En 1912, le physicien britannique Edmund Fournier
dAlbe construisit un appareil quil nomma optophone,
qui convertissait la lumière en sons.
Le premier modèle, « loptophone dexploration
», était conçu comme une aide au voyage ; il convertissait
la lumière en un son dintensité équivalente.
En 1913 L' optophone était utilisé par une personne
aveugle qui scannait un texte et génèrait des accords
de tonalités variables dans le temps pour identifier les lettres.
Il traduit en sons la lumière et ses variations, permettant ainsi
aux personnes atteintes de cécité de percevoir indirectement
des signaux lumineux. Le sujet meut une cellule photo-électrique
au-dessus du texte imprimé; la lumière reçue, variant
dans sa forme d'après les lettres, déclenche des sons
de caractéristiques différentes reconnus comme lettres
et mots.
Il s'agit de l'une des premières applications connues de la sonification
.
Le Dr Edmund Fournier d'Albe, de l'université de Birmingham,
inventa l'optophone en 1913. Cet appareil utilisait des photosenseurs
au sélénium pour détecter les caractères
noirs et les convertir en un signal sonore interprétable par
une personne aveugle. La société Barr and Stroud , basée
à Glasgow , contribua à l'amélioration de la résolution
et de l'ergonomie de l'instrument. Seuls quelques exemplaires furent
construits et la lecture était initialement extrêmement
lente ; lors dune démonstration à lExposition
universelle de 1918, Mary Jameson lisait à raison dun mot
par minute. Les modèles ultérieurs de lOptophone
permettaient des vitesses allant jusquà 60 mots par minute,
bien que seuls certains sujets soient capables datteindre ce rythme.
Mary Jameson lisant The Warden d'Anthony Trollope sur un optophone,
vers 1921. Crédit : Blind Veterans UK.
Mary Jameson, fut la première lectrice d'optophone de renom ;
elle fut à la fois le sujet et l'auteure de nombreux articles
sur l'appareil. Elle utilisait quotidiennement l'optophone britannique
et testa des modèles américains ultérieurs, tels
que le Visotoner, jusque dans les années 1970. Ses réflexions
inédites sur son expérience de la traduction optophonique
sont conservées dans la collection Barr & Stroud des archives
de l'Université de Glasgow et dans la collection privée
d'Harvey Lauer, spécialiste aveugle du transfert de technologies
pour l'Administration des anciens combattants des États-Unis,
avec lequel Jameson correspondait en braille et par enregistrements
audio...
Dans la première version commerciale de l'appareil,
développée par la société Barr & Stroud
entre 1918 et 1920, la lettre « V » était indiquée
par la séquence G', E', D', C', D', E', G', tandis que le «
o » minuscule était indiqué par le motif D', E'C',
D' (voir figure ci dessous).
Extrait du journal The Graphic 12 juin 1920
Schéma détaillant la conversion des lettres en sons audibles
par loptophone.
Le scaneur : un fin faisceau lumineux traversait le disque circulaire
rotatif percé de cinq rangées de trous soigneusement espacés.
Ce disque perforé décomposait le faisceau lumineux en
un ruban (ou code) lumineux unique. Ce faisceau à cinq rubans
poursuivait ensuite son chemin jusqu'à atteindre une très
petite zone sur une page de livre, avant d'être réfléchi
vers une cellule au sélénium voisine pour y être
collecté et interprété. La conductivité
du sélénium varie selon l'intensité lumineuse qu'il
reçoit, et Fourier d'Arbe comprit qu'en balayant une lettre de
l'alphabet imprimée avec un faisceau lumineux, le rapport lumière/obscurité
réfléchi variait pour chacune des 26 lettres. En attribuant
une note de musique à chaque espace blanc, les variations de
ce rapport pour chaque lettre créaient une tonalité légèrement
différente pour cette note.
Malheureusement, malgré tous les efforts de Fournier
pour trouver des soutiens, l'Optophone ne fut jamais produit en série
et on estime que Barr et Stroud n'en produisirent qu'une dizaine d'exemplaires.
Fournier mourut en 1933, mais son invention et son idée furent
reprises et perfectionnées à maintes reprises par d'autres
à travers le monde au cours des années 1940, 1950 et 1960.
Les optophones sont souvent évoqués comme des outils de
sonification, et en effet un modèle précurseur
l« optophone explorateur » convertissait
la lumière en sons dintensité correspondante, comme
une aide proposée à la navigation. llustration de l'optophone exploratoire. Page 102 de The Moon Element
, par E.E. Fournier d'Albe (1924).
Les optophones de « lecture » quant à eux, réalisent
léquivalent sonore de la transcription. La transcription,
communément comprise comme la copie manuscrite de documents ou
la transcription de la parole et de la musique, désigne également
la translittération entre différents systèmes décriture
: la conversion de la sténographie en écriture standard,
par exemple, ou de limpression à lencre en braille.
Bien que les optophones ne nécessitent aucun changement de langue,
ils requièrent le déchiffrement dun code. Au XX
siècle, ils étaient considérés comme des
appareils de traduction par leurs concepteurs et leurs utilisateurs,
à une époque où transcription et traduction étaient
souvent synonymes.
Un modèle ultérieur, « loptophone
de lecture », numérisait les textes imprimés
grâce à la lumière dune lampe, divisée
en faisceaux par un disque perforé. La figure de lumière
réfléchie par un caractère donné déclenchait
une série de tonalités correspondantes dans un combiné
téléphonique. DAlbe travailla initialement avec
8 faisceaux, produisant 8 sons basés sur une gamme diatonique.
Il opta finalement pour 5 notes : le sol grave, puis le do, le ré,
le mi et le sol médiums (sol, do, ré, mi, sol). Loptophone
fut alors connu sous le nom de « machine à imprimer musicale
».
Elle a été popularisée par Mary Jameson, une étudiante
aveugle qui a atteint une vitesse de lecture de 60 mots par minute.
Photo de l'Optophone de lecture, conservé à Blind Veterans
UK (anciennement St. Dunstans). Photographie prise par lauteur.
Remerciements à Robert Baker pour son aide précieuse dans
les recherches menées dans les réserves afin de retrouver
cet objet, qui navait pas été catalogué et
était resté introuvable pendant de nombreuses années
.
Les optophones, bien que n'ayant plus que peu d'utilisateurs
et n'étant plus produits commercialement, ont exercé une
influence considérable. L'appareil lui-même a donné
naissance à plusieurs générations de machines de
lecture, tandis que ses composants, son principe de conversion audiovisuelle
et le mythe synesthésique qui l'entoure se sont diffusés
dans des domaines aussi variés que l'ingénierie et les
arts.
En raison du coût de l'appareil Barr & Stroud (35 £
en 1920, soit environ 1 600 £ aujourd'hui), son utilisation était
principalement réservée aux lecteurs aveugles fortunés
ou influents. D'après les archives de Barr & Stroud conservées
à l'Université de Glasgow, l'entreprise commença
à douter de la viabilité commerciale de l'optophone dès
1922. Outre la couverture médiatique, la plupart des écoles
pour aveugles n'avaient pas les moyens de s'en procurer un. De plus,
les enseignants locaux du NIB et de St. Dunstan's se plaignaient de
sa vitesse de lecture trop lente. Barr & Stroud cessa complètement
de promouvoir l'optophone en 1928.
Dans le domaine des études médiatiques, l'optophone a
acquis une certaine notoriété grâce aux réinterprétations
imaginaires qu'en ont faites de nombreux artistes modernistes. On le
retrouve notamment brièvement mentionné dans Finnegans
Wake. Marshall McLuhan, quant à lui, a reconnu dans ce roman
de James Joyce l'existence d'un nouveau médium, transformant
le texte en son. Dans « New Media as Political Forms »,
McLuhan affirme que le « principe de l'optophone »
propre à Joyce nous libère de « l'étreinte
métallique et rectiligne de la page imprimée ».
Plus connu aujourd'hui dans les études
médiatiques, l'artiste dadaïste Raoul Hausmann
a breveté (Londres, 1935), sans toutefois parvenir à
le construire, un optophone vraisemblablement inspiré du
modèle de d'Albe, qu'il espérait utiliser dans des
performances audiovisuelles.
Cet optophone était conçu pour convertir le son
en lumière et inversement. Il s'inscrivait dans un mouvement
contemporain plus large visant à produire une musique colorée
et un art synesthésique. Hausmann a également écrit
de la poésie optophonétique, basée sur les
sons et les rythmes de « phonèmes purs » et
de bruits non linguistiques.
L' optophone de Raoul Hausmann Paru dans Art Press n°255,
mars 2000
Dans son texte sur loptophone paru dans la revue MA, Raoul
Hausmann parle de « la dimension temps-espace » comme
sixième sens : « Le sens temps-espace est le principal
de tous nos sens ». Il y parle aussi des « relations
organiques entre loeil et loreille », ce quillustrent
photomontages et dessins. Il faut rappeler que la théorie
de la relativité restreinte dEinstein date de 1905,
où le temps est conçu comme une quatrième
dimension de lespace et que dans la théorie de la
relativité générale, la matière est
assimilée à de la courbure despace-temps.
Plus précisément, dans une lettre à Henri
Chopin du 23 juin 1963, Raoul Hausmann écrit: « Je
voudrais attirer votre attention sur le fait que depuis 1922,
jai développé la théorie de loptophone,
appareil qui transforme des formes visibles en sonorité
et vice versa.
Javais un brevet anglais « Procédé
pour combiner des nombres sur base photoélectrique
» qui était une variante de cet appareil et en même
temps le premier robot. Pour construire loptophone, il me
manquait largent ». Dans un autre texte non daté
à propos de lOptophone, il explique le cheminement
de sa démarche :
« En 1915, jétudiai la théorie des couleurs
de Goethe, laquelle démontre que la théorie de Newton
est erronée.
En 1920, jassistai au Musée des Postes à Berlin
à lexpérience de la lampe parlante à
arc incandescent, et je pris connaissance des expériences
de Ernst Ruhmer sur la transformation des sons en signes visibles,
au moyen dune cellule de sélénium. Je possède
encore aujourdhui son livre daté de 1905. Par la
suite je fis des expériences prismatiques. En 1920, je
découvris dans un périodique new-yorkais un article
illustré sur le Claviluz de Thomas Wilfred et ses formes
électriques colorées qui volaient librement dans
lespace.
Je continuai mes études théoriques sur loptique
et lacoustique et en 1922, je publiai dans la revue «
Wjescht, Objet, Gegenstand » de Ilia Ehrenburg un article
sur lOptophone, en langue russe. Le même article parut
dans la revue « MA » de Kassak et Moholy à
Budapest en langue hongroise. Dans cet article japportais
la preuve que loeil à six cents tubes des abeilles
est un organe optophonétique.
En 1926, Moholy menvoya un de ses élèves,
nommé Brinkmann, qui me dit que jétais bien
bête de ne pas avoir pris de brevet pour cet optophone.
Et il me montra une lettre de Albert Einstein dans laquelle celui-ci
déclarait que lidée de loptophone était
très importante.
En 1924, je publiai dans la revue « G » de Hans Richter
des articles techniques sur loptophonétique, ainsi
quentre 1925 et 1932 dans la revue « A bis Z »
de Seiwert à Cologne.
En 1925 jentrai en contact avec les inventeurs allemands
du film parlant Vogt, Masoll, Engel. A cette époque-là,
javais fondé une firme pour des brevets die «
DIAG » officiellement déclarée au registre
du Commerce. Entre temps, javais reçu un brevet pour
projection à lintérieur des cavités
corporelles. Mais, lorsquaprès la visite de Brinkmann,
je demandai un brevet pour loptophone, la Chambre des Brevets
de Berlin me le refusa en déclarant: « techniquement
très possible, mais on ne peut pas voir à quoi cela
servirait... »
En Juillet 1931, je publiai dans la revue « Der Gegner »
(ladversaire) éditée par Franz Jung un article
assez long sur « Les arts sur-développés »
dans lequel je démontrais que les arts plastiques étaient
arrivés à un point de saturation et quon devrait
développer loptophonétisme.
Dans cet article je donnais lexplication technique dun
optophone. Un numéro de cette revue est encore en ma possession.
En 1927, jeus la visite de lingénieur Daniel
Broido, qui travaillait à la grande firme délectricité
de Berlin A.E.G., à une machine à calculer sur base
photo-électrique.
A ce moment-là, je changeai mon idée de loptophone
et jen fis une variante pour machine à calculer
sur base photo-électrique.
Broido et moi nous construisîmes même un modèle
pour la démonstration. Mais le nazisme survint et Broido
émigra à Londres et moi à Prague.
Finalement je reçus le brevet anglais no. 446.338 «
Device to transform numbers on photoelectric basis ».
Comme je dus quitter la Tchécoslovaquie à cause
de Hitler en 1938, je vendis mon brevet à Broido pour 50
livres sterling ».
Ce brevet, lartiste anglais Peter Keene la retrouvé
à Londres sur nos indications (No. du brevet) et à
notre demande, texte inédit de Raoul Hausmann de 11 pages,
dont la traduction de quelques extraits suit:
« BREVET, CAHIER DES CHARGES Date de dépôt:
25 septembre 1934. No.27436/34 446,338
Dépôt du descriptif technique: 25 octobre 1935. Acceptation
du dossier: 27 avril 1936.
DESCRIPTIF PROVISOIRE
Améliorations apportées au principe dune Machine
à Calculer
Nous, DANIEL BROIDO , Ingénieur, 74 Belsize Park Gardens,
Londres, N.W.3, Nationalité : Russe, et RAOUL HAUSMANN,
Ibiza, Espagne, Nationalité: Tchécoslovaque déclare
par la présente la nature de linvention suivante
:
Cette invention concerne une machine à combiner et à
transmettre une multiplicité de facteurs.
Il existe des machines déjà connues qui combinent
une multiplicité de facteurs (par exemple des nombres)
par des moyens mécaniques ou par des moyens électro-mécaniques
(par exemple en les multipliant) et qui transfèrent le
résultat grâce à un procédé
mécanique.
Linvention présente concerne une machine où
la combinaison de 2 facteurs ou plus est effectuée par
le moyen de rayons de lumière et le résultat de
la combinaison est aussi transmis par des rayons lumineux au moyen
de cellules photoélectriques à un mécanisme
qui donne un résultat. Lobjet de linvention
présente consiste en la réalisation dune nouvelle
machine pour combiner et transférer une pluralité
de facteurs où des moyens optiques sont utilisés.
Lavantage de linvention consiste en une construction
extrêmement simple de la machine comparée à
des machines connues de cet ordre qui font usage de moyens mécaniques
ou électriques de transmission et qui sont très
compliquées à construire. On peut ajouter à
cela que la machine marche extrêmement rapidement, ceci
étant dû au fait que la cellule photoélectrique
travaille sans aucun délai de temps. Grâce à
cette invention, le même but est donc obtenu à laide
de moyens plus simples et moins chers.
On peut aussi mentionner quen partant de ce principe de
base, avec linvention présente, selon un arrangement
convenable des combinaisons de lécran et une sélection
correspondante dun plus grand nombre de pièces en
mouvement (coordonnées), plus de deux facteurs peuvent
être combinés. Un tel dispositif est applicable plus
particulièrement par exemple aux machines à imprimer
des tickets de train ou des choses similaires, où les trois
valeurs, - destination, classe et type de train - ont à
être combinés.
Daté du 21 septembre 1934.
DANIEL BROIDO
RAOUL HAUSMANN »
Il sagit donc dune machine à
calculer dérivée de loptophone, et
lon serait tenté de penser à lordinateur
quand il parle dune machine qui combine « une multiplicité
de facteurs ».
Le premier ordinateur, Enigma, créé pour décoder
les messages cryptés des Allemands pendant la seconde guerre
mondiale, était dabord une machine à calculer,
projet auquel a participé Allan Turing, lauteur de
la Machine de Turing et qui avait élaboré la théorie
de lordinateur en 1935 à partir du théorème
de Gödel. Mais matériellement parlant nous navons
pas affaire à un ordinateur, car dans lordinateur
il y a la possibilité dintroduire un programme qui
change chaque fois la structure du résultat. On peut comparer
le texte du brevet de Raoul Hausmann avec les descriptifs techniques
quil donne de loptophone dabord dans le texte
paru en 1922 dans la revue MA de L. Kassak et L. Moholy-Nagy (Budapest)
sur lOptophonétique:
« Si lon place un téléphone dans
le circuit dune lampe à arc, larc
de lumière se transforme, à cause des ondes acoustiques
qui sont transformées par le microphone, en variations
qui correspondent exactement aux vibrations acoustiques, cest-à-dire
que les rayons de lumière modifient leur forme en relation
avec les ondes acoustiques. En même temps, la lampe à
arc rend clairement toutes les manifestations du microphone, cest-à-dire
les paroles, le chant, etc. Si lon met une cellule de sélénium
devant larc de lumière en mouvement acoustique, elle
produit différentes résistances qui agissent sur
le courant électrique suivant le degré déclairage,
on peut ainsi forcer le rayon de lumière à produire
des courants dinduction et à les transformer, tandis
que les sons photographiés sur un film derrière
la cellule de sélénium paraissent en lignes plus
étroites ou plus larges, plus claires ou plus sombres,
se transforment de nouveau en sons, en renversant le procédé.
LOptophone change les images dinduction lumineuses
à laide de la cellule de sélénium de
nouveau en sons par le microphone placé dans le circuit
électrique, ainsi, ce qui apparaît comme image dans
la station démission devient son dans les stations
intermédiaires, et si lon renverse le procédé,
les sons redeviennent des images ».
Plus tard, dans une lettre à Henri Chopin datée
du 10 octobre 1963, il fait allusion à un texte écrit
en 1960, « Libération de lImaginaire »,
où il y a une « description de lOptophone »
:
« Si lon dirige à travers une plaque de
quartz le reflet de différents ordres de rayures microscopiques
vers un cylindre doté de fentes comme une table de multiplication,
on obtient des phénomènes de réflexion de
lumière colorée daspects très variés
par la dispersion des rayons passant par les fentes du cylindre
multiplicateur, et on obtient sur un écran les phénomènes
colorés, mais déformés par leur angle de
réflexion. Cela nous permet de déclencher un processus
automatisé de suites de formes variables de lumière
réfractée et dintroduire des changements dans
les chaînes ordonnées visuelles, les systèmes
analogues pour un procédé de limaginaire sur
une base électrique, analogue au comportement des décharges
électroniques ».
De la même époque date un schéma simplifié
de lOptophone ainsi légendé: « lampe,
optique, prisme, plaque de quartz, clavier de microreliefs, cylindre
troué (table de calcul) miroir métallique ou cellule
photo, haut-parleurs, écran optique ».
Peter Keene, artiste passionné par les problèmes
du son, a tenté de reconstituer loptophone daprès
tous ces éléments. Il rapproche ces recherches de
Raoul Hausmann de celles de lécossais John L. Baird,
qui a créé une télévision mécanique
ou « televisor » en 1923 à partir de deux disques
de Nipkow percés de 30 trous et dune cellule de sélénium.
On aurait pu écouter le son de limage en couplant
la cellule de sélénium à un amplificateur
via un haut-parleur. Le tube cathodique ninterviendra quen
1934 avec lingénieur russe Vladimir Zworykin. Cette
première télévision, Peter Keene la
reconstruite.
En 1924 apparaîtra aussi une machine à générer
des sons, le Thèremin, de lingénieur russe
Leo Ssergejewitsch Thèremin. Pour son essai de reconstitution
de loptophone, Peter Keene sest inspiré de
la partie mécanique du brevet, soit deux axes x et y, un
capteur de lumière sous forme de cellule photoélectrique
et un rayon de lumière sous forme de rayon laser. Les deux
axes x et y correspondent à des échelles de voltage
de 0 à 10, léquivalent des fenêtres.
Mais au lieu dun galvanomètre, il a mis un synthétiseur
analogique, et au lieu davoir un chiffre, nous avons un
son.
Le problème est quaujourdhui avec nimporte
quel ordinateur tout ceci est très facile à obtenir.
Raoul Hausmann, mais aussi Moholy-Nagy, ont rêvé
au début du siècle doutils disponibles à
la fin du siècle.
Peut-être pourrait-on légitimement écrire
une histoire de lart en fonction des découvertes
technologiques.
Ce que Raoul Hausmann entendait par optophonétisme correspond
aux possibilités du numérique, la possibilité
de coder universellement texte, image fixe, image animé
et son.
Lartiste Gwek Bure-Soh a créé depuis 1985
une « caméra sonore », un appareillage électronique
et informatique permettant de produire des sons en temps réel
à partir dimages saisies par une caméra vidéo.
Le 5 décembre 1998, au cours dun spectacle à
lEspace Renaudie à Aubervilliers, ses mains, sous
forme dune image rétroprojectée sur grand
écran où notre texte traité à lordinateur
défilait, sculptaient le son de notre voix lisant des sorties
imprimante, réalisant ce que Raoul Hausmann évoquait
dans une lettre à Henri Chopin : « Un jour je
voudrais réaliser loptophone, seul appareil électronique
exact pour contrôler une nouvelle phonie, largement indépendante
des immixtions humaines ». Soit une esthétique
du CD-ROM à venir, réalisant le rêve dun
art verbi-voco-visuel, pour reprendre lexpression de Marshall
McLuhan. Illustrant ce propos, nous avons le CD-ROM dAlire
Doc(k)s 3.13-16 de 1997, avec par exemple la «Virtual Poetry
» de Ladislao Pablo Györi, des textes se décomposant
et se recomposant à linfini en trois dimensions ou
le Cidade City Cité dAugusto de Campos.
Raoul Hausmann posait la question en 1922: «
Où se trouve le nouveau cerveau, le nouvel organe...
qui sera le premier à faire reconnaître clairement
la transformation du Monde Temps-Espace ? ». Tentative
où se retrouvent à partir des années 60 des
artistes comme La Monte Young et Marian Zazeela avec leur tentative
de Dream House. Peut-être en cette fin de siècle,
court-circuitant le faux débat sur le postmodernisme, est
en train de se réaliser ce que Robert Filliou appellait
« the poetpoor priviledge ».
Jacques DONGUY
Université Paris I
Les théoriciens ont maintes fois placé l'appareil d'Hausmann
à l'origine des nouveaux médias.
Les auteurs des anthologies *Audiovisuology*, *Media Archaeology* et *Beyond
Art: A Third Culture* attribuent à l'optophone d'Hausmann l'avènement
de la cybernétique, de la numérisation, du CD-ROM, des expérimentations
audiovisuelles dans l'art vidéo et des « ordinateurs
primitifs ». Il semble avoir échappé à
l'attention générale que d'Albe a également utilisé
l'optophone pour créer de la musique électrique. Dans son
ouvrage *The Moon Element*, il écrit : sommaire
Francis Picabia a peint deux portraits optophones en 1921 et 1922.
LOptophone I, ci-dessous, est composé de lignes qui pourraient
être des ondes sonores, avec un motif qui perturbe la vision.
je tinvite à voyager dans le tableau de Francis Picabia,
Optophone 1922/1925
Loptophone a existé avant la première guerre
, en 1912 au siècle dernier ! Cest une drôle
dinvention ! Cest un ingénieur britannique, Edmund
Edward Fournier dAlbe, qui souhaitait que sa machine transforme
les ondes lumineuses en ondes sonores, pour que les gens qui ne
voient pas bien puissent entendre les images. Étrange non
?
Inspiré par cette invention, lartiste Picabia donne
ce nom à deux de ses tableaux en 1921 et 1922, Optophone
I et Optophone II.
Cette belle idée est reprise aussi en 1922 par un autre célèbre
artiste Raoul Haussman, mais en définitive personne na
jamais vraiment réussi à construire un optophone.
Peux-tu imaginer pouvoir à ton tour essayer de construire
un optophone ?
Oui ? Pas dinquiétude, pour y arriver laisse-toi simplement
guider.
Tout dabord assis par terre ou sur une chaise, prends trois
profondes respirations Imagine que tes oreilles souvrent à
chaque inspiration.
Elles sont prêtes à entendre le moindre son
Entends-tu des bruits autour de toi ? Prêtes- y une attention.
Une porte qui souvre,
Les vrombissements de la ville,
Un chien qui aboie au loin
Mais écoute aussi à lintérieur de toi
:
Écoute le son de ton souffle lorsquil passe dans tes
narines.
Mais aussi celui des battements de ton cur.
En fermant les yeux tu peux commencer maintenant à construire
avec moi, ta machine optophone.
Cest parti !
Pour cela choisi sa couleur et sa forme.
Ça y est ?
Quelle est belle !!!
Installe-toi confortablement. Et lorsque tu tassois à
lintérieur de ta future machine, tranquille .
Tu vas construire maintenant son tableau de bord
Et pour cela je taide un peu.
Compose-le de 3 voyants lumineux : un vert pour démarrer
ton voyage. Il te permettra de reconnaître les matières.
Un rose pour te guider au pays du goût et des odeurs.
Un blanc et noir pour te propulser grâce à ta vue et
à ton écoute au cur du tableau.
Avant que ton voyage commence, je te dis un secret.
Tu vas traverser une grande tornade.
Alors attention !! hein, accroche bien ta ceinture.
Et surtout ne panique pas, car pris dans ce tourbillon tu ne verras
plus rien !
Noublie jamais que tu es le commandant de bord !
Tes manettes vont taider à voyager.
Cest parti. Appuis dabord sur le voyant vert.
Cest par le sens du toucher que tu vas avancer
Ces touches vertes te conduisent presque au centre du tableau
Imagine que tu ne vois rien, cest grâce à ta
main qui tâtonne que tu peux te rendre à destination.
Tu ressens les lignes noires veloutées et tu suis les spirales,
par exemple
Tu découvres ensuite le corps blanc des femmes. Elles ressemblent
à des statues en marbre,
Et tu tamuses à pianoter du bout de tes doigts les
damiers qui sont peut-être en bois
Mais quel méli-mélo, hein ?
Je comprends que tu préférerais faire un retour arrière
Pas facile hein, tu te sens très certainement un peu perdu.
Mais quavait donc dans la tête Francis Picabia lorsquil
a peint ce tableau ?
On raconte de lui quil était un artiste dada. Et dada
justement, ça ne veut rien dire. Cest juste abracadabrant.
Il était surtout contre tout ce quil convenait de penser
ou de faire dans une société, il était même,
anti lui-même.
Anti lui-même ? Hum, un drôle dartiste ne trouves-tu
pas ?
Mais je mégare moi aussi essayons de continuer
tous les deux, ce voyage.
Tu peux maintenant activer le voyant rose. Il va te permettre de
te repérer grâce aux odeurs.
Respire profondément les lignes roses, tu peux même
en ressentir leur goût. Elles se dressent comme des tiges
de fleurs. Ou comme des notes de musique. Un peu plus loin elles
semblent former des fleurs.
Tu peux en humer un bouquet de roses nest ce pas ? À
ses côtes le vert foncé forme les feuilles de ce bouquet
en kit et vient répandre un goût de menthe.
Ressens comment une couleur peut raviver en toi des odeurs familières
et te donner le goût des surprises.
Les odeurs sont souvent très rassurantes, elles tont
presque guidé au centre du tableau.
En les suivant cependant tu as été bien secoué,
dessus, dessous, dessus et encore dessous. Tu tes de
nouveau perdu ?
Pas de panique, tu vas de nouveau retrouver le chemin du retour
!.
Et si nous nous mettions sur le bouton pause.
Un petit peu de repos te fera le plus grand bien.
Ferme les yeux et laisse-toi bercer par un son, celui que tu imagines.
Lentends-tu ? Il semble bien réel. Mais doù
vient-il ?
Il semble venir du voyant noir et blanc qui clignote.
Il est grand temps de lactionner ne penses-tu pas ?
Hou là là, ça va te propulser au cur
de luvre.
Attention cest parti. Ton corps est lourd, mais ton esprit,
lui, est léger de plus en plus léger Ferme
les yeux et imagine. Te voilà sans crainte, ton esprit sélève
tout en restant en contact avec ton corps Laisse-le monter
monter encore Encore De là où tu es tu
vois la pièce dans laquelle tu te trouves. Tu montes un peu
plus et tu vois le tableau. Tout devient de plus en plus petit,
et tu continues de télever dans le ciel Ouvre
tes yeux. Puis comme si tu traversais les nuages tu vois maintenant
grâce à ce son qui te berce, luvre de Picabia
dans son ensemble Prends le temps de lobserver
Contemple la vue qui soffre à toi Doucement,
le voyage se poursuit tu flottes maintenant dans lespace
du tableau. Tu peux suivre les cercles en spirales noires qui te
dirigent au centre Vers un il ! Tu te tournes autour
de cet il Il ne téblouit pas. Tu peux le
regarder sans souci. Il tattire, tattire irrésistiblement
Dirige-toi vers lui Tu croises au passage le chemin des roses
Des damiers de nouveau les femmes blanches comme des statues
Et quelques notes de musiques
Continue tranquillement ton voyage
Approche-toi un peu plus de lil, admire ce spectacle
inouï
Tu atteins bientôt le centre Plus tu tapproches,
plus lil sagrandit grandit encore
Il diffuse en toi une agréable sensation de clarté.
Approche-toi encore et entre à lintérieur lil
Un sentiment de bien-être tenvahit Tu tunis
à ce regard Ressens sa force, son énergie hors
du commun et sa beauté
Absorbe-le Ne fait quun avec lui Lil
au centre du tableau maintenant, cest toi Wahou
Mais il est temps de repartir
Quitte doucement lil et continue à suivre la
musique qui dessine les formes, fais demi-tour Repasse devant
les roses Puis les statues traverse les couleurs et
sautille (ou joue à la marelle) sur les damiers. Arrête-toi
pour les regarder une nouvelle fois. Emporte avec toi ce regard
unique Rentre chez toi maintenant Redescends Vois
le sol qui se rapproche Les contours de ta ville Continue
à descendre en ralentissant Aperçois ta maison
lendroit où tu te trouves Entre par le toit
Lentement Tranquillement Reviens dans ta pièce
Glisse-toi confortablement dans ton corps détendu
Ouvre les yeux. Tu peux maintenant reprendre tes occupations. Mais
avant noublie pas : garde bien le secret du mode demploi
de la fabuleuse machine optophone.
Linvention de dAlbe est généralement perçue
comme une impasse historique, avec peu dutilisateurs et sans véritable
influence technique. Pourtant, des optophones ont continué dêtre
conçus pour les personnes aveugles tout au long du XXe siècle
; au moins un modèle est encore utilisé aujourdhui.
Les machines à imprimer musicales, ou « traducteurs directs
», ont coexisté avec des appareils de reconnaissance optique
de caractères (OCR) plus complexes, qui convertissaient les mots
imprimés en parole de synthèse. Ces deux types de machines
de lecture ont contribué aux procédures actuelles de numérisation
de documents. On peut affirmer que les optophones de lecture ont profondément
transformé lordre de lécrit, plus encore que
la machine synesthésique de Hausmann : ils nont pas seulement
assuré la traduction entre les sens, mais ont introduit un nouveau
système symbolique de lecture. À linstar du braille,
des modèles vibrants ultérieurs ont proposé que
la peau puisse également lire.
En décembre 1922, lOptophone a été importé
du Royaume-Uni aux États-Unis pour une démonstration devant
des enseignants travaillant avec des enfants aveugles ; seules deux
écoles ont commandé lappareil. Le développement
des machines de lecture sest accéléré aux
États-Unis aux alentours de la Seconde Guerre mondiale. En tant
que président du Comité national de recherche sur la défense,
Vannevar Bush créa en 1944 un Comité sur les dispositifs
sensoriels, principalement destiné à la réadaptation
des soldats aveugles.
Les autres solutions de lecture le braille et les livres audio
étaient relativement rares et coûteuses à
produire. Les machines de lecture promettaient d'offrir aux lecteurs
aveugles l'accès aux magazines et aux documents imprimés
éphémères (recettes, panneaux, courrier), ce qui
était sans doute plus important que l'accès aux livres.
Chez RCA (Radio Corporation of America), Vladimir Zworykin,
pionnier de la télévision, s'impliqua dans ce projet.
Dans les années 1910, lors d'une visite à Fournier d'Albe
à Londres, il assista à une démonstration de l'optophone.
En collaboration avec Les Flory et Winthrop Pike, il construisit un
premier prototype, le A-2, fonctionnant selon les mêmes
principes, mais utilisant un mécanisme de balayage différent :
un stylet électrique, présenté comme « le
premier stylo qui lit ». Joe Piechowski
with the A-2 reader.
L'étude des nombreuses références au brevet de
RCA intitulé « Aide à la lecture pour les aveugles »
(US 2420716A, déposé en 1944) révèle que
ce « stylo » trouva des applications bien au-delà
de la cécité. Il fut ainsi réutilisé comme
sonde optique pour mesurer le taux d'oxygène dans le sang (1958),
comme « système optique pour scanners de télécopieurs »
(1972) et, dans un brevet accordé à Burroughs Corporation
en 1964, comme pistolet optique. Ce pistolet optique fut ensuite intégré
aux commandes portables de la première console de jeux vidéo
domestique, produite par Sanders Associates.
L'optophone A-2 fut testé sur trois sujets aveugles, dont Joe
Piechowski, radioamateur passionné et collaborateur technique.
D'après les rapports soumis par RCA au CSD, ces lecteurs parvinrent
à associer les « gazouillis » ou « pétillements »
de l'appareil aux lettres « de manière aléatoire
avec une précision d'environ 80 % » après
60 heures d'entraînement. La faible distance entre les lettres
sur une page imprimée rendait leur distinction difficile ;
les lecteurs éprouvaient également des difficultés
à déplacer le stylet de façon régulière
et rectiligne. Piechowski atteignit une vitesse de lecture de 20 mots
par minute, jugée trop lente par RCA.
Des efforts furent déployés pour intégrer les facteurs
humains et créer un code tonal plus efficace, afin de réduire
le temps de lecture et d'apprentissage, ainsi que les risques de confusion
entre les lettres.
Un autre système d'affichage sonore fut développé :
l'optophone compressé. Plutôt que de générer
plusieurs tonalités ou accords pour une seule lettre imprimée,
ce qui était redondant et source de confusion pour l'oreille,
la version compressée n'identifiait que certaines caractéristiques
d'une lettre imprimée : la présence d'une ascendante
ou d'une descendante, par exemple. Ci-dessous figure une comparaison
entre les tonalités de l'optophone original et celles de la version
compressée, enregistrées par le physicien Patrick Nye
en 1965. Les huit lettres minuscules suivantes constituent le matériel
source : f, i, k, j, p, q, r, z.
En raison des limitations apparentes de la lecture tonale, les ingénieurs
de RCA ont réorienté leurs recherches afin d'intégrer
la reconnaissance de caractères au processus de numérisation.
Cette approche a suscité la controverse, les traducteurs directs
comme l'optophone étant perçus comme trop complexes car
ils exigeaient des personnes aveugles un apprentissage similaire à
celui de la lecture de l'écrit imprimé : l'acquisition
d'un code symbolique, tonal ou tactile. Auparavant, le braille avait
fait l'objet de critiques similaires ; de nombreux membres de la
communauté des aveugles ont soutenu que les inquiétudes
du grand public concernant le braille provenaient de sa différence
symbolique. La vitesse, par ailleurs, est relative. Les utilisateurs
de machines à lire protestaient, arguant que des traducteurs
directs comme l'optophone étaient peu coûteux à
fabriquer et déjà disponibles : pourquoi attendre
le perfectionnement de la reconnaissance optique de caractères
(OCR) et de la synthèse vocale ?
Néanmoins, entre novembre 1946 et mai 1947, Zworykin,
Flory et Pike travaillèrent sur un prototype de « machine
à lire les lettres », aujourd'hui largement considéré
comme le premier exemple réussi de reconnaissance optique de
caractères (OCR). Avant l'avènement d'une synthèse
vocale fiable, cet appareil épelait les mots lettre par lettre
à l'aide d'enregistrements. Le « Letter-Reader »
était cependant trop volumineux et trop cher pour un usage personnel.
De plus, sa vitesse de fonctionnement était de 20 mots par
minute ; il ne représentait donc guère une amélioration
par rapport au traducteur A-2.
Les laboratoires Haskins, également affiliés au Comité
sur les dispositifs sensoriels, ont commencé à travailler
sur le problème des machines de lecture à peu près
à la même époque, menant finalement d'importantes
recherches sur la synthèse vocale et, comme l'ont soutenu Donald
Shankweiler et Carol Fowler, sur le « code vocal »
lui-même. Dans les années 1940, avant l'avènement
de la synthèse vocale fonctionnelle, les chercheurs de Haskins
souhaitaient déterminer si les tons ou les phonèmes artificiels
(une « parole proche de la parole ») étaient
plus faciles à lire à l'oreille. Ils ont développé
un « dialecte anglais machine », nommé
wuhzi : une translittération de l'anglais écrit préservant
les schémas phonétiques des mots.
D'après les résultats de tests menés auprès
de plusieurs sujets humains, les chercheurs de Haskins ont conclu que
la lecture auditive, via des sons proches de la parole, était
nécessairement plus rapide que la lecture de notes musicales.
À l'instar des ingénieurs de RCA, ils estimaient que ces
machines devaient impérativement permettre une vitesse de lecture
rapide. À minima, ils considéraient que cette vitesse
devait suivre le rythme d'une parole rapide, soit environ 200 mots par
minute.
Financement de l'Administration des anciens combattants (VA), les membres
des laboratoires Mauch, dans l'Ohio, ont travaillé des années
1950 aux années 1970 sur des optophones musicaux et des appareils
de reconnaissance vocale. Parmi leurs nombreux dispositifs, le Visotactor
était un traducteur direct à retour vibro-tactile pour
quatre doigts.
Un autre, le Visotoner, était un optophone portable à
neuf canaux. Toutes les machines Mauch ont été
testées par Harvey Lauer, spécialiste du transfert de
technologie pour la VA pendant plus de trente ans, lui-même aveugle.
Plus tard dans le même enregistrement, Lauer explique comment
il utilise le Visotoner pour lire du courrier, identifier des billets
de banque, relire ses propres textes et déchiffrer des graphiques
imprimés. Il a atteint une vitesse de lecture de 40 mots par
minute avec cet appareil. Lauer m'a également confié préférer
le son du Visotoner à celui d'autres optophones ; il le
compare à du Debussy ou à la musique des scènes
oniriques au cinéma.
Mauch a aussi mis au point un système de reconnaissance optique
de caractères (OCR) à reconnaissance vocale, le Cognodictor,
similaire au modèle RCA mais utilisant la synthèse vocale.
Le Cognodictor.
Glendon Smith et Hans Mauch, « Recherche et développement
dans le domaine des machines de lecture pour les aveugles », Bulletin
of Prosthetics Research (Printemps 1977)
En 1972, à la demande de Lauer et d'autres utilisateurs de machines
de lecture pour aveugles, Mauch a assemblé un optophone stéréo
à dix canaux, appelé Stereotoner. Cet appareil
a été distribué par l'intermédiaire du Département
des Anciens Combattants (VA), mais n'a jamais été commercialisé.
La plupart des documents existent au format audio, notamment des séries
de cassettes de formation réalisées pour les vétérans
aveugles qui ont servi de cobayes. Certains supports promotionnels,
comme la courte vidéo ci-dessous, ont été enregistrés
pour un public voyant probablement des enseignants, des spécialistes
en réadaptation ou des organismes financeurs.
Le stéréotoner Mauch, extrait de la vidéo « Sounding Out!» sur Vimeo.
Vidéo gracieusement fournie par Harvey Lauer.
Dans les années 1970, Mary Jameson a correspondu avec Lauer au sujet
du stéréotoner, par le biais de bandes magnétiques et de braille.
Dans la lettre en braille reproduite ci-dessous, elle écrit : « Je crois
que les signaux du stéréotoner sont les plus clairs que j’aie jamais
entendus. »
Lettre reproduite avec l'aimable autorisation d'Harvey Lauer. Transcription :
Shafeka Hashash.
En 1973, avec la commercialisation du Kurzweil Reader, le financement
des optophones à traduction directe fut interrompu.
Le Kurzweil Reader était présenté comme la première
machine capable de reconnaissance optique de caractères (OCR)
multipolice ; composé d'un ordinateur et d'un scanner à
plat, il pouvait reconnaître un nombre relativement important
de polices de caractères. Kurzweil raconte dans son ouvrage « L'Âge
des machines spirituelles » que cette technologie fut rapidement
adoptée par LexisNexis pour extraire des informations de documents
numérisés. Comme me l'a expliqué Lauer, l'abandon
des optophones posa un grave problème aux personnes malvoyantes :
les Kurzweil Readers étaient onéreux (de 10 000 à
50 000 $ pièce) ; les premiers modèles
n'étaient pas portables et furent principalement acquis par les
bibliothèques. Bien que présentés comme des lecteurs
universels, ils ne pouvaient en réalité reconnaître
que très peu de documents imprimés. L'existence même
des captchas témoigne des échecs persistants de la reconnaissance
automatique parfaite des caractères.
Et, comme l'indiquent
les « cassettes de familiarisation » distribuées
aux lecteurs aveugles, les premières interfaces de synthèse
vocale n'étaient pas transparentes : une formation était
nécessaire pour utiliser les machines Kurzweil.
Raymond Kurzweil et Kenneth Jernigan avec la machine de lecture Kurzweil
(NFB, 1977). Avec l'aimable autorisation de la Fédération
nationale des aveugles.
Lauer a toujours pensé que la machine de lecture idéale
devait allier reconnaissance optique de caractères (OCR) vocale
et traduction directe.
Cette dernière fonction permettrait de se faire une idée
des éléments non textuels d'une page imprimée,
ou de « prévisualiser un document et de lire des caractères
imprimés inhabituels ou dégradés ».
Pourtant, la longue histoire de l'optophone montre que certains modes
de décodage se sont naturalisés plus facilement que d'autres,
et que les symboles ont été de plus en plus privilégiés
s'ils étaient proches de l'écrit conventionnel ou de la
parole.
Enfin, avec la démocratisation de l'informatique, l'objectif
des lecteurs aveugles s'est déplacé, comme le dit Lauer,
« de la lecture de documents imprimés à l'accès
aux ordinateurs ».
Aujourd'hui, de nombreux documents électroniques sont encore
produits sans OCR et ne peuvent donc pas être traduits par les
lecteurs d'écran ; les affichages graphiques et les vidéos
sont largement inaccessibles ; et les scanners portables sont loin
d'être généralisés, laissant la plupart des
documents imprimés « éphémères »
encore illisibles.
Mara Mills est professeure adjointe de médias,
culture et communication à l'Université de New York, où
ses recherches portent sur le handicap et les études médiatiques.
Elle achève actuellement un ouvrage intitulé « On
the Phone: Deafness and Communication Engineering »
(Au téléphone : surdité et ingénierie
de la communication).
Des articles issus de ce projet ont été publiés
dans Social Text, differences, les IEEE Annals of the History of Computing
et The Oxford Handbook of Sound Studies. Son second projet de livre,
« Print Disability and New Reading Formats »
(Handicap de l'imprimé et nouveaux formats de lecture), examine
la transformation des supports imprimés au cours du siècle
dernier par les lecteurs aveugles et les personnes ayant d'autres difficultés
de lecture, en particulier les livres audio et les liseuses électroniques.
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