionales,
qui ont fait de la Cour suprême et de la quasi-totalité du
système judiciaire fédéral des hommes du Nord. »
HUDSPETH Considérant l'ensemble des juges alors en fonction au
sein du Sixième Circuit judiciaire, les rédacteurs de l'Avalanche
notèrent : L'Ohio compte désormais les juges Waite et Matthews
de la Cour suprême, ainsi que les juges de district Welker et Sage,
et le juge Woods, de Géorgie, est originaire de l'Ohio.
Le Michigan ne compte que ses deux juges de district.
Le Kentucky compte le juge Harlan de la Cour suprême et le juge
de district Barr. Le Tennessee compte deux juges de district : le juge
E.S. Hammond, de cette ville, et le juge David M. Key, de Chattanooga.
Sachant que feu le juge Baxter « avait été un
unioniste pendant la guerre et un républicain conservateur depuis
lors », les rédacteurs déploraient que la grande
majorité des juges de la magistrature fédérale « soient
nommés exclusivement dans le Nord ou soient des hommes nés
dans le Nord et ayant émigré pour obtenir un poste, à
tel point que les exceptions sont très rares ».
S'interrogeant sur d'éventuels successeurs, l'Avalanche louait
Hammond et Key, les qualifiant d'« autochtones »
et affirmant qu'ils faisaient « honneur à la magistrature
et à leurs familles ».
Après avoir examiné chacun des membres actuels de la Cour
suprême de l'État, le journal s'intéressait ensuite
à l'éminent avocat de Memphis, B.M. Estes.
Les rédacteurs commencèrent par observer que le sénateur
Jackson avait été mentionné par des correspondants
de l'Est comme un candidat potentiel à la magistrature, puis remarquèrent
: M. Estes était autrefois l'associé du sénateur
Jackson. On peut supposer qu'il bénéficierait du soutien
du sénateur Jackson.
Il est généralement admis que le sénateur Harris
et M. Estes entretiennent de bonnes relations, de sorte qu'il pourrait
raisonnablement compter sur son soutien.
Concluant qu'il était « possible que le vainqueur soit soit
M. Estes, soit le sénateur Jackson lui-même, si le Tennessee
tirait au sort », l'Avalanche ne laissa guère de doute quant
à sa conviction qu'un sudiste serait et devrait être choisi.
Ce point de vue, cependant, n'était pas partagé par tous.
Le même jour où l'Avalanche spéculait sur Estes et
Jackson, le New York Herald porta son attention plus au nord.
Passant en revue la composition actuelle de la cour, le Herald argumenta
: La nomination ne peut raisonnablement aller à l'Ohio, qui compte
déjà deux juges de circuit ; ni au Kentucky, qui en compte
également deux ; « Et comme le juge Baxter était originaire
du Tennessee, une chance serait désormais donnée au Michigan.
»
Quelques jours plus tard, l'Avalanche prédisait qu'Estes serait
finalement désigné candidat. Reconnaissant que l'avocat
de Memphis avait, à ce moment-là, obtenu le soutien officiel
de Harris et de Jackson, le journal louait Estes pour son « caractère,
ses réalisations et son aptitude exceptionnelle » à
la fonction.
Si Estes avait la moindre concurrence pour la nomination, son «
concurrent le plus redoutable » viendrait nécessairement
du Kentucky voisin.
Écrivant au sénateur le 6 avril, l'avocat de Memphis insistait
: « Si vous faites un effort décisif pour moi (personne n'en
doute), j'obtiendrai le poste. »
Ajoutant : « Je vous serai éternellement reconnaissant »,
Estes, ancien législateur du Tennessee et procureur de district
confédéré, exerça ainsi une pression morale
sur son ancien associé. Cependant, quelques jours plus tard, le
spectre de Pan-Electric ressurgit, anéantissant les chances d'Estes
d'obtenir le poste.
Le 9 avril, Estes écrivit, au sujet des actions de Pan Electric
détenues par sa femme :
« Il ne m'est jamais venu à l'esprit que cette affaire
futile puisse influencer la nomination au poste de juge de circuit. »
Poursuivant sa plaidoirie, il ajouta : « Je ne prétends
absolument pas que les faits que je relate me rendent incompétent
pour juger des affaires impliquant les intérêts de la compagnie
de téléphone. »
Visiblement ébranlé par ce revirement soudain, Estes supplia
Jackson d'intervenir en sa faveur. Il était persuadé que
« si un Tennessean était nommé à ce poste,
il n'y aurait pas d'autre occasion » « de mon vivant »
« Il déplorait que son lien, même ténu,
avec ces actions soit une « affaire insignifiante ».
«
cela risque de me porter préjudice »,
conclut Estes en suppliant son ancien associé de « prendre
la peine dexpliquer cette affaire à M. Cleveland et
de me réconcilier avec lui, si mon lien, même ténu,
avec ces actions lui a été mentionné. »
Pour Howell Jackson, ce fut sans doute un moment douloureux. B.M.Estes
avait été à la fois son ami et son associé.
Soutenir sa nomination face aux liens présumés avec le scandale
grandissant de Pan-Electric aurait été difficile, même
si Jackson navait pas été candidat au poste. Les jours
suivants furent marqués par la lutte du sénateur pour concilier
sa loyauté envers Estes et sa propre ambition. Il devait tenir
compte des enjeux politiques liés à Pan-Electric, ainsi
que des pressions exercées par ses amis et ses partisans.
Tandis quEstes et Jackson se débattaient avec le dilemme
de Pan-Electric, le président Cleveland y était également
confronté. Malgré la complicité du procureur général
Garland dans le scandale de Pan-Electric, il participait à la sélection
des juges. Dans une lettre adressée au président le 8 avril,
il fit référence à une conversation qu'il avait eue
la veille avec le juge de la Cour suprême David Matthews.
Selon Garland, ils s'étaient accordés sur le fait que l'augmentation
du nombre d'affaires traitées par la Cour d'appel rendait essentiel
de pourvoir le poste vacant au plus vite.
Quant au successeur potentiel, Garland rappela à Cleveland que
l'Ohio et le Kentucky étaient tous deux représentés
à la Cour suprême.
« Baxter était originaire du Tennessee et son prédécesseur
du Michigan », expliqua-t-il, le candidat devait donc être
issu de l'un de ces deux États.
Il ajouta que, « bien que Baxter soit du Sud », il n'était
pas un sudiste représentatif. Néanmoins, l'ancien gouverneur
de l'Arkansas et sénateur confédéré laissa
clairement entendre qu'il estimait que le Tennessee était en droit
d'obtenir cette nomination. Le 9 avril, The Nation aborda la question
de la charge de travail de la Cour d'appel du sixième circuit.
Parmi les juges fédéraux de ce district, le juge Withey
est depuis quelque temps trop malade pour exercer ses fonctions et tente
de recouvrer la santé. Le juge Brown, juge de district à
Détroit, est tellement surchargé de travail qu'il ne peut
quitter son domicile pour se rendre au tribunal et, selon les dernières
informations, ne sera pas en état de siéger avant un certain
temps.
Le décès du juge Baxter laisse donc les tribunaux fédéraux
du Michigan sans juge pour siéger jusqu'à la nomination
de son successeur.
En réponse à ces articles, le juge de district Henry Brown
écrivit au président pour l'informer que ces informations
étaient erronées.
Il reconnut avoir été récemment malade, mais le futur
juge de la Cour suprême assura le président qu'il tenait
audience depuis sa bibliothèque.
Insistant sur le fait qu'il serait bientôt en mesure de remplacer
le juge Withey, indisponible, Brown ajouta : « Il est
bien plus important que cette nomination soit mûrement réfléchie
que précipitée. »
Il ne s'était engagé auprès d'aucun candidat. «
Je n'ai aucun intérêt dans cette affaire, si ce n'est celui
de souhaiter que la première nomination judiciaire du président
Cleveland [sic] soit approuvée à l'unanimité par
les deux partis. »
LE CHOIX.
Le New York Herald du 10 avril rapportait qu'« il y a de bonnes
raisons de croire que le président nommera le sénateur Jackson,
du Tennessee, juge de la Cour d'appel des États-Unis en remplacement
du juge Baxter, décédé. »
Dans une lettre adressée à Jackson le lendemain, le juge
Hammond, sachant que le sénateur soutenait alors la candidature
d'Estes, écrivait avoir lu dans les journaux que vous hésitiez
à cause de vos électeurs, ce qui, à mon avis, signifie
que votre amitié avec Estes vous empêchait d'accepter.
Je ne vois pas d'inconvénient à ce que vous refusiez. Je
pense que vous constateriez que la magistrature vous conviendrait davantage
qu'une carrière politique, aussi brillante que vous puissiez devenir,
et elle vous mènerait plus directement à la Cour suprême
que les autres voies.
Hammond a abordé « les inepties infernales concernant
le Procès du téléphone »,
déclarant quil « ne méritait pas plus dattention
lors du choix dun juge que le recouvrement dun billet de 50 $
ou lachat dune paire de mules extra-larges. »
Quant aux relations de Jackson avec Isham Harris, Hammond la exhorté
à ne pas laisser les liens de ce sénateur avec Pan-Electric
lempêcher daccepter la nomination de Cleveland.
Il la plutôt encouragé à accepter le poste de
juge et, si une affaire impliquant Pan-Electric lui était soumise,
il pourrait « faire comme Baxter dans les affaires de la Commission
des chemins de fer : convoquer les juges de district à siéger
avec lui, autant quil le souhaiterait, ou leur laisser le soin dexaminer
la question. »
Réaffirmant quil « ne penserait pas un seul instant
à ce procès », Hammond a conclu : « Jespère
sincèrement que vous accepterez ce poste.» 2. Au même
moment, le greffier de Hammond, A.J. Ricks, écrivit au financier
sudiste Charles McClung McGhee pour lui demander de se joindre à
Hammond afin d'inciter Jackson à accepter le poste de juge.
« Je sais que vous êtes proche du sénateur »,
écrivit Ricks, « et que vous avez de l'influence auprès
du président. Ne pourriez-vous pas user de votre influence pour
inciter M. Jackson à accepter cette fonction ? »
Alors que la pression s'intensifiait, Howell Jackson se trouvait au bord
d'un tournant dans sa carrière.
Le facteur décisif survint le lendemain, lorsque Jackson reçut
une lettre personnelle du président Cleveland.
« Mon cher sénateur, commençait-elle, les candidatures
de toutes catégories sociales pour le poste laissé vacant
par le décès du juge Baxter sont si nombreuses que la situation
risque de dégénérer en une course effrénée
et indécente. Afin d'éviter cela, j'ai décidé
de transmettre immédiatement au Sénat le nom du successeur
du juge Baxter. Dans l'intérêt de cette importante branche
du service public, et en parfaite conscience de mon devoir en la matière,
j'ai décidé de vous dire que vous devez abandonner tous
vos scrupules et me permettre de vous nommer à ce poste vacant.»
HUDSPETH Sensible à l'engagement actuel de Jackson envers Estes
ainsi qu'envers d'autres candidats potentiels du Tennessee, Cleveland
précisa : Votre réticence à consentir à
cette action, motivée par la considération que vous portez
aux électeurs de votre État qui souhaitent ce poste, vous
fait grand honneur, et Cela renforce mon appréciation de votre
valeur. Vous n'avez aucun droit de tenter de contrôler ma décision
ou de limiter mon choix de cette manière.
Je tiens à ce que tous les autres candidats et leurs amis sachent
que votre nomination est mon propre acte, fruit de ma conviction quant
à la conduite à tenir. Je ne saurais me faire changer d'avis,
ni par vos arguments, ni par les arguments des autres candidats.
Concluant par cette admonition, « Je mattends pleinement à
ce que vous ne fassiez pas preuve dinsubordination face à
votre devoir », le président ne laissa guère de doute
quant aux limites des options de Jackson.
Aussi touchante que fût la lettre de Cleveland, la décision
de Jackson daccepter la nomination reposait davantage sur une communication
concomitante du président.
Auparavant, Jackson avait soumis à Cleveland les noms dEstes
et de deux autres résidents de lÉtat pour le poste
; à présent, Jackson fut informé discrètement
mais clairement que sil nacceptait pas lui-même la nomination,
le poste serait attribué à une personne extérieure
au Tennessee.
Ayant ainsi fait tout son possible pour son ami Estes, le sénateur
était enfin libre de poursuivre ses propres ambitions.
Après dix jours de délibérations, les événements
saccélérèrent rapidement.
Le jour même où Jackson reçut la lettre personnelle
du président, sa nomination au poste de juge de circuit se fit
à une vitesse fulgurante.
Le New York Times décrivit la suite des événements.
Informé ce jour-là que Jackson avait accepté la nomination,
Cleveland transmit immédiatement la nomination au Sénat.
Moins d'une demi-heure après la réception du message, M.
Jackson fut confirmé. La nomination parvint alors que le Sénat
examinait le projet de loi relatif aux crédits pour les affaires
indiennes.
Elle fut reconnue de part et d'autre comme un excellent choix, et républicains
comme démocrates souhaitèrent témoigner leur sympathie
à leur collègue sénateur en le confirmant immédiatement.
Comme le notait le Times, le règlement du Sénat interdisait
tout débat public sur la question, et la séance fut fermée
afin que le Sénat puisse se réunir à huis clos.
La nomination de M. Jackson fut ensuite soumise au Sénat, et plusieurs
discours empreints d'amitié et de compliments à l'égard
du sénateur du Tennessee furent prononcés par des sénateurs
ayant siégé avec lui dans des commissions et autres instances.
Parmi les républicains qui prirent la parole figuraient M. Sherman
et M. Hoar.
Bien entendu, la confirmation officielle du nouveau juge ne rencontra
aucune opposition. Constatant que Jackson « dégustait
tranquillement un plat d'huîtres grillées au restaurant du
Sénat pendant ce temps-là », le journal rapportait
qu'avant même que le sénateur n'ait terminé son repas,
« il avait dû serrer la main à de nombreux sénateurs
qui tenaient à le féliciter, tout en regrettant son départ. »
Ainsi débuta la carrière judiciaire de Howell Edmunds Jackson.
LA DÉCISION :
Jackson, premier membre important nommé par Grover Cleveland à
la magistrature fédérale, prêta serment comme juge
de la cour de circuit le 14 avril 1886.
Le lendemain, The Nation commentait : « La nomination
par le Président du sénateur Jackson, du Tennessee, pour
pourvoir le poste vacant de juge de la cour de circuit des États-Unis
suite au décès du juge Baxter, est vivement saluée
par des personnes de tous bords.»
Cela montre que l'on peut faire confiance à
M. Cleveland pour s'acquitter de cette responsabilité cruciale
au sein du pouvoir exécutif avec le souci constant d'agir au mieux
des intérêts du pays.
Sept mois après sa nomination, Jackson rendit sa première
décision judiciaire importante.
Dans l'affaire États-Unis contre American Bell Telephone Company,
le nouveau juge se pencha sur la controverse apparemment interminable
et exaspérante concernant Pan-Electric. Bien qu'il n'ait jamais
été personnellement impliqué dans cette entreprise,
le scandale toucha presque tous les aspects de la carrière de Jackson
au Sénat. Pan-Electric était arrivée à Washington
la même année que Jackson.
Depuis, l'affaire avait ruiné la carrière de trois de ses
collègues sénateurs, Isham Harris, Augustus Garland et L.Q.
C. Lamar, ainsi que celle du représentant J.
D.C. Atkins. Simple rêve d'un ancien habitant de Memphis, Pan-Electric
avait été constituée en société dans
le Tennessee en 1883 et avait par la suite intenté un procès
contre Bell Telephone à Jackson, ville natale du juge.
Enfin, après avoir contribué à saboter les ambitions
judiciaires de son ami Estes, le scandale joua un rôle déterminant
dans la nomination de Jackson à la magistrature en avril.
À l'automne 1886, le procès, dont le champ d'application
avait été restreint par le scandale, fut confié au
juge Jackson.
Ce dernier ne se prononça pas directement sur la validité
des brevets de Bell, mais il ouvrit la voie à la victoire finale
de Bell contre le gouvernement fédéral et les prétentions
de Pan-Electric.
Le 11 novembre, dans une décision rédigée par Jackson
mais lue en son absence, le juge de district Sage débouta le gouvernement
pour défaut de compétence.
Constatant que les sociétés de l'Ohio poursuivies n'étaient
ni des agents ni des partenaires, mais de simples licenciées d'American
Bell, le tribunal statua que la société ne pouvait être
poursuivie que dans l'État du Massachusetts, siège social
de Bell.
En rejetant la plainte sans préjudice, la décision du juge
Jackson permit au gouvernement fédéral de relancer la procédure
et de contester la légalité des brevets de Bell dans l'État
du Massachusetts. Bien que la défaite ne fût pas totale pour
le gouvernement, la décision de Jackson marqua le début
de la fin pour Pan-Electric.
Avec sa législation complexe en matière de sociétés
et de brevets et son lien étroit avec l'entreprise Bell, le Massachusetts
était l'État que les dirigeants de Pan-Electric souhaitaient
éviter. Pan-Electric lança son offensive dans le Tennessee,
avant de la transférer dans l'Ohio.
La décision de Jackson mit fin à la recherche d'une juridiction
favorable. La manière dont Jackson géra l'affaire attira
l'attention du public.
L'audience dura cinq jours et, comme le rapporta le New York Times, elle
suscita des réactions parmi les membres du barreau local, face
à la difficulté que le tribunal, en autorisant une discussion
aussi prolongée, semblait reconnaître rencontrer sur une
question habituellement réglée en une heure. On sait désormais
que c'est la situation particulière dans laquelle se trouvait le
juge Jackson qui a motivé la réflexion approfondie dont
la question a fait l'objet.
Après avoir examiné le contexte de l'affaire et la nomination
de Jackson comme juge président, l'article révélait :
le juge Jackson devait sa nomination à l'administration actuelle,
et la rumeur persistante selon laquelle le gouvernement pensait pouvoir
compter sur lui dans le procès relatif aux communications téléphoniques
avait circulé.
Il s'est présenté à l'audience fermement convaincu
que le procès n'aurait pas dû avoir lieu dans cette juridiction,
mais craignant d'avoir été, dans une certaine mesure, influencé
par les rumeurs infondées selon lesquelles il était à
la solde de l'administration et devait examiner l'affaire, il était
particulièrement soucieux d'entendre les arguments de l'avocat.
C'est donc par cet acte d'intégrité personnelle et judiciaire
que Howell Jackson a démontré l'indépendance qui
a caractérisé sa carrière professionnelle. Concernant
les répercussions immédiates de sa décision, The
Nation écrivait : « La fin du procès intenté
par le gouvernement pour déterminer si la Bell Telephone Company
avait obtenu ses brevets par fraude est des plus tristes.
Lorigine de la procédure a été entachée
de scandale, les frais considérables, et maintenant, la Cour dappel
de lOhio a rejeté la plainte pour défaut de compétence.»
« Aux yeux des rédacteurs de The Nation, il semblait
que le procès aurait dû être intenté dans le
Massachusetts, si tant est quil ait dû avoir lieu.
Mais les promoteurs du procès pensent quils nobtiendraient
pas justice dans le Massachusetts, car les actions de la compagnie de
téléphone y sont très largement détenues.
On dit que les points principaux de laffaire seront bientôt
examinés par la Cour suprême dans dautres affaires
de téléphonie actuellement pendantes devant elle, mais cela
ne réjouit pas les représentants de Pan Electric, car ils
soupçonnent une collusion quant à la formulation des questions
litigieuses dans ces affaires. Il y en a cinq, leurs dossiers remplissent
25 000 pages imprimées au format in-octavo, et elles doivent
toutes être examinées ensemble.» Le gouvernement fédéral
a renouvelé sa plainte en 1887 devant un tribunal de district du
Massachusetts.
Elle a de nouveau été rejetée pour défaut
de compétence, mais la Cour suprême, en appel, a cassé
cette décision et renvoyé l'affaire devant les juridictions
inférieures. Le tribunal du Massachusetts a de nouveau rejeté
la plainte et la Cour suprême a cassé ce jugement.
Le 19 mars 1888, les brevets d'American Bell ont été confirmés
par un arrêt de la Cour suprême des États-Unis.
Dans une décision partagée et au sein d'une cour affaiblie,
les juges de la Cour suprême ont confirmé de justesse le
monopole téléphonique, estimant que Bell était l'inventeur
du téléphone parlant et validant son brevet. S'exprimant
au nom des juges Miller, Matthews et Blatchford, le juge en chef Morrison
Waite (HUDSPET) a rejeté toutes les accusations selon lesquelles
Bell aurait obtenu son brevet par fraude gouvernementale et a confirmé
la validité de son brevet initial jusqu'à son expiration
prévue en 1893.
Dans leur opinion dissidente, les juges Field, Bradley et Harlan ont fermement
soutenu que, puisque Bell n'avait pas, en réalité, inventé
le téléphone, son brevet devait être déclaré
nul et son monopole démantelé. Pour sa part, le juge Gray
ne siégeait pas dans cette affaire car des membres de sa famille
possédaient d'importantes quantités d'actions Bell.
Le juge le plus récemment nommé à la Cour, L.Q. C.
Lamar, avait été nommé peu de temps auparavant pour
remplacer le regretté juge Woods et n'a donc pas participé
à la décision. Si Lamar avait été titulaire,
il aurait dû se récuser en raison de son implication antérieure
dans l'affaire, ayant été secrétaire à l'Intérieur
de Cleveland.
L'affaire Bell Telephone et le scandale Pan-Electric sont entrés
dans l'histoire grâce à un avis occupant tout le volume
126 des US. Reports.
Rédigé par Morrison Waite, cet avis fut néanmoins
prononcé par Samuel Blatchford, le juge en chef étant trop
malade pour y assister.
L'arrêt Bell Telephone fut la dernière décision de
Waite.
Quatre jours après le verdict, le juge en chef décéda,
et l'on tomba aussitôt dans l'oubli, tout comme la décision
qu'il avait rédigée et le scandale qui l'avait provoquée.
LES CONSÉQUENCES
L'affaire Pan-Electric n'a pas bénéficié de la même
reconnaissance historique que d'autres scandales de l'âge d'or américain,
tels que le Crédit Mobilier et le Whiskey Ring. Néanmoins,
à l'époque, cette affaire menaça plusieurs démocrates
de premier plan et faillit rendre l'administration Cleveland aussi tristement
célèbre que la précédente présidence,
entachée de corruption, d'Ulysses S.Grant.
Elle toucha des figures importantes du Sud comme Harris, Garland et Lamar,
et joua même un rôle dans l'élection du gouverneur
du Tennessee en 1886 : le colonel Robert F. Looney, confident de
Harris,voyit sa campagne contre Robert Taylor, allié de Jackson,
fortement compromise après qu'il fut révélé
qu'il avait reçu 600 000 $ d'actions Pan-Electric en
échange de son aide à la création de l'entreprise.
Quant à Howell Jackson, son rôle dans le scandale fut secondaire
et fortuit. Contrairement à ses collègues démocrates
du Sud, Harris et Garland, ou Atkins et Young, il n'avait aucun lien avec
Pan-Electric.
Contrairement à son ami Estes, il ne possédait aucune action
de la société et, contrairement au secrétaire à
l'Intérieur Lamar, lorsqu'il dut trancher un point litigieux dans
le procès opposant Pan-Electric à Bell, Jackson, en sa qualité
de juge de circuit, rendit une décision défavorable à
Pan-Electric. La décision de Jackson faisait jurisprudence et ne
fut jamais infirmée.
Au contraire, dans les années qui suivirent, la première
décision importante de Jackson en tant que juge fédéral
fut citée à maintes reprises par des juristes de la Cour
suprême tels que Horace Gray, Joseph McKenna, John Marshall Harlan
et William Rufus Day.
En 1899, Rufus Peckham, successeur de Jackson à la Cour suprême,
rendit hommage à son prédécesseur en qualifiant sa
décision Bell de précédent juridique contraignant.
Ainsi, dans l'affaire Mutual Life Insurance Co.c. Spratley, Peckham observa
: Dans l'affaire États-Unis c.American Bell Co. Fed. Rép.
Le juge Jackson a énoncé les trois conditions nécessaires
pour conférer à un tribunal la compétence personnelle
sur une société étrangère : premièrement,
il doit apparaître que la société exerçait
son activité dans lÉtat où lassignation
a été signifiée à lagent ; deuxièmement,
que lactivité était menée ou gérée
par un agent ou un dirigeant désigné par la société
ou la représentant dans cet État ; troisièmement,
lexistence dune loi locale rendant cette société
susceptible dy être poursuivie, comme condition expresse ou
tacite de lexercice dune activité dans cet État.
À la fin de son septième mois en tant que juge de circuit,
Howell Jackson avait démontré quil était un
juriste compétent, indépendant et intègre. Tout comme
il avait été la première nomination judiciaire importante
du démocrate Grover Cleveland en 1886, il devint, sept ans plus
tard, la dernière nomination importante à la magistrature
du républicain Benjamin Harrison, lorsque le président sortant
le nomma à la Cour suprême quelques jours avant de quitter
ses fonctions en mars 1893. Jackson avait démontré ses capacités
exceptionnelles comme juge de circuit, mais ne vécut pas assez
longtemps pour en faire autant à la Cour suprême.
Atteint de tuberculose, il mourut en août 1895.
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