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Cornelius
Herz né à Besançon le 3 septembre 1845
et mort à Bournemouth (Angleterre) le 6 juillet 1898
Comme M. Graham Bell, comme M. Edison,
le docteur Cornélius Herz est citoyen américain, mais il
n'est pas natif d'Amérique;
. Fuyant lantisémitisme du sud de lAllemagne où
ils étaient installés, les parents avaient élu le
pays qui avait accordé la citoyenneté aux juifs. Relieur
de livres, Léopold, son père, avait choisi lintégration
en sinstallant dans le centre dune petite ville où
ses coreligionnaires étaient peu nombreux. La crise lobligea
à déménager puis il choisit de sexiler aux
États-Unis.
La famille arrive à New-York en 1849. Les enfants fréquenteront
des établissements réputés. Au bout dune dizaine
dannées, Léopold, devenu manufacturier, vit plus à
laise il se fait aussi courtier puis il part pour
Chicago en 1869.Titulaire dun Bachelor of Science en 1864, Cornel,
alias Cornélius, envisage de mener des études de médecine.
Fuyant la guerre de Sécession, il rentre en Europe et choisit luniversité
de Heidelberg.
Mais la guerre austro-prussienne éclate ; il gagne Paris en 1866.
Ses talents de musicien, de polyglotte et son entregent lui permettent
de sinsérer rapidement. Il travaille dans une pharmacie et
se marie avec Rosalie Lebuhotel, en 1867. Il dévore sa dot. Fin
1868, il est reçu externe des hôpitaux de Paris. Les écarts
attestés les plus criants avec lhonnêteté élémentaire
commencent lors du stage de Cornélius à lasile daliénés
des Quatre-mares, près de Rouen. Il emprunte à léconome
et au pharmacien en chef des sommes quil ne remboursera jamais et
donne pour un prix supérieur à son traitement
des leçons payantes à un malade quil finit par escroquer.
Il ne reste pas quatre mois et doit démissionner, le 9 mars 1870.
Il sinstalle chez sa belle-famille, à Yvetot-Bocage. Il a
fui deux guerres, une troisième se prépare.
Cornélius effectue un remplacement à lhôpital
dAuch puis rejoint le gouvernement à Tours et sengage
dans lune des ambulances franco-américaines de larmée.
Il sert comme médecin et voit de près la guerre, ses ravages
et la mort. Il confie sa femme à un cafetier de Tours. Elle contracte
la variole et meurt, début 1871, sans avoir revu son mari qui alors
ne prévient pas sa belle-famille du décès. En février,
à Laval, il signe une reconnaissance de dette de mille francs
quinze mois de salaire dinterne. Embauché au Grand hôpital
maritime de Berck, il cause un scandale en raison de ses relations intimes
avec une religieuse à laquelle il propose de lépouser.
Interrogé, il refuse de répondre, nie en bloc puis accuse
le médecin-chef de lavoir poussé dans les bras de
cette femme. Il est radié. Sa carrière médicale en
France prend fin. Il va devenir un médecin américain. Et
cest alors que les informateurs étrangers de lauteur
lui deviennent le plus utiles.
C'est
un personnage atypique médecin, électricien, homme d'affaires
...
Débarqué depuis peu à Chicago, Cornélius profite
de lincendie qui dévaste la ville, en octobre 1871, pour
se construire un personnage à sa mesure. Faisant preuve dun
aplomb stupéfiant, il prétend quil était installé
comme médecin, que son cabinet et ses diplômes ont brûlé.
et réclame des indemnités quil obtient. Il est recruté
comme médecin inspecteur de la ville. Puis il sentiche dune
danseuse à laquelle il promet le mariage et quil poursuit
jusquà San Francisco. Il est ensuite recruté par le
Mount Sinaï Hospital de New-York, fin mars 1873. Il demande de retarder
son entretien dembauche, refuse de répondre à la commission
médicale, certifie quil est médecin diplômé
en France et se fait finalement évincer. Puis il devient le médecin
personnel dun manufacturier new-yorkais dont il épouse la
fille, Bianca.
La pratique médicale ne satisfaisait qu'imparfaitement une nature
si ardemment tourmentée par les grands problèmes de la science
industrielle moderne. Il emploie ses moments libres à investir
dans l'immobilier et à étudier les propriétés
de l'électricité et le galvanisme.
La famille part en Californie. Installé avec le docteur Stout,
qui le patronne, Cornelius se met à la thérapeutique électrique,
puis part à Chicago pour passer sa thèse de médecine
en 1875. À trente ans, il est marié docteur, père
dune fille, membre de lAcadémie des sciences de Californie
et du conseil de santé de San Francisco. Servi par son sens des
relations plus que par sa probité, il devient expert judiciaire
auprès des tribunaux. Il est initié à la franc-maçonnerie
dans une loge en pleine expansion. Il devient vice-président de
la Compagnie des travaux électriques de Californie et acquiert
une part de la Compagnie du télégraphe.
Il part en Europe en 1877 pour parfaire ses connaissances en électricité
médicale, laissant plus de seize mille dollars de dettes.
Il conclut un accord avec Thomas Edison et ses
associés à New-York puis sinstalle en France. Il veut
faire des affaires et sintéresse au télégraphe,
au téléphone, au phonographe et à la plume électrique.
Il gère les brevets dEdison, fonde la revue La Lumière
électrique, expérimente le téléphone
et popularise le phonographe, tout en tissant un réseau dans lappareil
dÉtat.
Séducteur, insinuant, manipulateur et dépourvu de tout scrupule,
Cornélius croit tellement en sa valeur et en ses mensonges quil
convainc. Après son succès à lExposition universelle,
il reçoit le titre de chevalier dAcadémie, puis la
Légion dhonneur dès 1878. Il est associé au
sénateur Hébrard dans la Compagnie des eaux du Bussang et
se fait construire un immeuble dans le 16e arrondissement de Paris.
En 1881, il fonde la Compagnie générale
délectricité. Une restructuration lui permet
de gagner rapidement plus de 400 000 francs. Le pays connaît un
tournant dans son équipement électrique et les ministres
lui font confiance. Quelques hommes, dont Cornélius, se partagent
les marchés gigantesques qui souvrent. Il a lidée
de lexposition internationale délectricité qui
accueille 900 000 visiteurs. Le président des États-Unis
le nomme délégué honoraire des États-Unis
au congrès des électriciens.
Attentif aux innovations, il anticipe les promesses de la distribution
de lélectricité et rachète des brevets. Il
développe le téléphone et passe pour un authentique
inventeur aux yeux du Times. En 1881, il a déjà loreille
du député Clemenceau dont il finance le journal La Justice.
Il a acquis un poids politique que nentame aucun soupçon
; nul ne semble sêtre inquiété de son passé.
Herz devient proche du général Boulanger
qui lui confie des marchés publics tout en lavertissant des
commandes futures.
En 1883, il obtient le soutien de la banque Rothschild et, lannée
suivante, est fait commandeur de la Légion dhonneur.
Il fonde la Société générale
des téléphones, dont il reçoit le quart des
bénéfices. Mais sil domine deux secteurs dont lavenir
est assuré , le sien ne lest plus.
Herz sest fait trop dennemis.
Le scandale des décorations de 1887 le prive dappuis précieux.
Son ascension coïncide avec une poussée dantisémitisme.
Lextrême-droite a trouvé en Cornélius un bouc
émissaire idéal. La France agite des démons qui la
travailleront longtemps. Riche, Juif, Allemand, autodidacte, habile, il
est aussi un escroc, un manipulateur, un menteur et un homme dépourvu
de scrupules. Sa chute devait-elle survenir ? Elle arrive. Serait-elle
injuste, elle rassure.
Herz doit recevoir dix millions du banquier Jacques Reinach dès
que la Chambre aura autorisé un emprunt que la Compagnie de Panama
demande à la Chambre de voter. La presse révèle les
pots-de-vin ; le scandale éclate, impliquant une centaine de parlementaires.
La faillite ruine des centaines de milliers d'épargnants. Panama
est devenu le nom dun scandale. Cornélius livre une bagarre
implacable contre Reinach qui, acculé, meurt brutalement
se suicide ?
Il sexile en Angleterre, en 1892. Condamné à cinq
ans demprisonnement en 1894, il finit ses jours outre-Manche en
1898.
La presse ne lui fait pas que des honneurs.
 
Lhabileté de lhomme, son indéniable talent,
sa rouerie, sont au service dun sens de lentreprise hors du
commun, dun arrivisme forcené et dune duplicité
presque pathologique. Comment sy retrouve-t-il dans les personnages
et les histoires quil invente ? Doué dune intuition
étonnante, dune grande intelligence, à la fois des
techniques, des hommes et des rapports de pouvoir, sa malhonnêteté,
choquante pour un lecteur français du XXIe siècle, doit
être contextualisée.
Herz a importé des pratiques usuelles aux
États-Unis qui, choquantes, mais nétaient pas encore
réprimées en France.
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Revenons au téléphone en 1877
Pendant son séjour à San Francisco, le docteur Herz avait
fondé l'une des usines le plus importantes des Etats-Unis, et il
se trouvait intéressé dans
toutes les grandes entreprises électriques du Nouveau Monde.
En 1877 Il retournaà
Paris , où nait son premier enfant, Ralph,
C'est un an avant l'Exposition de 1878 que le docteur Herz arriva à
Paris, et put acquérir la propriété du brevet de
la machine Gramme pour les
États-Unis. Il se lança alors dans le courant des entreprises
électriques européennes, qui commençaient à
devenir très sérieuses, et sut transformer et rendre pratiques
plusieurs inventions qui, sans lui, n'auraient jamais pu voir le jour.
Il fonde la Compagnie de transport de la force électrique en adaptant
les travaux de Marcel Deprez. Il y a un beau récit
d'un journaliste Maurice Dreyfous à
Paris, en 1913 " Ce
qu'il me reste à dire : un demi siècle de choses vues et
entendues (1848-1900)" , qui raconte sous un autre angle, le
début du téléphone en France, la place de Herz dans
cette vision.
...
J'étais installé rue de la Bourse depuis fort peu de temps,
lorsque je reçus la visite d'un jeune journaliste prodigieusement
débrouillard, qui était accompagné d'un Américain
à grosses lunettes d'or, parlant fort mal le français,
lequel avait nom Roosevelt.
Tous deux m'invitèrent à venir voir, dans une boutique située
juste en face de chez moi, un instrument bizarre, que Roosevelt désignait
sous le nom de plume électrique. (Il prononçait «
le ploume électric ».)
C'était la plus stupide de toutes les inventions. Elle consistait
en une sorte de petite batterie électrique actionnant une aiguille,
prise dans un tube.
On écrivait en tenant le tube comme un porte-plume. L'aiguille
toujours en mouvement piquait d'une série de petits trous un papier
sur lequel, on étendait, au moyen d'un. rouleau de l'encre d'imprimerie.
Grâce à ce dispositif, on pouvait faire un nombre indéfini
de copies.
C'est cet objet inepte que le groupe d'Américains installé
rue de la Bourse considérait comme des plus extraordinaires et
destiné à les enrichir.
Ce groupe d'Américains comportait trois personnages principaux
: Roosevelt déjà nommé, Graham
Bell, que les autres avaient l'air de considérer comme
un personnage de médiocre importance, et enfin, un homme actif,
insinuant, toujours en vedette, aimable, empressé, qui n'était
ni grand ni petit, plutôt gras que maigre.
Alors que les autres jargonnaient à peine le français, il
le parlait à-peu près bien, mais avec un accent difficile
à définir, ni anglais, ni allemand, ni français non
plus. Il parlait pour eux tous, il était le metteur en uvre
de toute l'aventure.. Il n'avait pas le sol, et il eût été
très difficile de lui assigner une profession définie. Il
se targuait vaguement du titre de docteur en médecine, mais il
ne se parait jamais de ce titre dans ses relations qui, alors, n'étaient
pas très étendues. Il se contentait de s'appeler, avec une
aimable simplicité, Cornélius Herz.
A côté de la plume électrique, il y avait trois inventions
:
1 - Une lampe électrique au charbon dont l'un des charbons
était en forme de tige comme celui des appareils de démonstration,
en usage dans les laboratoires d'étude, tandis que l'autre, là
résidait la nouveauté était en forme de pion de damier.
Un mouvement d'horlogerie l'animait d'un va-et-vient et la largeur de
la surface productrice d'étincelles multipliait les ressources
d'incandescence. Nos inventeurs comptaient beaucoup sur cette lampe je
crois que leurs espoirs ont été déçus. Tout
au moins a-t-elle eu l'avantage de servir de guide aux ingénieurs
qui ont créé les lampes électriques au charbon encore
en usage aujourd'hui.
2 - Il y avait bien aussi, dans la boutique où nos inventeurs exhibaient
la plume électrique, un drôle de joujou, une drôle
de mécanique.
Au moyen d'un cornet, d'une sorte de porte-voix retourné, on envoyait
des paroles sur un petit appareil posé sur un cylindre bardé
comme un perdreau d'une pâte sur laquelle on collait une feuille
d'étain très mince.
Tout en parlant dans le cylindre, on tournait une petite manivelle qui
faisait reculer le cylindre à mesure qu'on parlait. Puis, cette
première manuvre étant terminée, on actionnait
la manivelle dans le sens opposé, et la mécanique répétait,
avec une voix de polichinelle essoufflé, ce qu'on venait de dire
dans le cornet récepteur.
Ces messieurs comptaient sur cette amusante machine pour l'exploiter sur
les champs de foire.
Ils l'avaient, dès le premier jour, appelée phonographe.
3 - Enfin, dans la même boutique, se trouvait un petit appareil
dont ses importateurs voyaient vaguement l'application pratique.
Il se composait d'une paire de tubes de bois surmontés d'une rondelle
qui leur donnait l'aspect d'une patère de rideaux.
Tout un mécanisme spécial s'y trouvait enfermé, les
deux appareils étaient reliés entre eux par un fil métallique,
recouvert de soie.
On mettait l'un d'eux devant sa bouche, et l'autre à l'oreille
du voisin, le voisin, alors, entendait ce qui avait été
dit dans l'autre tube.
C'était encore un joujou. Toutefois ce joujou, présenté
à l'Académie des Sciences par l'illustre Bréguet,
avait déjà été pris au sérieux dans
le monde savant. Lorsque l'Académie des Sciences fut appelée
à le voir, il n'en existait que deux exemplaires.
C'était le téléphone de Graham Bell.
Elle le reçut avec une curiosité froide et défiante.
Au sortir de la séance, Graham Bell n'eut rien de mieux à
faire que de le replacer dans la boutique de la rue de la Bourse, où
il fonctionna pour la joie des voisins.
A quelques jours de là, Graham Bell et Cornelius Roosevelt, flanqués
de l'inévitable Cornelius Herz, tout joyeux, me racontaient le
succès d'une première expérience qu'ils venaient
d'exécuter entre une maison de la rue Vivienne, et une maison de
la place de la Bourse située à une centaine de mètres
de celle-ci.
C'est là que fut donné le premier coup de téléphone
qui ait retenti en France, et peut-être même en Europe.
Cornélius Herz se démena, intrigua jusqu'à ce qu'il
eût abordé le ministre compétent, et obtenu de lui
l'autorisation de se servir des lignes télégraphiques pour
faire un essai de conversation entre Versailles et Paris.
L'expérience réussit, on causa entre le palais de Versailles,
et le cabinet du Ministre.
Le lendemain, l'invention. du téléphone était lancée.
Il ne restait plus qu'à la vulgariser pour arriver à l'exploiter.
C'était là une grosse affaire.
Cornelius Herz s'y employa, avec intelligence et ténacité.
Il ne se faisait point faute de chercher, partout où il le pouvait,
les gens qui consentiraient à s'abonner au téléphone,
même en payant très bon marché. Il n'en trouvait guère.
Aussi, l'idée d'une Exposition
internationale d'électricité à Paris, ne pouvait-elle
trouver de plus chaud partisan que le docteur Cornélius Herz.
Dès qu'il en eut bien considéré tous les immenses
avantage, au point de vue du progrès de la science nouvelle, il
se dévoua à la réalisation de
cette idée.
Le docteur Herz obtint la première concession pour l'exploitation
des téléphones, et bientôt après, il se
mit à étudier avec passion cette partie si
intéressante des applications de l'électricité.
1878, l'exposition électrique de PARIS.
Le journal La Lumière électrique entama une campagne en
faveur de l'Exposition projetée, et contribua puissamment à
amener son succès.
Au début, l'initiative privée devait se charger de tous
les détails d'exécution et fournir les fonds nécessaires.
Dans ce but, le docteur Cornélius Herz avait provoqué la
formation d'un comité, composé notamment de MM. Hébrard,
sénateur, directeur du journal le Temps; Jules Bapst, directeur
du Journal des Débats; baron Jacques de Reinach, Georges Berger,
qui devint ensuite le commissaire général, et le docteur
Cornélius Herz.
Ce comité élabora le plan d'ensemble du projet d'Exposition
internationale d'électricité, et il était tout
disposé à se cbarger lui-même de son exécution.
Ce projet, présenté au Gouvernement, ayant été
très chaudement accueilli, par M. Varroy, alors ministre des Travaux
publics, puis par son successeur, M. Sadi Carnot, fut adopté par
le conseil des ministres.
Le Gouvernement, jaloux de s'approprier cette création, demanda
à se substituer à l'initiative privée, et à
faire de l'Exposition d'électricité une entreprise de l'État.
Le ministre des Postes et Télégraphes, M. Cochery,
fut chargé d'en diriger l'exécution.
L'ouverture officielle de cette Exposition, d'un genre absolument nouveau,
se fît le 10 août 1881, en présence du Président
de la République,
avec une solennité qui convenait à une manifestation aussi
importante, au point de vue des progrès de la science électrique.
On ne se doutait guère que dans ce vaste Palais de l'Industrie,
construit il y avait trente ans à peine, pour renfermer des Expositions
universelles et générales, s'ouvrirait un jour une Exposition,
non pas même d'une science, mais d'une branche restreinte d'une
seule science.
Ce fut là un phénomène bien remarquable, et qui montre
d'une façon bien frappante le développement qu'a pris de
nos jours l'application des sciences à l'industrie. L'Exposition
de 1881 réussit, comme on le sait, au delà de toutes les
espérances.
Aussi, dans l'année qui suivit, le Gouvernement français
voulut-il témoigner sa reconnaissance à l'initiateur d'une
manifestation si heureuse pour notre pays, en nommant M. le docteur Herz
officier de la Légion d'honneur. Les Travaux du docteur Cornélius
Herz en téléphonie : 1880 1881 Invention d'un
Système téléphonique à condensateur
.
Texte et images issues du livre "Les
nouvelles conquêtes de la science l'Electricité"
1885 par Louis Figuier
Tous les téléphones connus avaient le grave inconvénient
d'être troublés par le voisinage d'une ligne télégraphique
ou d'une autre ligne téléphonique, c'est-à-dire qu'ils
étaient influencés par le phénomène de l'induction;
et en outre, ils ne pouvaient pas transmettre la parole à de grandes
distances.
Le docteur Herz s'appliqua, avec une ardeur sans égale, à
résoudre ces deux problèmes.
C'est au Dr Cornélius Herz que l'on doit le premier et le plus
remarquable appareil ayant permis d'étendre considérablement
la portée du téléphone.
C'est en 1880 et 1881 que le Dr Cornélius Herz effectua ses
importants travaux, et nous ne pouvons mieux terminer la partie historique
de cette notice qu'en rapportant les résultats remarquables obtenus
par ce physicien pour la transmission lointaine de la parole.
Il obtint des gouvernements de l'Europe la libre disposition des réseaux
télégraphiques; ce qui lui permit d'arriver aux remarquables
résultats que nous avons rapportés en traitant de la transmission
des ondulations télégraphiques à grande distance
au moyen des appareils de ces physiciens.
Le Dr Cornélius Herz avait été un des premiers à
introduire en France le téléphone de M. Graham Bell, et
le premier aussi à importer d'Amérique en Europe le transmetteur
de M. Edison. Il avait été frappé
de ce fait que le téléphone, bien que déjà
amené à un certain degré de perfectionnement, possédait
encore quelques points faibles, qui l'empêchaient de prendre tout
son développement, et il se posa le difficile problème de
faire disparaître ces défauts.
Un des points auxquels le Dr Cornélius Herz s'attacha, de préférence,
fut celui-ci : permettre la transmission de la parole à grande
distance sur les lignes télégraphiques ordinaires, sans
que l'on eût à craindre les effets nuisibles de l'induction
par les fils voisins.
Il se proposa, pour cela, d'employer des moyens analogues à ceux
dont on se sert dans le même but, en télégraphie.
Mais il fallait supprimer la bobine d'induction, qui avait été
employée jusque-là pour augmenter la portée du transmetteur
du téléphone, et le D' Cornélius Herz fut ainsi amené
à perfectionner le transmetteur, à augmenter les variations
produites dans le courant par la voix, à inventer, en un mot, un
transmetteur à longue portée pouvant se passer de bobine
d'induction.
L'appareil que le Dr Hcrz imagina dans ce but, comportait plusieurs principes
entièrement nouveaux.
En premier lieu, les charbons servant pour les contacts étaient
remplacés par des substances métalliques, ou semi-métalliques,
telles que des sulfures, de la pyrite, etc. On n'avait pas cru jusque-là
pouvoir supprimer le charbon.
L'expérience montra au D r Herz qu'il y avait avantage à
remplacer le charbon par les substances que nous venons de citer, en se
servant de l'une ou de l'autre, suivant le cas.
En second lieu, la plaque vibrante n'agissait plus sur un seul et unique
contact, comme dans les transmetteurs ordinaires. Elle mettait en action
12 contacts rangés autour de son centre, et fixés à
l'extrémité de douze leviers, que portaient 2 colonnes.
La pression de chaque contact pouvait être réglée
avec soin par des moyens fort simples, et l'effet produit était
amplifié par le nombre.
Enfin, point capital, le transmetteur n'était plus intercalé
dans le circuit, mais placé en dérivation sur la pile. Quant
à la pile, elle était formée de douze éléments
,et était reliée au transmetteur de telle sorte que chacun
des contacts de celui-ci fût en dérivation sur un des éléments.
C'est ce que l'on voit dans la figure ci-dessus qui donne le schéma
de l'installation générale.
Les variations du courant se trouvaient
ainsi amplifiées, pour deux raisons : d'abord par le fait du montage
du transmetteur en dérivation, ensuite par la réunion des
effets produits individuellement par chaque contact ; et l'on peut s'expliquer
ainsi les merveilleux résultats dont nous parlerons plus loin.
Quant aux détails de cet appareil transmetteur, on peut s'en faire
une idée par la figure suivante, qui le représente en coupe.

On voit que la plaque vibrante, M, qui est une membrane circulaire en
tôle de fer d'assez grande dimension, est fixée sur un anneau
de bois, BB',
lequel est, supporté par trois colonnes, C C C".
Sur le côté inférieur de cette plaque vibrante à
petite dislance de son centre, sont collées six petites rondélles
de pyrite ou de pyrolusite, Sur chacune de ces plaques appuient deux pointes
de charbon ou de pyrite, portées à l'extrémité
de leviers, que soutiennent 12 colonnes en cuivre.
Un fil f,f'/", partant du bout extérieur de chaque levier,
s'enroule au pied de la colonne, surun petit treuil.
Ce dernier permet donc de régler très facilement la pression
de la pointe de charbon sur la plaque de pyrolusite.
Des bornes pour les communications
avec les différents éléments de la pile, la
ligne et la terre, complètent l'appareil.
Le transmetteur étant ainsi perfectionné, la suppression
de l'induction par les fils voisins devenait une tâche plus facile.
Le D r Cornélius Herz y parvint en interposant dans la ligne un
condensateur et un diffuseur, sorte de paratonnerre à pointes,
destiné à agir d'une façon analogue au condensateur.
Le condensateur dont le D r Cornélius Herz fait usage dans son
appareil, n'a rien de particulier; c'est le même organe qui est
employé dans le télé-
graphe électrique. Il est formé, comme tous les appareils
de ce genre employés en télégraphie, de feuilles
de papier d'étain alternées et séparées par
du papier paraffiné.
Le diffuseur est représenté par la figure : .
Il se compose de deux plaque métalliques, longitudinales, dans
lesquelles sont implantées des pointes de cuivre blanchi à
l'étain.
Des entretoises maintiennent les pointes à une très petite
distance les unes des autres.
L'interposition de ces appareils dans la ligne n'empêcha pas la
transmission de se faire; elle produisit seulement un certain affaiblissement,
mais elle écarta les effets produits par les courants anormaux
et accidentels. Elle supprima l'induction, le grand obstacle à
la netteté de la transmission téléphonique.
Mais le Dr Herz ne se contenta pas de ces progrès.
Il avait supprimé le courant d'induction et perfectionné
le transmetteur; il voulut créer un nouveau récepteur.
On savait, à cette époque, que certains sons musicaux peuvent
être reproduits par un condensateur, comme ceux que l'on place dans
les bobines d'induction. M. Pollard avait fait connaître une sorte
de jouet fondé sur ce principe, et qui avait reçu le nom
de condensateur chantant.
Le Dr Cornelius Herz ne tarda pas à reconnaître qu'en disposant
convenablement l'expérience, on. pourrait faire parler le condensateur
chantant, et s'en servir comme récepteur téléphonique.
Il atteignit pleinement ce résultat, grâce à la disposition
présentée ci dessous et dès le mois de juin 1880,
il put faire entendre son condensateur
parlant.

Le Dr Herz avait ainsi créé un récepteur tout différent
du récepteur électro-magnétique de Bell, et inventé,
pour la transmission de la parole à grande distance, un système
complètement nouveau.
Par le fait, il n'avait eu rien à changer à ses précédents
dispositifs ; le transmetteur était toujours en dérivation,
eL le résultat était dû à ce qu'avec cet arrangement
le condensateur se trouvait toujours chargé au potentiel de la
pile.
Quand, un peu plus tard, un autre physicien, M. Dunand,fit
de nouveau parler un condensateur en le chargeant avec une pile spéciale,
il ne s'aperçut pas qu'il ne faisait que reproduire, en la compliquant,
la disposition imaginée par le D r Cornélius Herz.
M. Dunand disposait, en effet, son expérience de la manière
suivante.
Il intercalait dans le circuit de la pile et du microphone, le fil préliminaire
d'une bohine, et le fil induit de celte même bobine était
relié aux extrémités du condensateur; mais dans ce
dernier circuit il plaçait une pile de quelques éléments.
Le rôle de cette dernière pile était de charger à
un potentiel constant les lames du condensateur, condition indispensable
à la reproduction de la parole, et qui se trouve tout naturellement
remplacée, sans l'intervention d'une pile accessoire, dans le système
du D r Cornélius Herz.
Quant à la forme particulière que l'inventeur donne au condensateur
récepteur, elle est représentée par la figure suivante
:
Le condensateur se compose d'un assemblage de feuilles de papier circulaires,
entre lesquelles sont interposées des feuilles d'étain
de môme forme, munies de prolongements, qui dépassent, d'un
côté pour les feuilles de rang pair, de l'autre pour les
feuilles de rang impair.
L'espèce de galette ainsi formée est placée dans
une sorte de boîte plate, en bois, portant, en haut une ouverture
circulaire 0, et en bas une poignée P, P'. Deux bornes B B', communiquant
chacune avec une des séries de lames d'étain, servent à
recevoir les fils de communication avec
la pile.
Dans un autre modèle, qui est figuré en petit dans
les postes que nous "représenterons plus loin, le condensateur
circulaire est fixé dans une boîte en bois très plate,
qui reproduit absolument la forme d'un miroir à main.
Enfin, dans quelques cas, le condensateur a pu être placé
dans l'enveloppe d'un téléphone Bell ordinaire; de sorte
qu'on semblerait écouter dans un récepteur magnétique
et non dans un condensateur.
Ajoutons que, dans plusieurs cas, le papier a été supprimé,
et le condensateur formé de lames de métal mince, séparées
seulement par de l'air.
M. le D r Herz voulut faire l'expérience des appareils que nous
venons de décrire, dans des conditions réellement pratiques.
Un certain nombre de lignes télégraphiques de l'État
furent mises à sa disposition, et il put même opérer
sur un câble sous-marin, entre Brest et Penzanec (Angleterre).
Avec ce câble, dans lequel les transmissions télégraphiques
présentent tant de difficultés, on obtint la transmission
assez nette de la parole, Avec les lignes télégraphiques
aériennes la réussite fut plus complète.
Les expériences furent faites, avec succès, d'Orléans
à Blois, puis d'Orléans à Tours. On transmit ensuite
d'Orléans jusqu'à Poitiers, Angoulème, et enfin Bordeaux,
où la distance atteignit 457 kilomètres. La transmission
était parfaitement nette, et les conversations se faisaient avec
la plus grande facilité.
On voulut obtenir davantage; on porta la distance à 1140 Km.
A cet effet, on opéra entre Brest et Tours, en passant par Paris.
A cette distance énorme, on put envoyer et recevoir distinctement
des mots et des phrases.
Signalons encore un autre perfectionnement apporté au transmetteur
microphonique par le Dr Cornélius Herz.
Nous voulons parler du transmetteur-inverseur.
Dans cet ingénieux système, la plaque vibrante agit sur
une bascule portant quatre contacts microphoniques, intercalés
d'une façon spéciale dans le circuit d'une pile et du fil
primaire d'une bobine d'induction.
Les mouvements imprimés à ces contacts les font agir comme
une sorte de commutateur, et les courants, tantôt directs, tantôt
inverses, produits dans le fil de la bobine se trouvant redressés
par l'inverseur, se renforcent et augmentent considérablement les
effets téléphoniques.
Ces figures représentent les formes pratiques que le Dr Cornelius
Herz a données à ce dernier genre de téléphone,
et les montre ayant pour récepteur, tantôt le téléphone
ordinaire, tantôt le condensateur.
L'appareil représenté est surtout destiné aux lignes
les plus influencées par les phénomènes d'induction,
qui souvent rendent les communications impossibles avec les téléphones
ordinaires.
Il est facile de voir, d'après ce dessin, que l'instrument constitue
un poste complet, renfermant, sous une forme compacte et gracieuse, tous
les organes nécessaires pour l'appel et les communications.
Le diaphragme est horizontal, mais un entonnoir placé en avant
de la boîte recueille les sons et les envoie sur la plaque vibrante;
de sorte qu'il suffit de parler à environ 50 centimètres
de l'appareil, pour que la voix se transmette avec toute son intensité.
Quatre paires de contacts microphoniques sont placées sur un plateau
oscillant, situé sous le diaphragme, et relié, d'ailleurs,
avec lui par une tige rigide lui communiquant toules les vibrations.
Ces contacts, d'une composition spéciale, communiquent entre eux,
avec la pile et avec la ligne, comme il a été dit plus haut.
Dans cet appareil, on ne fait pas usage de bobine d'induction ; aussi
faut il que le nombre des éléments de la pile de ligne soit
proportionné à la distance des deux postes.
Par exemple, entre Paris et Orléans il fallut trente
éléments de la pile de Daniell à chaque poste,
pour obtenir le maximum d'intensité.
De plus, les condensateurs demandant une charge préalable pour
pouvoir reproduire la parole, il faut encore employer une autre pile,
qui est interposée dans la ligne.
Il semblerait donc, à première vue, que le nombre des éléments
de la pile peut être un obstacle à l'emploi de cet appareil;
mais il ne faut pas oublier, d'une part, que la pile destinée a
charger les condensateurs fonctionnant toujours à circuit, pour
ainsi dire ouvert, dépense très peu, et d'autre part, que
l'instrument est destiné à fonctionner sur des lignes où
l'emploi de tout autre récepteur serait impossible.

Cette figure représente un appareil dans lequel l'inversion du
courant a été réalisée d'une tout autre façon
que dans le précédent et dans lequel on utilise la bobine
d'induction pour diminuer le nombre des éléments nécessaires
sur une longue ligne.
Primitivement cet instrument avait été formé par
une plaque vibrante, de chaque côlé de laquelle appuyait
légèrement un contact; et les vibrations produisaient des
augmentations ou des diminutions de pression alternativement sur chacun
de ces contacts; mais à cette forme peu commode M. Herz a préféré
celle que représente la figure ci dessus, qui donne les mêmes
résultats. La plaque vibrante est en matière conductrice.
Au-dessous, et la touchant légèrement, est un cylindre,
qui appuie, par sa base, sur un disque; tous les deux étant faits
de la même matière que la plaque.
Le disque repose, à son tour, sur une lame de ressort, qui permet,
à l'aide d'une vis, d'établir un contact convenable entre
les trois pièces.
La plaque et le disque communiquent chacun avec l'un des pôles d'une
pile de quatre éléments qui, par son milieu, est mise en
relation avec la terre. Enfin le cylindre est relié avec l'une
des extrémités du fil primaire d'une bobine d'induction,
dont l'autre bout est à la terre.
Le fil secondaire de la bobine aboutit d'un côté à
la ligne et de l'autre encore à la terre.
Lorsque l'on parle devant la plaque, ses vibrations déterminent
alternativement des augmentations et des diminutions de pression sur le
cylindre.
Pendant la première période, la conductibilité augmentant
subitement sur la plaque, tandis que l'inertie du cylindre l'empêche
de croître sur le disque,
le courant se rend à la terre, par la plaque, le cylindre et la
bobine.
Au contraire, dans la seconde période, la conductibilité
diminue sur la plaque, mais augmente près du disque; et le courant
va à la terre par le disque, le cylindre et la bobine.
On voit donc que pendant ces deux phases ce sont des courants de sens
contraires qui sont envoyés dans le circuit primaire de la bobine,
et que dans le circuit secondaire il se produit quatre courants, deux
à deux, de sens contraire, qui sont envoyés dans la ligne.
Dans cette disposition les téléphones sont placés
en dérivation entre la ligne et la terre.
Cet instrument a toujours donné de très bons résultats
sur les longues lignes, dont les charges statiques sont souvent considérables.
Un autre principe a encore été utilisé par M.
Herz pour augmenter la puissance de ses téléphones:
c'est celui des dérivations à la terre.
La figure suivante représente un des appareils qui reposent sur
ce principe des dérivations.
(avec des
évouteurs Trouvé)
Sous la plaque vibrante sont quatre paires de contacts, disposés
comme dans les figures précédentes, mais avec des communications
électriques autrement faites: les quatre contacts inférieurs
sont reliés ensemble et les quatre supérieurs aussi, de
sorte que toutes les paires agissent ensemble sans produire d'inversion.
Cet appareil est placé horizontalement et l'on parie directement
sur le diaphragme, mais on lui a donné aussi la forme verticale,
comme le montre la figure suivante :
Cette disposition n'est cependant qu'extérieure et ne change pas
l'arrangement intérieur de la plaque horizontale et des contacts.
Tous ces dispositifs complètent heureusement les belles découvertes
que nous avons relatées plus haut, et qui assurent à leur
auteur une place importante dans l'histoire de la téléphonie.
électricicn
Le système de M. Van Rysselberghe
Ces intéressants travaux téléphoniques, repris et
développés par un électricicn belge, M. Van Rysselberghe,
directeur du service météorologique de Bruxelles, ont donné
des résultats dans le monde scientifique en 1885, mais l'idée
et les études préliminaires sont entièrement dues
au docteur Herz.
Les essais de M. Van Rysselberghe furent faits entre Paris et Bruxelles,
le 17 mai 1882, à une distance de 544 kilomètres.
M. Van Rysselberghe, outre qu'il supprime l'induction dans les fils voisins,
comme l'avait fait son prédécesseur, est arrivé à
ce résultat remarquable, de pouvoir faire fonctionner en même
temps, et sur un même fil, un appareil téléphonique
et un appareil télégraphique.
Pendant l'expérience qui fut exécutée le 17 mai 1882,
on transmit une dépêche au directeur des télégraphes
à Paris par le télégraphe Morse, et pendant ce temps,
grâce au même fil, le télégraphe expédiait
un message vocal, qui était entendu à Paris, pendant que
fonctionnait le récepteur de l'appareil Morse.
Le système de M. Van Rysselberghe neutralise les courants d'induction
par divers procédés : par exemple, en plaçant sur
le parcours du courant de la ligne télégraphique un condensateur,
qui dérive le courant, de telle sorte que la ligne ne se charge
que lentement.
L'action inductrice exercée sur la ligne téléphonique
est alors insensible.
Au mois d'août 1885, M. Van Rysselberghe a réussi à
transmettre la parole entre Bruxelles et Ostende, puis, mais d'une façon
douteuse, entre
Bruxelles et Douvres.
A la suite de l'expérience de M. Van Rysselberghe, les ingénieurs
des télégraphes belges ont établi une ligne téléphonique
entre Bruxelles et Anvers
(distance 60 kilomètres) et celle ligne a été mise
à la disposition du public.
Le télégraphe électrique a été supprimé.
Avec le télégraphe ordinaire, et grâce à l'installation,
au bureau central, de l'appareil de M. Van Rysselberghe, les communications
téléphoniques se produisent de Bruxelles à Anvers
avec la plus grande clarté.
Dans d'autres expériences, faites avec beaucoup d'attention, par
l'administration française, en 1882, entre Paris et Nancy, on a
fait franchir à la voie 555 kilomètres. Pendant une heure
les ingénieurs conversèrent entre eux d'une gare à
l'autre, au moyen du fil de la ligne télégraphique.
Le système Hopkins,
qui a servi aux correspondances téléphoniques de NewYork
à Cleveland et Chicago, réalise également la téléphonie
à grande distance.
C'est à Clevcland (Etat de l'Ohio) qu'ont été constatés
les résultats les plus surprenants.
D'abord, on put reproduire à Cleveland des passages de journaux
lus à New-York, et qui revenaient dans cette dernière ville,
un jour plus tard,
imprimés dans le Cleveland Herald : la distance est de 1046 kilomètres,
En outre, une conversation entre New-York et Chicago (1 000 kilom. environ),
tenue le 30 mars 1885, fut entendue distinctement à Cleveland.
Il faut remarquer que les expériences avaient été
faites sur des lignes constituées par un fil d'acier de 5 millimètres,
recouvert de cuivre, et d'un diamètre total de 5 millimètres,
la couche de cuivre avait une épaisseur moyenne de 1,7 millimètre
et la longueur totale de la ligne était de 1048 milles, soit 1686
kilomètres.
Si l'on considère que dans ce fil, la section en cuivre représente
16,68 millimètres carrés, alors que la section en acier
est 7,06 millimètres carrés et que le cuivre est 6 fois
plus conducteur que l'acier, on arrive à celle conclusion que le
conducteur américain ne devait présenter qu'une résistance
de l 1075 ohms pour 197 kilomètres environ de fil télégraphique
de 4 millimètres.
Or dans les expériencs faites en France, avec le téléphone
de M. le Dr Cornélius Herz, on a pu transmettre la parole beaucoup
plus loin, puisqu'on a pu parler de Tours à Brest, en passant par
Paris, sur une longueur de circuit de 1140 kilomètres, avec le
fil de fer de 4 millimètres des télégraphes.
Le journal la Nature a fait remarquer, de son côté,
que le succès des expériences faites en 1885, entre Cleveland
et New-York, comme entre New-York et Chicago, doit être attribué
en grande partie aux conditions toutes particulières de la ligne
télégraphique de New-York à Cleveland, qui est d'une
très faible résistance électrique, et dont le fil
est placé, sur tout son parcours, à une très grande
distance de tous les autres fils télégraphiques. Cette ligne
présente, à ce point de vue, toutes les facilités
qu'on n'avait pas pu réunir jusqu'ici sur une ligne aussi longue.
Elle constitue une ligne, en quelque sorte, idéale, pour les expériences
téléphoniques.
« Ce qui ressort, dit la Nature, des expériences faites pour
transmettre à de très grandes distances les ondulations
téléphoniques, c'est que, grâce à une ligne
placée dans des conditions exceptionnellement favorables, on a
pu converser à près de 1000 kilomètres de distance,
d'une manière plus ou moins pai faite, avec des systèmes
téléphoniques assez variés.
« L'intérêt scientifique de cette expérience
est très grand, mais il ne faut pas perdre de vue que la plus grande
part du succès est due à la faible résistance de
la ligne, ainsi qu'à son excellent établissement. De là
à l'exploitation industrielle constante de la téléphonie
à grande distance, il y a un pas qui ne nous parait pas encore
franchi. »
N'en déplaise à la Nature, ce pas sera franchi.
Le succès passé garantit le succès à venir,
et l'on peut affirmer que le téléphone, qui rivalise aujourd'hui
avec la télégraphie, pour la rapidité et la facilité
des transmissions, égalera bientôt son prédécesseur
et son rival quant à la distance que peuvent franchir ses ondulations.
C'est, une nouvelle révolution dans les relations télégraphiques.
Les commerçants, les industriels de nos principales villes de France
pourront bientôt communiquer entre eux, sans quitter leurs bureaux.
On enverra de Lille un ordre au Havre, de Lyon à Marseille, et
l'on recevra la réponse immédiatement. Paris, centre principal
des affaires d'exportation, sera mis en communication verbale avec tous
les ports français.
Ici finit l'histoire du téléphone et du microphone mêlés.
Nous allons maintenant étudier les applications diverses que ces
appareils ont reçues jusqu'à ce jour.
Ses travaux sont commentés pour la première fois dans la
revue qu'il a créée en 1879, "La Lumière
électrique".
Extrait de la revue "la lumière électrique" de
1881 , pat Th Du Moncel (pages 97 ... )
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1882 La trompette ingénieuse combinée
par M. Herz,
Fondée sur un tout autre principe que les trompettes de M. Ader;
nous en représentons le dispositif :

Le récepteur n'est autre qu'un téléphone Gower R muni
de son cornet acoustique T, et le transmetteur E, analogue à celui
du condensateur chantant, porté de part et d'autre du diaphragme
DD un double contact V ,B qui lui permet de charger et de décharger
un condensateur de grande surface C, de tcllc manière que les charges,
après s'être condensées sous l'influence des vibrations
positives, se trouvent neutralisées à travers le téléphone
sous l'influence des vibrations négatives; ce qui détermine
une action électrique très énergique qui est proportionnelle
aux charges et par suite il l'intensité des courants transmis. Le
condensateur dont on se servait était du modèle employé
sur les lignes télégraphiques et avait environ 7 microfarads
de capacité électrostatique. La pile P se composait de 5 éléments
Leclanché.En 1882 le
Scientific American du 22 Juillet 1882 lui conssacre 3 pages avec
les très belles illustrations

Dans l'article de Th Du Moncel, publié dans le "Scientific
American" Supplement n ° 274, page 4364, l'auteur, après
avoir décrit les systèmes téléphoniques de M.
Herz, reporta à une autre occasion la description d'un système
encore plus récent du même inventeur, car temps il n'a pas
été protégé par brevet.
Dans le numéro actuel de La
Lumière Electrique, le comte Moncel revient sur le sujet pour
expliquer les principes de ce nouvel appareil du Dr. Herz et dit :
Je rappellerai tout dabord le fait que le premier système
de M. Herz reposait sur lutilisation ingénieuse (alors
nouvelle) des dérivations.
L'émetteur du microphone était placé sur une
dérivation du courant allant sur la terre, absorbé à
la sortie de la pile, et les différents contacts du microphone
étaient eux-mêmes connectés directement et individuellement
aux différents éléments de la pile.
Le récepteur téléphonique se trouvait à
lautre bout de la ligne.
Lorsque ce récepteur était un condensateur, ses armatures
étaient, du fait de cet arrangement, polarisées de façon
continue et préventive, le rendant ainsi capable de reproduire
une conversation.

Cet arrangement a évidemment présenté ses avantages;
mais il avait aussi ses inconvénients, lun des plus importants
étant la nécessité dutiliser des piles
assez fortes et, par conséquent, dexposer la ligne à
des effets de charge qui gênent de manière si pénible
les transmissions électriques lorsquelles se produisent
sur des lignes assez longues .
Il convient maintenant de rappeler que le principal objectif de M.
Herz était l'application du téléphone aux longues
lignes et qu'il s'y applique depuis ce temps. Il a d'abord pensé
à employer des courants inversés, comme en télégraphie;
Mais comment obtenir un tel résultat avec des systèmes
basés sur l'utilisation d'émetteurs à vibrations
sonores ?
Il aurait peut-être pu résoudre le problème des
courants secondaires d'une bobine à induction, comme l'avaient
fait MM. Gray, Edison et d'autres; mais alors il n'aurait plus bénéficié
de ces amplifications fournies par les variations des dérivations
de pression dans les microphones, ce qui l'a conduit à chercher
à augmenter les effets des courants induits eux-mêmes
en prolongeant leur durée, ou plutôt en les combinant
de telle sorte qu'ils se succèdent deux à deux dans
le même sens; et c'est ainsi qu'il a résolu le problème
au début.
Il convient également de rappeler que M. Herz avait, dès
ses premières expériences, reconnu lefficacité
des contacts microphoniques obtenus par la superposition de disques
de carbone ou dautres substances semi-conductrices.
Il les a utilisés dans des arrangements différents et
avec des groupes très divers, mais en général,
cest larrangement horizontal qui lui a donné les
meilleurs effets.
Supposons donc que quatre systèmes de contacts de cette nature
soient disposés aux quatre coins d'une plaque d'ébonite,
CC (Fig. 1 et 2) en A, A¹, B, B¹ et qu'ils soient connectés
les uns aux autres. dautres, comme le montrent les coupes -
cest-à-dire les disques supérieurs, e, f, g, h,
parallèles aux côtés de la plaque, et les disques
inférieurs, A, A¹, B, B¹, en diagonale.
Admettons de plus que la plaque pivote autour d'un axe, R; que les
disques sont traversés par de petites goupilles fixées
dans la plaque; et ces petits disques de plomb reposent sur les disques
supérieurs.
Enfin, imaginons que la plaque est reliée à une extrémité,
par une tige T, à un diaphragme téléphonique.
Or, on comprend aisément que les vibrations produites par le
diaphragme vont provoquer l'oscillation du plateau C C, et qu'il en
résultera de la part des disques deux effets qui se succéderont.
La première sera, pour les vibrations ascendantes, une augmentation
de pression exercée entre les disques du côté
gauche, du fait que leur force d'inertie est augmentée de celle
des disques de plomb; et le second sera, pour les disques à
droite, et, pour la même raison, une réduction de pression
qui se produira par résilience, au moment du changement de
direction des mouvements de vibration.
Si le courant d'une pile, P, traverse tous ces disques, à travers
les connexions que nous venons de mentionner, et passe à travers
l'hélice primaire (à travers le fil, I) d'une bobine
d'induction HH '(Fig. 2), située en dessous l'appareil, et
si le courant secondaire de cette bobine correspond, par l'intermédiaire
du fil I, à une ligne téléphonique dans laquelle
est interposé un téléphone ou un condensateur
parlant, un courant induit inverse sera créé, lequel,
inversé en tant que conséquence des connexions transversales
des disques, poursuivra l'action du premier ou augmentera sa durée
et, par conséquent, sa force, par l'intermédiaire du
récepteur téléphonique.
Les résultats de ce système sont très bons; mais
le Dr. Herz s'est efforcé de le simplifier encore davantage
et, dans cet objectif, a expérimenté plusieurs solutions.
Par exemple, pour obtenir une inversion, un contact était simplement
placé de chaque côté de la plaque vibrante.
Bien que les mouvements de ce dernier ne fassent, on le sait, pas
la nature des vibrations sonores ordinaires, on a pensé qu'ils
pourraient se trouver dans des directions opposées des deux
côtés de la plaque, et quun des contacts pourrait
être comprimé tandis que l'autre était libre.
Ainsi, malgré les avantages de cette disposition, il a été
jugé nécessaire de placer la plaque à la verticale
afin de donner le même réglage aux deux contacts pour
lesquels il est essentiel que ceux-ci soient identiques.
Mais il est devenu difficile de régler en poids; et même
pour réussir à régler du tout, il devint nécessaire
d'employer deux diaphragmes parallèles, vibrant à l'unisson
et portant chacun son contact, mais dans des directions opposées.
Par la suite, larrangement horizontal a de nouveau été
adopté; mais, par une combinaison astucieuse, les deux principes
appliqués par le Dr Herz - dérivation et inversion -
ont été unis. Le courant est alors conduit à
un double contact, où il se divise. Ce contact est disposé
sous la plaque de telle sorte que ses deux points de résistance
variable agissent en sens contraire. |
Le Dr Cornélius Herz inventa
et construit un appareil qui permis de supprimer les courants dinduction,
si préjudiciables aux transmissions téléphoniques faites
au moyen des fils des télégraphes, mais lappareil na
jamais trouvé de débouché et n'est jamais entré
dans la pratique.
Le journal la Nature a fait remarquer, de son côté,
que le succès des expériences faites en 1885, entre
Cleveland et New-York, comme entre New-York et Chicago, doit être
attribué en grande partie aux conditions toutes particulières
de la ligne télégraphique de New-York à Cleveland,
qui est d'une très faible résistance électrique, et
dont le fil est placé, sur tout son parcours, à une très
grande distance de tous les autres fils télégraphiques. Cette
ligne présente, à ce point de vue, toutes les facilités
qu'on n'avait pas pu réunir jusqu'ici sur une ligne aussi longue.
Elle constitue une ligne, en quelque sorte, idéale, pour les expériences
téléphoniques.
« Ce qui ressort, dit la Nature, des expériences faites pour
transmettre à de très grandes distances les ondulations téléphoniques,
c'est que, grâce à une ligne placée dans des conditions
exceptionnellement favorables, on a pu converser à près de
1000 kilomètres de distance, d'une manière plus ou
moins parfaite, avec des systèmes téléphoniques assez
variés.
1887 Les nouveaux appareils téléphoniques nommés
bouton micro-téléphone du D
Herz, dont la description a paru dans le premier numéro de cette
année de La Lumière Électrique, ont été
essayés sur la ligne en cuivre qui relie la Bourse de Paris à
celle de Bruxelles (350 kilomètres).
Les résultats ont été excellents. (voir page bouton
micro-téléphone )
Pendant une heure, les ingénieurs des Télégraphes Belges
et Français, comme les expérimentateurs, ont pu communiquer
sans discontinuité et tous, après expérience, ont été
unanimes à reconnaître quavec les boutons micro-téléphones
les correspondances étaient aussi faciles quavec les appareils
actuellement en service.
Les conditions du fonctionnement étaient les mêmes pour les
deux systèmes, à part ceci, que deux éléments
Lalande seulement, au licu de six, actionnaient le bouton micro-téléphone.
La netteté de la parole dans, les ceux cas, était identique,
et l'expérience a prouvé que le bouton micro téléphone
n'est pas seulement susceptible dapplications domestiques, mais quil
peut, avec le même succès, être employé sur les
plus grandes lignes.
La réputation de Cornélius Herz dépasse les milieux
scientifiques, il fréquente les cercles politiques et se lie avec
Georges Clemenceau dont il finance le journal La Justice.
... Depuis plusieurs années déjà, le docteur Herz était
le correspondant du ministère de l'Instruction publique de France,
et au moment de l'Exposition d'électricité il fut le représentant
officiel du Gouvernement des Etats-Unis, ainsi que du Gouvernement français.
La grande question du transport de la force au moyen de l'électricité
était considérée par le docteur Herz comme une des
plus importantes de
notre siècle.
Aussi dès que cette idée commença à se faire
jour, se dévouat-il entièrement à son succès.
En 1881, les expériences du transport et de la distribution de la
force, organisées sous son influence, à l'Exposition, avaient
déjà donné une idée de ce que l'on pourrait
obtenir plus tard avec un esprit aussi supérieurement doué
que M. Marcel Deprez.
Depuis cette époque, tous les efforts du docteur Herz ce sont tournés
vers la solution de cet immense problème industriel.
Rien n'a été ménagé pour fournir à l'inventeur
tous les moyens d'appliquer ses théories, si élevées
et si précises.
Les belles expériences de Munich, en 1881, puis celles du chemin
de fer du Nord en 1885, et enfin celles qui ont eu lieu à Grenoble,
sur la demande
de la municipalité, ont prouvé que la question élait
mûre pour entrer maintenant dans la pratique industrielle, et sont
venues confirmer la confiance inébranlable de celui qui n'avait pas
craint d'employer toute son énergie et une grande partie de son avoir
à faire triompher une des applications de l'électricité
dont les bienfaisantes conséquences sont incalculables.
Cornelius Herz et le scandale de Panama : Interrogé
par l'opposition en 1892, le gouvernement indique que Herz avait reçu
la Légion d'honneur en qualité d'électricien et comme
étranger, au titre de « délégué américain
à l'exposition de Paris » de 1881, qui présentait les
applications de l'électricité et recevait un congrès
international scientifique. Parmi
ses relations dans les milieux industriels et politiques, il se lie avec
le baron Jacques de Reinach, alors responsable de la publicité de
la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama, créée
en 1879 par Ferdinand de Lesseps. Herz lui propose d'intervenir auprès
de ses connaissances à la Chambre des députés pour
obtenir le vote d'une loi qui permettra à la Compagnie de lancer
un emprunt en faveur de la construction du canal de Panama.
Pour parvenir à ses fins, il n'hésite pas à recourir
à la corruption.
Vraisemblablement victime de chantage de la part de Herz, le baron de Reinach
est retrouvé mort le 20 novembre 1892 alors qu'une enquête
devait faire la lumière sur ces irrégularités. Cet
événement donne le départ du scandale de Panama.
Herz s'enfuit en Angleterre.
Il est condamné par la justice française à cinq ans
de prison et son nom est radié de la liste des titulaires de la Légion
d'Honneur.
Pour éviter son extradition, Herz, qui s'estime victime d'une persécution
des autorités françaises, fait valoir sa nationalité
américaine. Il menace aussi de tout révéler sur l'affaire,
impliquant de nombreuses personnalités politiques de l'époque,
mais la commission parlementaire française qui se rend à son
domicile revient à Paris sans éléments probants.
Il est finalement arrêté en janvier 1893 sous l'inculpation
de vol de titres financiers.
Mais il ne comparaît pas devant la cour de Londres pour raison médicale,
son état de santé étant déclaré sérieux,
il restera quatre ans cloîtré à son domicile anglais
sans pouvoir être jugé.
Sa mort en juillet 1898 mettra un terme aux poursuites à son encontre.
Bernard Lazare écrira à son sujet :
Cornelius Herz n'eut jamais de patrie, bien qu'il en ait servi plusieurs;
il semble n'avoir jamais eu qu'une passion: celle de l'or.Le scandale
de Panama :
La dernière expérience de Marcel Deprez en matière
de fabrication et de transport de l'énerie électrique, à
Creil fut soutenue financièrement par Edmond de Rothschild et Cornélius
Herz. Ce dernier était lun des fondateurs de la revue La Lumière
Electrique, créée en 1879, soit huit ans après la Revue
Industrielle dHippolyte Fontaine.
Les autres fondateurs étaient Jules Bapst, directeur du Journal des
Débats (publié de 1789 à 1944), Adrien Hébrard,
directeur du journal Le Temps (publié de 1861 à 1942), Georges
Berger, directeur des Expositions Universelles de 1876 et 1889 et le baron
Jacques de Reinach (1840 1892).
Théodore du Moncel était le directeur scientifique de la revue.
Lobjectif était de donner une voix institutionnalisée
aux professionnels de lélectricité, et de faire se rencontrer
les mondes scientifique et industriel.
La revue fut publiée de 1879 à 1894, puis les fondateurs décidèrent
de changer son nom en LEclairage Electrique, dans lespoir de
faire oublier les liens du baron Jacques de Reinach et Cornelius Herz avec
le scandale de Panama.
Elle redevint La Lumière Electrique en 1908 jusquà la
fin de sa publication en 1916.
Avant le scandale, commença la construction du canal de Panama, situé
entre lOcéan Atlantique et lOcéan Pacifique.
Le projet, français, fut lancé en 1880 avec la création
de la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama.
Il faisait suite à la réussite de la construction du canal
de Suez.
Lidée était de réduire les coûts de transport
des bateaux en créant un raccourci sur les terres dAmérique
centrale, entre les deux océans Atlantique et Pacifique. Pour réaliser
une telle opération, dénormes capitaux étaient
nécessaires.
LEtat ainsi que 85 000 épargnants particuliers, sollicités
au moyen de la presse, furent impliqués dans le financementde la
construction du canal. On peut déjà faire un parallèle
entre la construction du canal de Panama et celle de lindustrie électrique
française, deux projets de très grande envergure dont lesobjectifs
étaient de réduire les coûts de transport (des bateaux
et de leurs marchandises dans un cas, de lénergie dans lautre),
et qui nétaient réalisables quau moyen de sommes
dargent très importantes.
Le deuxième parallèle à faire est que nous retrouvons
en partie les mêmes personnes impliquées dans les deux projets.
En effet, lun des points de contact entre la Compagnie universelle
du canal interocéanique de Panama et les patrons de presse était
Cornélius Herz.
Largent reçu pour y faire paraître les annonces était
celui du baron Jacques de Reinach.
Lorsque les conditions climatiques et les maladies des ouvriers mal maîtrisées
ralentirent la construction, et que finalement,en 1889, la Compagnie universelle
du canal interocéanique de Panama fut mise en liquidation judiciaire,
on accusa le baron Jacques de Reinach de corruption de parlementaires.
En 1892, il fut retrouvé assassiné et le scandale de Panama
fut divulgué dans la presse, alors en plein essor.
Cette même année, Cornelius Herz émigra en Angleterre
pour ne jamais revenir.
En 1903, le projet fut finalement revendu à des Nord-Américains
qui se chargèrent de finir de creuser le canal Ainsi, se trouvaient
au cur du scandale des hommes politiques, des hommes de presse et
des industriels.
Comme le rappelle lhistorien Jean Bouvier, la corruption nétait
étrangère à aucun de ces milieux.
Pour décrire cette période «fin de siècle»,
il écrivait: «Le temps nest plus où un homme public
pouvait être un lettré, un juriste: il faut quil soit
pénétré de lesprit commercial, industriel, financier.»
Cornélius Herz, de confession juive, né en Allemagne, était
courtier et agent de change. Certains Français, déjà
adeptes de la théorie du complot, soupçonnèrent que
le scandale de Panama fut manigancé par les Allemands.
Lhistorien Emmanuel Chadeau écrit à ce propos: «Si
le Panama avait déconsidéré la France, ses projets
et son épargne, cest que sur une noble cause sétait
greffé le «prurit» des intérêts anti-français,
symbolisés par la banque et le négoce juifs.»
Le méchant dans les récits officiels était donc Cornélius
Herz.
Un journaliste et écrivain, Gustave Le Rouge, connut même un
grand succès avec son roman en cinq volumes Le mystérieux
docteur Cornélius, paru en 1911-1912 et adapté en série
télévisée en 1984. Le héros, Cornelius Kramm,
est un scientifique manipulateur et immoral, assoiffé de pouvoir,
qui nhésite pas par exemple à kidnapper un vieux savant
français de génie pour lobliger à travailler
pour lui ou alors, toujours avec des techniques dernier cri, à faire
de la chirurgie esthétique afin de se faire passer pour une autre
personne qui se retrouve pendant ce temps quasi-mort dans un asile de fous.
Pour Emmanuel Chadeau, on se trouvait néanmoins plus proche de la
vérité lorsque lon attribuait ce rôle de méchant
à Ferdinand de Lesseps
(1805 1894): le «héros français du canal de Suez,
fatigué et mal conseillé, avait par vanité acheté
au prix fort à des Américains découragés et
habiles une concession boiteuse assortie dactifs sans intérêts.»
Dailleurs, un des neveux de Ferdinand de Lesseps, de même que
Gustave Eiffel (1832 1923), ingénieur contractuel pour la Compagnie
universelle du canal interocéanique appelé en renfort sur
létude technique du percement du canal, furent condamnés
pour publicité mensongère pour avoir incité les 12
5particuliers, via la presse, à acheter les bons de la Compagnie,
et les banques, via des intermédiaires, à investir.
Pour Emmanuel Chadeau, cette différence de traitement par lopinion
publique sexpliquait par la confession des groupes de personnes impliquées,
Catholiques contre Juifs. A propos de Ferdinand de Lesseps, il écrit:
«(...)Les progrès du nationalisme dans lopinion économique
étaient tels que lidée dune remise en cause des
choix fondamentaux (qui dataient de 1879-1880) du perceur dIsthme
(membre de lAcadémie française) et de son autorité
dans lestablishmentbien pensant des affaires (de Lesseps donnait de
lui limage dun monarchiste catholique) ne vint à personne.
Et personne ne souligna que le premier acteur de la spéculation était
la Caisse descompte et de dépôts, une banque où
uvrait avec zèle un neveu du grand homme et où lon
rencontrait, parmi les fondateurs et les actionnaires, des représentants
distingués et opulents du monde politique réactionnaire catholique.»
Déjà à la fin des années 1870, lorsquune
banque catholique, la banque de lUnion générale, fit
faillite, lopinion publique accusa des financiers juifs den
être responsables. Elle fut fondée en 1876 par Eugène
Bontoux, ingénieur, et était soutenue par le Vatican et la
cour de Vienne.
Le programme de cette banque était radical: «soustraire lépargne
française à linfluence de la banque dorigine protestante
ou juive, et [de] lui assurer des débouchés «naturels»
conformes à lesprit national»3.
Après sa faillite, des millions de francs-or issus de lindustrie
lyonnaise et du Nord furent perdus. Cela eut également des retombées
sur les banques «cosmopolites», mais ce furent quand même
elles les coupables, lennemi tout désigné dès
la création de la banque.
Pour Emmanuel Chadeau, «une légende était née».
Selon lui, cet antisémitisme sexpliquait par de multiples facteurs:
la défaite contre lAllemagne en 1871 avait traumatisé
la France, la concurrence avec lAngleterre et les Etats-Unis aussi.
Pour sen sortir et justifier tout cela, une partie de la population
expliqua tous ces évènements à la lumière dune
théorie où les Juifs, espions étrangers, étaient
venus voler la France.
Lhistorien rappelle que «lénonciation des thèmes
antisémites le juif étranger à léconomie
«vraie» du pays et, par corrélation, le juif détourneur
du bien dautrui ou du bien collectif est alors devenue dune
telle banalité, quelle sincorpore à la littérature
non seulement «populaire», mais «de gare»».
On la vu avec Gustave Le Rouge, et on le retrouve également
dans un autre style chez Honoré de Balzac, qui se basa sur James
de Rothschild pour créer son personnage du baron de Nucingen. James
de Rothschild était le père dEdmond de Rothschild que
nous avons déjà mentionné comme membre de la commission
en charge dévaluer les expériences de Marcel Deprez
à Creil, expériences quil finança. Avec son frère
Alphonse, ce dernier fut impliqué comme dautres banques dans
le scandale de Panama.
Ils avaient aussi des liens avec la Société Industrielle
des Téléphones, dont la presse catholique considérait
que les titres étaient des valeurs de second ordre car elle avait
été fondée par des ingénieurs et capitalistes
au nom suspect.
Les fondateurs de la Société Industrielle des Téléphones
furent accusés par cette presse «davoir joué
à la baisse sur les cuivres, pour en être consommateurs, avec
lappui «de spéculateurs internationaux» -parmi
lesquels les Rothschild» Le
scandale du canal de suezEn 1879, le Congrès approuva le projet
de Lesseps qui fut choisi pour lancer les travaux de percement de l'Isthme
de Panama, lequel devait permettre de relier l'océan Atlantique à
l'océan Pacifique par l'Amérique centrale. Malgré la
différence de prix de construction entre un canal à niveau
et un canal à écluse (le canal à niveau coûtant
deux fois plus cher), le canal à niveau, long de 75 km, fut choisi.
Le coût de sa construction fut estimé à 600 millions
de francs.
Lesseps constitua le 8 juillet 1879 la Compagnie universelle du canal interocéanique
de Panama, une société anonyme, destinée à réunir
les fonds nécessaires et à conduire le projet. Le 20 octobre
1880, les statuts de la Compagnie universelle du canal interocéanique
furent déposés à Paris. En décembre, Charles
de Lesseps (fils de Ferdinand de Lesseps) procéda à l'émission
du capital de la compagnie, sous la forme de 800 000 actions à 500
francs, mais cette émission fut un échec. On ne récolta
que 300 millions sur les 400 demandés. Les travaux débutèrent
en 1881 et rencontrèrent plusieurs difficultés : épidémies
de malaria et de fièvre jaune occasionnant une très forte
mortalité parmi le personnel, accidents de terrain dus à la
difficulté de traverser la cordillère montagneuse qui longe
l'isthme. La reconnaissance mise en place par la Société Civile
en 1876 ne s'était pas appesantie sur ces problèmes, voulant
assurer la promotion du projet.
Les travaux prirent alors beaucoup de retard.
En 1884, les caisses de la compagnie sont vides alors que seulement un dixième
des déblaiements prévus a été réalisé.
En 1885, Lesseps a l'idée d'émettre des obligations à
lots afin d'intéresser davantage les petits épargnants, mais
il est nécessaire pour cela de modifier la loi . Il fait alors appel
à Cornelius Herz, un homme d'affaires bénéficiant
de nombreux appuis dans le monde politique. Il est notamment lié
à Charles de Freycinet, l'un des chefs de file des républicains
opportunistes et à la famille du président Jules Grévy.
Il finance également la Justice, le journal de Clemenceau. Celui-ci
fait savoir à Charles de Lesseps, qu'en contrepartie de dix millions,
il pourra faire passer la loi.
Herz entend également s'appuyer sur le baron Jacques de Reinach,
un banquier d'origine juive allemande, oncle de Joseph Reinach, ancien chef
de cabinet de Gambetta. C'est lui qui est chargé de distribuer les
« fonds de publicité ». Ils subventionnèrent très
largement la presse pour la promotion de l'investissement, par exemple dans
la Justice ou le Temps. Lesseps fit alors appel au Parlement pour faciliter
la levée de fonds. Celui-ci refusa à deux reprises au vu des
rapports d'ingénieurs. Jacques de Reinach, secondé par Émile
Arton, lança alors un système de corruption des parlementaires
pour obtenir le déblocage de fonds publics : par exemple le ministre
des Travaux publics Charles Baïhaut reçut une promesse d'un
million de francs.
Devant certains obstacles, tel que le seuil de la Culebra (altitude de 87
mètres), Lesseps fit appel à Gustave Eiffel, qui accepta de
reprendre le projet. Eiffel remit complètement en cause la conception,
en prévoyant notamment des écluses, alors que Lesseps avait
voulu faire un canal à niveau, comme à Suez, sans se soucier
du caractère montagneux de la région traversée. Lesseps
continua à récolter des fonds auprès d'épargnants
et à corrompre des journalistes et des parlementaires pour obtenir
la promulgation de la loi sur mesure, qui devait permettre l'émission
de l'emprunt.
En 1888, la loi est passée et les derniers fonds sont débloqués
sous forme d'emprunts.
Éclatement de l'affaire
Malgré l'émission de ces derniers emprunts de 1888, il s'avéra
impossible de redresser la situation, et la Compagnie fut mise en liquidation
judiciaire le 4 février 1889, provoquant la ruine de 85 000 souscripteurs.
En 1891, l'État ordonne l'ouverture d'une information pour abus de
confiance et escroquerie. Lucien Napoléon Bonaparte-Wyse, qui avait
étudié le projet rédige ses Mémoires qui prouvent
la rentabilité du projet.
Le 6 septembre 1892, Édouard Drumont, journaliste antisémite
et antiparlementaire qui avait reçu des documents confidentiels de
Reinach, révéla le scandale dans son quotidien La Libre Parole.
Incarcéré du 3 novembre 1892 au 3 février 1893 à
la prison de Sainte-Pélagie pour une autre affaire, il révéla
un à un, depuis sa cellule, les noms des politiciens et journalistes
corrompus et révéla les mécanismes de l'escroquerie.
Le 19 novembre, le journal La Cocarde dévoile le nom d'autres hommes
politiques dont notamment Charles Floquet, président de la Chambre.
L'affaire fit grand bruit : le baron de Reinach fut retrouvé mort
le 20 novembre et Cornelius Herz s'enfuit en Angleterre, où
il échappe à la justice.
Le 21 novembre 1892, au lendemain de la découverte du corps de Reinach,
la presse se déchaîna contre les « chéquards »
et les « panamistes », et le député nationaliste
Jules Delahaye dénonça à la tribune de la Chambre les
compromissions de la classe politique.
Une commission d'enquête fut alors créée. Le ministre
de l'Intérieur, Émile Loubet et le Ministre de la Marine et
des Colonies, Auguste Burdeau, démissionnèrent ; le ministre
des Finances, Maurice Rouvier, fut mis en cause, ainsi entre autres que
l'ancien ministre de Gambetta, Antonin Proust, et Georges Clemenceau à
qui Herz, qui lui avait été présenté par un
ami mais qu'il qualifia ensuite de « fripouille finie »
avait prêté des fonds pour son journal La Justice.
En tout, ce sont 104 parlementaires qui auraient touché des sommes
entre 1 000 et 300 000 francs. Le scandale se conclut en 1893 par la condamnation
à cinq ans de prison de l'ancien ministre des Travaux publics, Charles
Baïhaut. Burdeau reprit le portefeuille des Finances en décembre
1893 et mourut presque exactement un an plus tard : ses collègues
du parti radical lui firent des funérailles magnifiques.
Ferdinand de Lesseps, Gustave Eiffel et leurs associés sont condamnés
à 5 ans de prison. Ferdinand de Lesseps échappe toutefois
à la prison grâce à un vice de forme.
Charles de Lesseps, fils de Ferdinand, fut condamné à la même
peine que son père, et écopa dans un autre procès d'une
condamnation à un an de prison pour corruption. Condamné le
9 février 1893 par la Cour d'appel de Paris à deux années
de prison et 20 000 francs d'amende, Gustave Eiffel fut finalement réhabilité
par une enquête qui montrait qu'il n'était pas impliqué
dans les malversations, le 15 juin 1893 par la Cour de cassation.
En 1903, le Panama, soutenu par les États-Unis, prend son indépendance
de la Colombie lors de la Guerre des Mille Jours. Deux semaines après
la fin du conflit, l'ingénieur français Phillipe Buneau-Varilla,
qui s'était engagé auprès des indépendantistes,
est envoyé par le gouvernement du nouvel État pour négocier
la vente des droits de construction du canal avec le secrétaire dÉtat
américain John Hay.
Les États-Unis rachètent donc la concession, les actions et
les avoirs de la Compagnie nouvelle du canal de Panama par le traité
Hay-Bunau-Varilla de novembre 1903. Après avoir rejeté un
tracé traversant le Nicaragua, ils reprirent le projet de 1879, dAdolphe
Godin de Lépinay, et prolongèrent le tracé français
déjà effectué, pour l'achever en 1914, avec un surcoût
de seulement quarante millions de dollars. Les travaux engagés en
1904 aboutirent à linauguration du canal le 15 août 1914,
au moment même où éclatait en Europe la Première
Guerre mondiale.Dauderni ou les risques du métierParallèlement
à ses activités menées de concert avec Duparchy et
Bartissol, Dauderni avait des intérêts dans plusieurs autres
affaires. Avec deux autres entrepreneurs, Jules Roux, ingénieur hydrologue
à Toulouse, et un ingénieur marseillais, Marius Gadot, il
est dès 1881 en pourparlers avec la municipalité de Perpignan
pour réaliser le projet dadduction deau de la ville.
Il sagit là dun marché important et délicat
à négocier. Après bien des péripéties,
Dauderni, Roux et Gadot enlèveront le marché en décembre
1883 pour un montant de 1,8 million de francs1. Dauderni avait participé
financièrement à dautres initiatives industrielles.
Ainsi, en 1881, il avait créé une société avec
un ingénieur de Bagnères-de-Luchon, Léon Daguzan. Ce
dernier avait mis au point plusieurs procédés pour la fabrication
de lasphalte mais, dépourvu de capitaux pour développer
son usine de Saint-Gaudens, il se tourna vers Dauderni qui apporta 60 000
francs dans laffaire.
Plus conséquentes mais aussi plus obscures et donc moins faciles
à cerner sont ses affaires parisiennes, notamment ses relations avec
Cornélius Herz, le fameux docteur Herz autour duquel séchafauda
le célèbre scandale de Panama. La plupart des financiers véreux
étant experts dans lart de brouiller les pistes, il nest
pas aisé de faire toute la lumière sur leurs activités.
Comme Herz était devenu maître en la matière, autant
reconnaître tout de suite que nous navons pas totalement démêlé
ces relations Dauderni/Herz. Néanmoins, et cest là lessentiel
par rapport à notre propos, les deux hommes avaient, à lévidence,
passé plusieurs contrats officieux qui donneront lieu à controverse
après le décès de Dauderni en 1886.Le point nodal de
ces relations semble résider dans les tractations pour le contrôle
du marché téléphonique parisien. En 1885, le ministère
des Postes et Télégraphes lance un appel doffre pour
le renouvellement de la concession du réseau téléphonique
de Paris, concession obtenue en 1879 pour une durée de six ans par
la Société des téléphones. Dauderni fait une
proposition visant à installer un second réseau de téléphones
publics et privés, concurrent de celui de la Société
des téléphones. Empruntant les canalisations des égouts
de la ville, ce réseau Dauderni proposerait un prix dabonnement
annuel de 365 francs, très compétitif par rapport aux tarifs
pratiqués par la Société des téléphones
et, en juin 1885, le ministère des Postes et Télégraphes
donne son accord à Dauderni qui dépose les 370 000 francs
de caution exigés par lÉtat et la Ville de Paris.
Cet épisode technico-financier engendra une vive polémique
entre divers organes de presse. Pour les uns, tels les rédacteurs
du Matin ou du Gaulois, Dauderni nétait que le prête-nom
de Herz. Cornélius Herz aurait proposé ses bons offices au
ministre Cochery qui nappréciait guère la situation
de monopole dont bénéficiait la Société
des téléphones depuis 1879. Il aurait uvré
pour que la seconde concession soit attribuée à Jean-Baptiste
Dauderni, travaillant pour lui, avant de négocier dès lautomne
1885 la fusion des deux concessions. Pour dautres journalistes, comme
le rédacteur de LÉtoile, eu égard à la
réussite professionnelle du personnage, « il serait ridicule
de présenter Dauderni comme lhomme de paille du docteur Herz»
; au contraire, manipulé par Herz, Dauderni aurait été
lune de ses victimes. Il est délicat de se prononcer tant laffaire
est opaque et embrouillée, dautant que les deux thèses
en présence ne sont pas incompatibles ; Dauderni a pu un temps faire
office dhomme de paille de Herz et, in fine, être victime de
ses agissements. Certains indices, tels que la réclamation de Herz
à propos de la caution de 370 000 francs ou le domicile parisien
de Dauderni au 31 de la rue des Italiens, lhôtel particulier
acquis par Herz en 1880, inclinent à penser que Dauderni avait effectivement
agi pour le compte de Herz. Il semble enfin que Dauderni revendit la concession
des téléphones parisiens à Herz puisquil détenait
depuis janvier 1886 des traites sur Herz pour un montant de 300 000 francs,
mais rien nindique quil ait perçu le montant de la vente.Même
si Herz est depuis 1885 lintermédiaire privilégié
des Lesseps avec le monde politique, le lien entre le départ de Dauderni
pour Panama et ses affaires avec Herz nest pas formellement établi.
Pourquoi Dauderni sest-il embarqué dans cette galère
du canal de Panama ? En dépit de la désinformation savamment
entretenue par Lesseps, Dauderni avait nécessairement quelque idée
des conditions sanitaires déplorables dans listhme. Dès
le lancement du projet, on retrouve le Catalan Louis Companyo fils dont
on a vu quil avait introduit le jeune Bartissol sur le chantier de
Suez. En 1870, Louis Companyo était revenu vivre à Perpignan
où il assurait la succession de son père à la tête
du musée dHistoire naturelle. Toujours très lié
à Ferdinand de Lesseps, lorsque le projet du canal de Panama prit
forme, celui-ci fit appel à lui pour réaliser un rapport sur
le projet dorganisation du service de santé de la Compagnie
de Panama. Companyo sembarqua pour Panama dès février
1881 où il mit en place le service de santé de lentreprise
et, logiquement, se retrouva médecin-chef de la compagnie quand le
chantier débuta. Mais, devant lémotion provoquée
par lépidémie de fièvre jaune quil ne parvint
pas à endiguer, Companyo sera contraint de démissionner dès
juillet 1882. Companyo était donc mieux que quiconque à même
dinformer Dauderni. Loin de régresser, la fièvre jaune
poursuivit ses ravages ; au cours des années 1884 et 1885, la mortalité
atteint les taux de 6,4 % pour le personnel de la compagnie et de 7,2 %
parmi les ouvriers autochtones. En ce début 1886, le directeur général
du chantier, Dingler, venait de perdre en quelques mois sa femme, son fils,
sa fille et le fiancé de cette dernière. Mais Dauderni est
veuf depuis 1881 et fâché avec son fils unique auquel il a
imposé un conseil judiciaire en raison de son extrême prodigalité.
Il pouvait donc se sentir libre de tenter laventure, quels quen
soient les risques. Enfin, quiconque fréquentait le diabolique docteur
Herz pouvait-il rester insensible aux profits par millions que lui promettaient
les augures du Panama ?Dauderni sembarqua pour Panama au printemps
1886 à peu près en même temps quArmand Rousseau
venu inspecter au nom du gouvernement un chantier qui commençait
à inquiéter sérieusement pouvoirs publics et milieux
daffaires. Durant ce premier semestre 1886, le chantier tente de trouver
un second souffle et Lesseps renouvelle lencadrement de son entreprise.
Dans le bateau qui transporte Rousseau à Panama ont pris place le
nouveau directeur, Léon Boyer, plusieurs ingénieurs (Duret,
Nouaillac, Vautard, Chaperon...) et, selon lexpression de Rousseau,
« toute une armée de conducteurs et demployés
recrutés avec soin». Si Dauderni sétait rendu
à Panama, cétait évidemment pour prendre part
aux travaux de percement du canal mais rien ne nous permet daffirmer,
comme le fait Jean-Yves Mollier, que cétait au nom de son association
avec Bartissol et Duparchy. Dauderni pouvait être impliqué
à titre personnel ou en collaboration avec dautres partenaires.
Dauderni, qui loge à lHôtel Central de Panama, meurt
dans la nuit du 24 au 25 avril 1886, à lâge de cinquante-neuf
ans. Laventure américaine avait tourné court.Que la
déclaration de décès soit le fait de Georges Séguin,
ingénieur de lentreprise Vignaud, Barbaud, Blanceuil et Cie,
tendrait à accréditer lhypothèse que Dauderni
était associé au marché accordé à cette
entreprise. Dauderni comme Léon Boyer, également victime de
la fièvre jaune le 1er mai, incarnaient tout ce que le monde international
des travaux publics pouvait comporter de satisfactions professionnelles
et financières mais aussi de déboires et de tragédies.
Dauderni disparu, la vie et les affaires continuent pour ses associés
; Duparchy et Bartissol rachètent à ses héritiers sa
part dans leurs travaux communs, notamment pour le port de Leixoés,
rachat qui aurait coûté aux deux entrepreneurs 1,5 million
de francs.
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