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1909 La situation téléphonique
suite à l'incendie de Gutemberg
Après 1889 et la « nationalisation »
du téléphone, l'administration engage une refonte du réseau
parisien pour tenir compte à la fois de l'évolution de la
technique et de la croissance du nombre des abonnés. Mais l'incendie
du central Gutenberg en 1908, (puis suivra la crue de 1910) perturbe
profondément un réseau dont l'insuffisance est désormais
dénoncée de toutes parts.
D'abord fin 1905 c'est la crise économique; pour des considérations
purement budgétaires, on se propose de n'établir pour l'instant
qu'une batterie centrale incomplète, réduite aux signaux
d'appel et de fin de conversation ; conservant ainsi jusqu'à nouvel
ordre la décentralisation de la force électrique par le
maintien des piles primaires chez les abonnés, cause fondamentale
du mauvais fonctionnement actuel. A cette date en France, les commutateurs
multiples ne sont pas encore avec la "batterie centrale" comme
aux Etats-Unis, Angleterre, Belgique, Allemagne, Autriche, Hongrie, Italie,
Portugal, Russie, Roumanie.
Autre fait agravant de cette époque est que les Téléphones
étaient en France un monopole dEtat et présentaient
par conséquent les défauts de tous les monopoles, c'est-à-dire
en particulier une gestion peu industrielle, le mauvais rendement et la
stagnation qui résultent fatalement de labsence de concurrence
et de limpuissance des réclamants contre une Administration
dEtat...
La reconstruction provisoire en baraquements de bois (Gutenberg-Barraque)
débuta dès le 23 septembre 1908. et dura trois mois, pendant
lesquels tout le quartier entre la Bourse et le Marais est privé
de téléphone.
Un mois plus tard, le personnel des P&T fait valoir
les actions qu'il faudrait engager pour réformer l"administration.
- Compte rendu dans le BULLETIN OFFICIEL DE LA LIGUE DES DROITS DE L'HOMME.
Comité Central Séance du 26 octobre 1908
... Postes, Télégraphes et Téléphones
(Les employés des postes et les réformes téléphoniques
et postales).
L'association générale des employés des postes convoquait
le 20 octobre les contribuables parisiens à la saile des
Sociétés savantes afin d'exposer publiquement les opinions
du personnel sur les reformes qu'il y a lieu d'apporter dans le service
téléphonique de Paris et sur un projet de loi que le
sous-secrétaire d'Etat des postes vient de déposer, qui
aura pour elîet, suivant le personnel, «de rendre impossible
l'expédition normale des correspondances parisiennes ».
C'est Marc Schmidt qui a traité la question des téléphones.
Elle s'est préoccupée des circonstances dans lesquelles
l'incendie du bureau téléphonique de la rue Gutenbergs'est
déclaré et a énuméré les constatations
que le personnel a faites :
1° La fumée qui avait envahi le sous-sol a rendu, dés
les débuts, la tâche du personnel et des pompiers absolument
impossible ;
2° Le feu s'est communiqué aux étages par la montée
des câbles du quatrième, véritable cheminée
d'aspiration de très grande hauteur;
3° Tout l'hôtel a été envahi par les ilammes avec
une rapi¬dité déconcertante;
4° Dans chaque salle, l'espace compris entre les deux par¬ties
de chaque meuble étant très minime, il s'est produit des
appels d'air qui ont activé la combustion ;
3° Pendant l'incendie, les ingénieurs et architectes ont craint
l'effondrement du quatrième étage où étaient
installés les accumulateurs et un multiple très lourd ;
6° Il a été unanimement convenu que si ce sinistre s'était
produit un jour de semaine, nous aurions eu à déplorer bien
des morts.
Le personnel préconise une série de mesures destinées
à prévenir de telles éventualités.
Il propose de construire des sous-sols largement aérés;
d'isoler la montée des câbles du reste du bâtiment
à Gutenbergles câbles circulaient dans une cheminée
de maçonnerie fermée du côté des salles par
des battants en bois ; à Wagram, les câbles montent à
jour dans l'escalier d'entrée du bureau ; de faire des bureaux
téléphoniques en rez-de-chaussée, seulment car peut-on
concevoir, dit le personnel, qu'un multiple et ses accumulateurs soient
juchés à un quatrième ou à un sixième
étage, de disposer les meubles d'une manière plus
heureuse; de faire aux bureaux de très larges issues; de
rechercher des isolants moins dangereux que ceux qu'on emploie;
d'éloigner des lignes téléphoniques les lignes de
lumière que de fois, dans les bureaux, il s'est produit
des courts-circuits dans les installations de lumière, courts-circuits
qui parfois ont provoqué des commencements d'incendie dans les
multiples! » de ne mettre dans chaque bureau qu'un multiple
de 6.000 à 10 000 abonnés; de séparer totalement
le service interurbain; de relier directement les bureaux entre
eux ; de disposer dans chaque bureau un poste de pompiers ;
d'uniformiser le réseau, etc.
Mme Schrnidt a préconisé une autre série de réformes
générales. Elle demande que chaque téléphoniste
n'ait à servir que 70 abonnés au lieu de 100 ou 120 Et encore,
malgré cette réforme, pourra-t-il se faire que 7 ou 8 abonnés
appellent en même temps, ce qui nécessitera un retard de
deux à trois minutes pour quelques-uns d'entre eux. Il est nécessaire
d'installer dans chaque bureau un groupe de téléphonistes
de secours. Il faudrait aussi augmenter le nombre de circuits directs,
etc.
D'autre part, l'éducation téléphonique du public
est à faire; les réclamations sont souvent injustifiées.
Enfin Mme Schrnidt proteste contre l'abus que font du téléphone,
sous le vocable « communications officielles », les grandes
administrations et principalement les cabinets de nos ministères.
Il y a déjà quelques années, dit-elle, nous avons
protesté contre l'abus des transmissions télégraphiques
en franchise.
Le mal est aujourd'hui plus grave au téléphone, et les «
officielles » sont une cause de retards souvent appréciables.
Nous demandons, pour enrayer l'abus, que les taxes téléphoniques
soient acquittées par les administrations et portées à
leur compte, c'est-à-dire soumises ainsi au contrôle du parlement.
Après Mme Schrnidt, M. Le Gleo a parlé de la question des
ambulants. Il a exposé un contre-projet qui aurait pour effet d'assurer
pour une longue période le service du départ et celui de
la distribution des lettres à Paris, ce que ne saurait faire le
projet de loi de l'administration.
M. Courtade, au nom de l'Association générale, s'est associé
aux conclusions des deux rapporteurs. Puis la parole a été
donnée à M. Mathias Morhardt, secrétaire général
de la Ligue des Droits de l'Homme, qui a vivement félicité
les employés des postes et télégraphes de l'intelligente
et courageuse initiative qu'ils avaient prise en invitant les contribuables
français à entendre l'exposé des difficultés
matérielles que comporte le service et à étudier
avec le personnel compétent, les innélioralions et les économies
qu'il serait possible de réaliser dans l'intérêt de
tous.
M. Steeg, député, ancien rapporteur du budget des postes
et des télégraphes, M. de Montebello, président de
l'association des abonnés des téléphones, ont joint
leurs félicitations à celles du secrétaire général
de la Ligue des Droits de l'Homme.
Un ordre du jour approuvant les conclusions des rapporteurs a été
adopté à l'unanimité.
La séance du Comité Central est levée à 11
heures et demie.
...
sommaire
Octobre 1909 Exposé sur la situation téléphonique,
par MARC LABROSSE, Ingénieur électricien, source "La
Lumière Electrique",
On a beaucoup écrit depuis quelque temps, dans la presse technique
et dans la presse politique, sur la situation des Téléphones
en France, et cela surtout depuis un an à propos de lincendie
malheureux du poste central de la rue Gutenberg,
et lon se rappelle encore la séance que la Chambre a consacrée
à ce sujet.
Au cours de ces discussions, tous ceux qui, pour un motif quelconque,
ont quelque rancune ou quelque motif de plainte contre l'Administration
des Téléphones, ont eu beau jeu de lui rappeler ses fautes.
On ne saurait les en blâmer. On est plus étonné que
dautres (1), parmi lesquels il en est qui ne savent pas même
distinguer le courant continu de l'alternatif, aient vu là une
occasion de mettre en doute la valeur professionnelle du personnel technique
dirigé par cette Administration (2) et de lenseignement technique
qua reçu au moins en partie ce personnel (3).
1 - Voir notamment la brochure à laquelle M. le Sous-Secrétaire
dEtat des Postes et Télégraphes fait allusion plus
loin.
2 - Cependant, le corps de singénieurs des Postes, Télégraphes
et Téléphones se recrute environ pour moitié au concours
libre et contient environ un tiers dingénieurs sortis du
rang. Cette disposition démocratique se trouve sous une forme encore
plus nette dans le recrutement des corps des Ponts et Chaussées
et. des Mines, où la loi rend obligatoire lattribution dun
tiers des postes dingénieurs à danciens conducteurs
ou contrôleurs.; mais elle nest encore imitée par aucune
des autres carrières civiles de lEtat, telles que le service
diplomatique, lEnseignement (il nexiste pas encore de loi
qui impose de choisir le tiers des professeurs de Facultés parmi
les anciens maitres répétiteurs), lInspection des
Finances (recrutées encore entièrement hors du rang), etc.
3 - Le seul fait davoir été un brillant élève
des Lycées de lEtat en mathématiques spéciales
et davoir en conséquence passé par une école
scientifique spéciale ouverte à cette élite pour
y apprendre les mathématiques, la physique, la chimie et larchitecture
théorique, rendrait un ingénieur des Postes et Télégraphes
incapable à jamais de tirer aucun profit de léducation
technique quil reçoit ensuite à lEcole supérieure
dElectricité puis à lEcole supérieure
professionnelle des Postes et Télégraphes, ni des ouvrages
quil peut lire, ni de lexpérience de la carrière.
Il semble quici le paradoxe dépasse un peu la mesure.
Qui nentend quune cloche, dit-on, nentend quun
son. Aussi ma-t-il paru intéressant de reprendre ici la
question de lorganisation française des Téléphones
à un point de vue un peu plus sérieux, et sans doute plus
impartial; car la psychologie et lexpérience de la vie prouvent
que les attaques passionnées contre tel ou tel corps de fonctionnaires,
ou contre telle ou telle institution publique ou privée ne sont
pas en général désintéressées (De
même que, dans toute cause judiciaire énigmatique, il faut
« chercher la femme », suivant un vieux dicton juridique,
de même, dans toute campagne de presse un peu tendancieuse, il faut
chercher « lintérêt personnel » ; il nest
pas difficile, en général, de le découvrir et denlever
par suite toute valeur aux critiques ainsi inspirées. Jai
connu par exemple une Société de secours, dont un membre
attaquait chaque année la gestion du Conseil dadministration.
Il suffit dadmettre sa candidature, discrètement posée,
aux fonctions dadministrateur pour que ses critiques se changeassent
désormais en éloges. Son but était atteint.).
Lauteur du présent article nayant pas en occasion de
pratiquer la téléphonie, sabstiendra dans ce qui suit
de discuter le côté technique de cette question et se contentera,
sur le terrain des idées générales ouvertes à
la discussion, de faire appel aux renseignements très intéressants
contenus dans une récente et documentée publication (Bulletin
de la Société Internationale des Electriciens 2 juin 1909)
de M. André, ingénieur des Postes et Télégraphes,
et aux discussions parlementaires : séance du 6 novembre
1908 (voir en détail dans cette
page) du Journal Officiel,
Il terminera par quelques considérations, toujours dordre
général, que lui a suggérées cette lecture,
au sujet des responsabilités en cause et de la réorganisation
des Téléphones.
LA BATTERIE CENTRALE ET LINCENDIE DE GUTENBERG
Dans la première partie de sa conférence, citée plus
haut, M. André a exposé les avantages et la raison dêtre
de la batterie centrale, dont lemploi sest généralisé
dabord aux Etats-Unis (sans doute à cause du prix plus élevé
de la main-duvre dans ce pays); il a décrit linstallation
provisoire du poste central de Gutenberg réalisé à
la suite de lincendie malheureux
du 20 septembre 1908,
Nous n'insisterons pas sur les détails, aujourdhui bien connus,
des circuits des multiples et des postes dabonnés à
batterie centrale; M. André en a présenté des reproductions
en miniature très intéressantes sous forme dune maquette
expérimentale sur laquelle sont fixés et accouplés
les divers organes dune ligne dabonnés et dun
groupe de départ à batterie centrale intégrale; deux
postes mobiles à batterie centrale intégrale sont reliés
par des fils volants aux attaches du répartiteur intermédiaire
et du répartiteur dentrée du panneau ; lensemble
est alimenté par une batterie de 12 éléments daccumulateurs
qui allument les lampes d'appel et desupervision.
La maquette portait à sa partie inférieure des fusibles
protégeant le multiple et représentant fidèlement
le montage qui avait été réalisé pour le multiple
sinistré du quatrième étage de Gutenberg. «
La protection contre les courants dappel alternatifs, dit M. André,
avait été également prévue, de sorte quil
est permis de croire que la batterie centrale ne peut pas être mise
en cause dans le sinistre de lhôtel des Téléphones.
»
Il est intéressant de rappeler à cette occasion que cette
question de la protection (qui na pas été dailleurs
exposée avec toute la clarté désirable) à
mon avis, a donné lieu à de vives critiques devant le Parlement
et dans la Presse. Des critiques amateurs, auxquels la malveillance paraît
avoir affaibli un peu la mémoire, nont même pas craint
dinsinuer, à cette occasion, que les ingénieurs des
Télégraphes, familiarisés seulement avec le courant
des piles et ignorant le danger des accumulateurs (!), avaient occasionné
lincendie en oubliant de mettre des fusibles sur les conducteurs
provenant de la batterie. Cependant jai entendu dire quun
coupe-circuit sur le courant principal dune batterie comme celle
de Gutenberg de 4900 AH et dun débit normal de 300 à
400 ampères, ne pourrait servir à limiter un courant de
perte au point de prévenir un incendie, mais seulement à
protéger la batterie elle-même contre un court-circuit ;
et que lEcole des Postes et Télégraphes comprend depuis
longtemps un cours délectricité indusé que
par labsence de tout personnel à lheure où il
sest produit, par suite dune circonstance tout à fait
fortuite; comme la expliqué à la Chambre M. le Sous-Secrétaire
dEtat, laccident sest produit un dimanche, jour où
le service de la surveillance est arrêté à 6 heures
au lieu de 9 heures; par suite dune erreur dans les ordres, il y
a eu une absence de surveillants pendant 3 heures.
(M. le Sous-Secrétaire dEtat des Postes et Télégraphes
a d'ailleurs fait connaitre son opinion dans ces termes à la Chambre
:
« Jai lu dans quelque vague brochure quon colporte aux
alentours de la Chambre ou quon glisse dans le courrier de nos collègues,
que nos ingénieurs des Télégraphes et des Téléphones
se seraient montrés depuis longtemps inférieurs à
leur tàche, quils nont rien prévu, rien fait,
et que cest leur faute si le service est défectueux ».
Si ladmirable travail auquel vient de se livrer notre corps d'ingénieurs
et nos équipes d'ouvriers pour rétablir le service en une
période de temps que personne navait osé supposer
aussi courte, ne venait pas donner un éclatant démenti à
cette audacieuse affirmation, il me serait facile de montrer par dautres
exemples la valeur de notre personnel technique, ingénieurs et
ouvriers. Car je tiens à le dire hautement je ne
les sépare pas plus qu'ils ne se séparent eux-mêmes,
les ouvriers connaissant la science de leurs chefs et ces derniers appréciant,
comme ils le méritent, le dévouement et l'ardeur de leurs
« subordonnés, » (Très bien ! très bien
!)
Les applaudissements de la Chambre ont montré qu'elle a partagé
l'opinion du Sous-Secrétaire d'Etat. Celui-ci a d'ailleurs expliqué
pourquoi les coupe-circuits sur les répartiteurs sont justifiés
à l'étranger, où la presque totalité des réseaux
comprend des conducteurs aériens et quil en est de mème
en France sur les réseaux de province (cela ne met pas à
labri du reste, des incendies, comme on la vu à Grenoble},
mais quils nont pas la mème raison dêtre
avec des circuits souterrains. Dailleurs, la question des coupe-circuits
protecteurs nest pas si simple quelle en a lair; car,
pour être de bons protecteurs, ils doivent être très
sensibles et risquent dinterrompre constamment lexploitation.
Cest pourquoi les abonnés du Havre et de Rouen par exemple
en réclament constamment la suppression dans leurs postes.
Une erreur darchitecte avait été également
commise dans la non-obturation des cheminées et des câbles;
et ce quil y a de curieux, cest quune Commission spéciale
comprenant des pompiers, et qui avait été constituée
au mois de juillet précédent, pour examiner limmeuble,
ne sétait point aperçue du rôle nuisible que
pouvaient jouer les cheminées en cas dincendie; dans dautres
pays tels que la Belgique et la Suisse, on ne sen était pas
préoccupé, et cest seulement depuis lincendie
de Gutenberg quon a obturé ces cheminées dangereuses.
Cela prouve en passant combien il serait opportun de développer
davantage dans un esprit pratique lenseignement de larchitecture
que les ingénieurs des Postes et Télégraphes ne reçoivent
quincomplètement à lEcole polytechnique ; on
voit aussi combien se trompent les personnes qui parlent de linutilité
de ces études.
Après avoir rappelé lincendie, M. André montre
avec quelle rapidité et quel succès ladministration
française, avec laide des constructeurs qui lui ont prêté
leur concours, sest tirée dun pas si difficile. Lincendie
avait annihilé 20 000 lignes dabonnés et plus de 400
circuits interurbains. On peut se rendre compte à quel travail
gigantesque de réédification on se trouvait acculé.
Eh bien! ce travail a été heureusement exécuté
dans un temps qui détient certainement le record de la rapidité.
Par exemple, on a vu une des Compagnies chargées de la construction
des multiples, exécuter un multiple complct de 10 000 abonnés
dans le délai invraisemblable de 18 jours.
La transformation a exigé dimportants travaux darchitecture,
le déblaiement du sous-sol, la constitution dun réseau
provisoire, la remise en état du répartiteur de toutes les
lignes urbaines, suburbaines et interurbaines. Ces travaux se sont poursuivis
nuit et jour.
(Le gouvernement avait fixé, pour la remise en état du
réseau téléphonique, des délais de deux mois
et de deux mois et demi pour deux maisons de construction. Cette rapidité,
on la retrouve dans les constructions : en 18 jours, un hangar provisoire
clos et couvert de 70 mètres de long et 10 de large était
livré aux constructeurs des appareils téléphoniques.
Linstallation des arrivées de câbles fut particulièrement
pénible ; il fallut faire passer des galeries sous les égouts
en ouvrant des galeries de mines brisées analogues à celles
exécutées pour les travaux du Métropolitain. 20 jours
suffirent pour ce travail, qui fut conduit sans relâche jour et
nuit. La remise en état des lignes fut effectuée dans le
délai de six semaines. Les opérations de déblaiement
du sous-sol eurent lieu sans interruption ; 50 tonnes de débris
furent enlevées; un réseau provisoire fut constitué
dès les premiers jours ; les grands circuits fonctionnèrent
quatre jours après lincendie ceux de Londres, Bruxelles,
Francfort, le lendemain mème de la catastrophe. En temps normal,
une équipe de 5 hommes met deux jours pour remplacer une tête
«le câble; le travail fut divisé: une équipe
reconnaissait les fils et les soudait, tandis quune autre équipe
préparait la tête verticale sur la quelle sont rattachés
les conducteurs. Trois semaines après lincendie, 1 800 lignes
dabonnés étaient rattachées).
On peut critiquer parfois l'Administration, mais il faut bien reconnaître
quelle a réalisé un tour de force en rétablissant,
en un délai de six semaines, toutes les communications interurbaines
et suburbaines dans le nouvel immeuble du 29 de la rue du Louvre.
LA TÉLÉPHONIE EN FRANCE ET A LÉTRANGER
Dans une seconde partie de son étude, M. André donne une
comparaison intéressante entre la téléphonie en France
et à létranger.
Le développement pratique du téléphone a été,
il faut le reconnaître, infiniment plus rapide et plus considérable
aux Etats-Unis quen Europe (On trouve à ce sujet d'intéressantes
statistiquesdans la communication de M. André.); nous en rechercherons
plus loin les causes. Cel les-ci ne nous permettent pas daccepter
sans réserve le pronostic optimiste de M. André, quen
Europe et particulièrement en France, ce nest plus à
présent quune question dannées pourque la situation
devienne comparable à celle des Etats-Unis. Quoi quil en
soit, les statistiques du 1er janvier 1909 montrent que les Etats-Unis
diposaient à eux seuls, à cette date, de 6 833 366 postes,
tandis que lEurope entière nen possédait que
a 431 815, et la France 197 200. Ce développement extraordinaire
de la téléphonie aux Etats-Unis sest produit en partie
grâce à ladoption de la batterie centrale, qui supprime
léparpillement de lénergie électrique
de lancien système et les difficultés (qu'il ne faut
pas exagérer dailleurs) dentretien des piles.
Il est dû aussi, en plus grande partie, croyons-nous, à ladoption
du système des conversations taxées en remplacement de lancien
système forfaitaire, dont seuls les gros consommateurs tirent profit
au détriment des petits. La taxe par conversation, seule équitable,
est du reste envisagée dans le programme de réforme de lAdministration
française.
Depuis 1906, cette administration est entrée en effet dans la voie
du progrès et a pris toutes les dispositions pour hâter autant
que possible la transformation en batterie centrale, tant désirée
par le public parisien. Si le désastre de Gutenberg navait
pas eu lieu, cette transformation serait aujourdhui chose faite.
On aurait donc mauvaise grâce à ne pas accorder le délai
moral et matériel nécessaire à la réparation
des dommages occasionnés par cet incendie. Dès que la batterie
centrale sera généralisée, il ny aura plus
rien qui s'opposera aux méthodes dexploitation usitées
en Amérique.
M. André cite le résultat dune intéressante
enquête faite par un auteur impartial, M. Hesketh, directeur des
Postes, des Télégraphes et des Téléphones
dun des Etats de lAustralie. Cet ingénieur attribue
lavance des Américains en matière téléphonique
à lesprit plus progressiste du public, plus prompt à
se servir de nouveaux moyens de communication et des perfectionnements,
et aussi au développement considérable des bureaux privés
annexes. Tout le secret de la popularité et de lextension
du téléphone en Amérique réside, dit-il, dans
les facilités procurées par le développement des
bureaux privés annexes à batterie centrale et par lapplication
des tarifs à conversations taxées et à paiement préalable
.
Tout en prônant aussi la batterie centrale, M. Hesketh estime quil
est indispensable de développer linstruction téléphonique
du public .
Cest par ces procédés quon pourra peut-être
arriver en Europe à une densité de 20 postes téléphoniques
pour 100 habitants, beaucoup dépassée aux Etats-Unis dans
certaines villes et presque atteinte, en Suède, par Stockholm(15,5
%).
Quant au système des commutateurs automatiques, si imprudemment
proné, comme une panacée merveilleuse, par quelques personnes
qui reprochent à lAdministration française de ne pas
lavoir déjà adopté partout, M. Hesketh dit
quil est plus que douteux quil doive remplacer les autres
méthodes et notamment le système à batterie centrale,
déjà largement automatique : " Le perfectionnement
probable sera de placer plus de systèmes automatiques entre les
mains de lopératrice et de maintenir le poste de labonné
dans son état actuel de simplicité"... Nous ne connaissons
jusquà présent aucun système automatique qui
se prête à ladoption des bureaux privés annexes,
des lignes partagées, des tarifs à conversations taxées
et à paiement préalable. Ce sont, on lavouera, de
graves défauts, au point de vue commercial.
Tel est aussi lavis de M. André, qui recommande la plus grande
prudence dans ladoption de lauto-commutaleur, innovation qui,
bien quil date déjà dun quart de siècle,
semble rester à létat dexpérience, car
il est rare den trouver deux du même type dans les installations
existantes. Dailleurs, le calcul démontre que sa complication
mécanique entraîne des frais dentretien et de réparation
au moins équivalents à léconomie de personnel
quil réalise.
Lappareil ne se prête pas bien, dit-il, à certains
services importants dun grand réseau taxé par conversation
(emploi des lignes partagées, communications interurbaines, bureaux
privésannexes). On ne peut guère envisager de succès
possible que pour les réseaux de province à bureau central
unique avec abonnement forfaitaire.
Aussi, lauto-commulateur sest-il peu répandu jusquici,
malgré les affirmations contraires; aux Etats-Unis, les abonnés
qui lemploient ne représentent pas 1 % du total des abonnés.
Et récemment encore, la « Columbus Automatic Telephon C°
» qui exploitait, depuis 1903, un auto-commutateur de 900 abonnés,
a été mise en faillite. En Europe, ladministration
autrichienne, qui comptait mettre en service, il y a six mois,quatre bureaux
centraux automatiques, na pas encore pu réaliser ce projet.
Une des questions les plus intéressantes, daprès ce
qui précède, est celle des bureaux privés annexes;
la popularité des grands réseaux américains est justement
due à l'installalion privée de 20, 100 et jusquà
1 000 postes, réservés aux communications intérieures
dun grand magasin, dune usine, dune banque, ou dun
grand hôtel. Les principes essentiels de ce système, c'est
lautomatisme des signaux lumineux dappel et de fin de conservation,
et la fourniture du courant par le bureau central.
M. André décrit, avec quelques détails, cette intéressante
application de la batterie centrale aux bureaux privés annexes,
et les standards automatiques correspondants; nous devons malheureusement
renvoyer à sa conférence pour ces détails comme pour
ceux des grands multiples du Gutenberg.
Il envisage également quelques autres problèmes téléphoniques
intéressants, tels que les étalons de transmission de la
voix, les tarifs des bureaux, léducation des téléphonistes
et inspecteurs. A propos des téléphonistes françaises,
auxquelles on a reproché à létranger un certain
manque de discipline (On peut citer par exemple à lheure
actuelle un grand nombre dingénieurs de Télégraphes
qui se sont fait par leur mérite de hautes situations dans lindustrie.
Lun deux a même été récemment porté
par le libre vole de ses confrères industriels à la présidence
dit Syndieat des usines délectricité. Combien mesquines
et tendancieuses paraissent à côté de cela les attaques
brutales quon a dirigées contre eux collectivement, sans
pouvoir ou oser dailleurs citer aucun nom!),
M. André montre quelles ont lesprit prompt, du courage,
et surtout énormément de souplesse et de la bonne volonté,
et dexcellentes qualités professionnelles. Elles n'auront
rien à craindre des comparaisons avec les autres pays lorsquelles
seront soumises aux mêmes conditions générales que
dans ces pays. Leur recrutement mixte par le concours et la large place
faite aux ingénieurs sortis du rang, offrent toutes les garanties
voulues daptitudes théoriques et pratiques ; celles-ci sont
complétées par une éducation technique très
complète à lEcole supérieure dElectricité,
puis à lEcole supérieure des Postes et Télégraphes.
Il est même plutôt à craindre quen vertu de leurs
connaissances variées et de leurs qualités fort appréciées
dans lindustrie, les ingénieurs des Télégraphes
aient une tendance à quitter les services de lEtat pour l'industrie.
Comment expliquer, dès lors, quavec des éléments
aussi bons, comme ingénieurs, comme praticiens et comme opératrices,
lAdministration française soit arrivée jusquici
à de si médiocres résultats ? Tout simplement, croyons-nous,
aux erreurs administratives, soit anciennes soit permanentes, qui proviennent
en partie de notre organisation bureaucratique et budgétaire, et
en partie de notre caractère national.
Tout dabord, les Téléphones sont en France un monopole
dEtat et présentent par conséquent les défauts
de tous les monopoles, c'est-à-dire en particulier une gestion
peu industrielle, le mauvais rendement et la stagnation qui résultent
fatalement de labsence de concurrence et de limpuissance des
réclamants contre une Administration dEtat.
(Notre thèse est ici contraire à la tendance étatiste
qui se fait jour actuellement en France. Cest ainsi quon oppose
volontiers aux grandes Compagnies de chemins de fer françaises
les Chemins de fer dEtat prussien que certains de nos compatriotes
supposent mieux dirigés; il ny a quun malheur, cest
que, de lavis même dun économiste allemand éminent,
M. Kauffmann, qui a patiemment étudié la gestion des chemins
de fer français, nos Compagnies privées ont, en restant
dans des conditions comparables, réalisé des coellicients
dexploitation meilleurs et des résultats sensiblement supérieurs
à ceux des chemins de fer prussiens. Encore fant-il tenir compte
quen Allemagne la discipline toute militaire du personnel des chemins
de fer offre des facilités quon ne rencontre pas en France;
lavenir permettra de sen rendre compte. De même, on
constate actuellement en Italie que le passage des Téléphones
des mains dune Compagnie privée à celles de lEtat,
loin de produire les progrès quon en attendait, na
jusquici provoqué quune forte augmentation du nombre
des employés supérieurs et des dépenses dexploitation.).
Quand une société privée, a dit un député,
quand un industriel organise un service, comme il sait quil aura
à payer de fortes indemnités si un accident se produit chez
lui et sil cause un préjudice à ses clients, il emploie
tous ses soins à réaliser une installation parfaite. Mais
quand cest lEtat qui prend en mains une exploitation, le ministre
dont elle relève sait bien que, lorsque laccident arrivera,
il ne sera plus au pouvoir. Par conséquent, il laisse aller un
peu les choses, se souciant modérément de ce qui peut arriver
dans la suite .
En outre, la gestion de ce monopole a été à tort
confiée jusquici à des hommes politiques.
Cest ce qua déclaré un député
socialiste de grande valeur, et qui étudie depuis plusieurs années
lAdministration des Télégraphes et Téléphones,
quand, aux applaudissements de la Chambre, il sest exprimé
comme il suit : "Je déclare que vous naurez de bon régime
postal télégraphique et téléphonique que lorsque,
à la tête de ce régime, vous naurez pas un homme
politique" (Applaudissements)
Jentends dire par là quon devrait mettre à la
tête dune industrie dEtat un homme à lesprit
industriel (C'est cela, Très bien, sur divers bancs) ; un
homme à lesprit industriel et commerçant qui, à
labri des fluctuations politiques (Applaudissements), ne prenant
part à aucun conseil de cabinet, nétant pas appelé,
sous prétexte quil est chargé de présider à
ladministration des Postes, des Télégraphes et des
Téléphones, nétant pas,par cela même,
appelé à décider sur les affaires gouvernementales
de ce pays, soit libre en un mot de travailler tranquillement, paisiblement
et durablement à la gestion de la haute industrie qui lui est confiée.
» (Très bien! Très bien! sur divers bancs.)
Le même député a réclamé également
la conversation taxée, quune Administration privée
aurait depuis longtemps été amenée à introduire.
Il faudrait ajouter les « bureaux privés annexes »,
d'après ce que nous avons signalé plus haut.
Il faut avouer aussi que notre caractère national, trop conservatif,
nuit en général à la rapidité de modifications.
Une Administration dEtat, même si elle est disposée
aux nouveautés, croit remplir un devoir vis-à-vis de la
communauté en sacrifiant le moins possible le matériel et
les installations existantes; cest un des motifs qui ont retardé
ladoption de la batterie centrale en France. Si on constate aux
Etats-Unis des progrès extrêmement rapides et un développement
prodigieux de la téléphonie, cest précisément
parce que, dune part, les Téléphones sont entre les
mains de Sociétés industrielles, et, dautre part,
parce que le caractère américain, aventureux et peu économe,
na jamais reculé devant de grandes dépenses et des
remaniements incessants et très onéreux des installations
faites à peine quelques années auparavant. Cest ainsi,
par exemple, que la « New-York Telephone C° » na
pas hésité, en 1898, lorsque New-York et Paris avaient chacun
25 000 abonnés, à mettre au rancart la totalité de
son matériel téléphonique, pour le remplacer par
du matériel entièrement neuf, prévu pour un développement
immédiat de 80 000 abonnés, chiffre qui, à cette
époque, était considéré comme fantastique.
Croit-on quune Administration française aurait pu exécuter
une pareille révolution.et engager de pareilles dépenses
et que le Parlement laurait suivie ? Les administrateurs non techniciens,
qui (il ne faut pas l'oublier) sont les maîtres dans tout organisme
bureaucratique, auraient-ils même suivi les techniciens si ceux-ci
leuravaient fait une pareille proposition ? Lexpérience a
maintes fois démontré le contraire.
Dailleurs, pendant de longues années, les techniciens ont
été mal vus dans ladministration des Postes et Télégraphes;
on peut se rappeler quil y a une vingtaine dannées,
tandis quil aurait fallu renforcer la spécialisation technique
et pour cela favoriser les techniciens, l'autonomie du corps des ingénieurs
des Télégraphes avait été supprimée
et ce personnel avait été dispersé et mis sous les
ordres des directeurs régionaux des postes, simples bureaucrates.
Une pareille faute administrative se paie et il faut longtemps pour la
réparer. Même dans ces dernières années, la
situation faite aux ingénieurs des Postes et Télégraphes
était tout à fait hors de proportion avec les services très
importants quils avaient à diriger. Cest même
un des motifs pour lesquels la réalisation pratique de la télégraphie
sans fil par le Ministère des postes et télégraphes
a été si longtemps retardée; dans cette circonstance
encore, on a pu voir envoyer en province, dans un service ordinaire, un
ingénieur de valeur qui sétait spécialisé
dans les études de télégraphie sans fil, et il a
fallu beaucoup plus tard reconstituer ce service, supprimé si malencontreusement.
Il ne suffit donc pas de mettre à la tête de l'Administration
des Télégraphes un homme à lesprit industriel,
il faut en outre lui permettre de donner à ses services techniques
les développements, lautonomie et linfluence nécessaires.
Lautonomie des services reconnue depuis longtemps désirable,
mais toujours retardée par des changements de ministères
ou dautres difficultés du même genre, vient seulement
dêtre réalisée par M.le ministre des Travaux
publics, des Postes et des Télégraphes, quon doit
féliciter de son heureuse décision. Il a nommé à
la tête du service des .Téléphones, après lavoir
enfin séparé des Télégraphes, un ingénieur
en chef réputé pour sa compétence et pour sa vive
intelligence (qui s'est exercée dans des branches très variées).
Celui-ci trouvera là sans doute une occasion rare de donner toute
la mesure de sa valeur en organisant sur de nouvelles bases tout le service
téléphonique. Il faut espérer quen particulier
il saura réaliser les conditions essentielles de toute bonne gestion
industrielle, à savoir la spécialisation de ses ingénieurs,
lélasticité de son budget, le contact permanent de
son service avecdes conseils éclairés, industriels et commerciaux.
Jusqu'ici,et par une erreur administrative que ne commettrait aucune entreprise
privée, on na pas su spécialiser les ingénieurs
dans la téléphonie; au hasard de l'avancement, on les faisait|
passer dun service télégraphique ordinaire à
lexploitation téléphonique, à la construction
du matériel, à la télégraphie sous-marine,
à la télégraphie sans fil, aux travaux de laboratoires,
etc.
Cétait une véritable gageure dont il existe bien dautres
exemples en France. Il est temps de réagir contre cette pratique
nuisible et de spécialiser dans la téléphonie, dès
leur sortie de lEcole supérieure des Postes et Télégraphes,
quelques jeunes ingénieurs intelligents, en leur faisant faire
des stages et des missions aux Etats-Unis, et d'accorder ensuite plus
dinitiative et de responsabilité à ces éléments
jeunes, comme cela se fait dans dautres corps dingénieurs.
Le rôle des chefs doit être surtout un rôle de contrôle
et les jeunes sont mieux capables dinitiative que les vieux.
Mais lautonomie technique ne saurait suffire pour obtenir les résultats
attendus, si lon ny joint lautonomie budgétaire.
Il ne faut pas se dissimuler, en effet, que la grande, la véritable
cause de notre mauvaise situation actuelle, cest le manque d'indépendance
du budget des télégraphes et des téléphones
; de là provient la grande infériorité de nos monopoles
dEtat par rapport aux grandes Compagnies étrangères.
Si l« American Telegraph and Téléphone C°
» gère aujourdhui le réseau le plus formidable
du monde entier ( 3 215 245 postes dabonnés et 1 150 000
postes de compagnies affiliées, alors que lEurope entière
nen comprend que 2 431 815), ce nest pas, croyons-nous, à
cause de la valeur particulière de ses ingénieurs (nous
avons eu tendance à nous exagérer naguère la prétendue
supériorité des ingénieurs américains), cest
par suite de lautonomie financière de cette vaste entreprise.
Seule, cette indépendance financière peut donner la possibilité
de créer des capitaux de réserve et demployer des
excédents de recettes à des améliorations; seule,
elle peut permettre les longs desseins et les grandes décisions,
comme celles qua prises la New-York Telephone Co, citée plus
haut.
Rien de semblable nest possible pour une administration qui est
obligée de demander, au jour le jour, des crédits au Parlement,
toujours à court dargent, et de verser au budget général
toutes ses recettes, sur lesquelles le ministre des Finances compte, et
quil ne permet donc pas de diminuer temporairement par des abaissements,
ni même des changements dassiette des taxes. Encore faut-il
noter que les crédits accordés après de longs délais,
de longues discussions, arrivent souvent trop tard et que des retards
dans les travaux risquent de les faire annuler en fin dexercice
budgétaire, comme on la vu en ces dernières années;
et tout est alors à recommencer, projets, propositions et discussions.
On a découvert récemment en France, vingt-cinq ans après
le reste de lEurope, que, pour avoir de bons ports de commerce,
il fallait leur donner une autonomie et une direction par comité
exécutif spécial. Le nouveau ministre des Travaux publics,
qui vient de déposer un projet dans ce sens, tiendra sans doute
à honneur de rester fidèle à ses convictions et de
les appliquer à lAdministration des Téléphones.
Quand on veut avoir de bons Téléphones, il faut dabord
leur donner de bonnes finances, et pour cela, il n'y a pas d'autre moyen
durable et efficace que lautonomie budgétaire.
Avec celle ci, le monopole pourra se constituer sous une forme à
peu près industrielle, à défaut des Compagnies privées
qui auraient pu le faire depuis de longues années. Ingénieurs
et administrateurs pourront alors avoir lesprit industriel, actuellement
incompatible avec lorganisation admistrative française des
Télégraphes et Téléphones.
Il conviendrait sans doute aussi, pour rendre effectives les responsabilités,
de ne pas les éparpiller dans des commissions anonymes et pratiquement
irresponsables, dont il y a abus dans les Télégraphes et
Téléphones. En matière administrative, la responsabilité
personnelle assure, de la part de tous, une plus grande attention, un
service plus efficace et rend seule possible les sanctions utiles en cas
de fautes ou derreurs commises.
Quant à lesprit commercial, on ne saurait reprocher à
des ingénieurs de ne pas toujours lavoir, parce que cela
n'est pas leur métier; il est rare quon puisse trouver réunies
dans une même personne des aptitudes aussi différentes, par
exemple, que la science et le commerce. Le tort est seulement de vouloir
transformer en commerçants des ingénieurs qui nen
ont pas la vocation. Il conviendrait donc de faire appel aux conseils
de spécialistes en matière commerciale; de même que
certaines Compagnies de chemins de fer (par exemple la compagnie P.-L.-M.)
ont obtenu des résultats remarquables pour lexploitation
de certaines marchandises en créant depuis quelques années
un service dagents commerciaux, de même lAdministration
des Téléphones pourrait utilement avoir quelques agents
commerciaux, formés au besoin dans les Compagnies téléphoniques
américaines. En outre, ces Administrations pourraient recueillir
dutiles avis en consultant périodiquement certaines personnalités.
Le député déjà cité plus hauta signalé
en particulier lintérêt quil y aurait à
faire appel à la collaboration des abonnés et du personnel
inférieur. De même que le consommateur est qualifié
pour indiquer si le service est bien ou mal fait, dit-il, le personnel
est également qualifié pour donner sur le fonctionnement
des rouages de la machine administrative les plus précieux renseignements.
Quon me permette d'ajouter : les grands commerçants ou les
grands industriels peuvent donner également dutiles renseignements
sur les méthodes commerciales appropriées.
La meilleure manière de satisfaire à ces desiderata serait,
semble-t-il, de créer auprès de l'Administration téléphonique
un « Comité technique des Téléphones »
analogue au Comité délectricité et au Comité
technique des chemins de fer du ministère des Travaux publics,
et formé de même par la réunion de représentants
des services,de ladministration, de lindustrie et du commerce,
des associations dabonnés et d'employés, etc. Un pareil
Comité constituerait un véritable Conseil de perfectionnement,
en même temps quil pourrait donner lappui de son autorité
à toutes les réformes et à toutes les propositions
budgétaires de lAdministration et de sesingénieurs.
CONCLUSIONS
Des notes qui précèdent, écrites sans aucune prétention,
on peut conclure, croyons-nous, que les erreurs qui ont retardé
le progrès téléphonique en France ne sont pas le
fait des techniciens, mais des errements administratifs, et de la mauvaise
gestion routinière dun monopole.
On trouvera donc la solution dans une organisation industrielle et commerciale
bien comprise, où chacun sera à sa place, (lingénieur
dans la technique et le commerçant dans la gestion commerciale);
avant tout, dans lautonomie des services et dans une autonomie budgétaire
aussi développées que le permettront nos institutions; et
enfin dans la constitution d'un Comité de perfectionnement permettant
à toutes les compétences de faire entendre leurs voix, détablir
un programme rationnel et den faire poursuivre lexécution.
MARC LABROSSE,
Ingénieur électricien
sommaire
CHAMBRE DES DÉPUTÉS Session extraordinaire
de 1908.
Dans ce récit c'est l'occasion de présenter des membres
du gouvernement Georges Clemenceau, :
- Louis Barthou, Ministre républicain modéré
des Travaux publics, des Postes et Télégraphes du 14 mars
1906 au 24 juillet 1909. Prédécesseur Georges Trouillot.
- Fernand Rabier exerce des mandats de conseiller municipal, maire,
conseiller général, président du conseil général,
député et sénateur. Il rentre au Palais-Bourbon à
la suite des élections partielles de 1888. À la Chambre
des députés, ce proche d'Émile Combes, joue un rôle
important : secrétaire de 1889 à 1891 et vice-président
de 1906 à 1908 puis en 1914.
- Julien Simyan, Notable bourguignon, maire, conseiller général,
député radical-socialiste, c'est une homme politique....
Il est appelé par Georges Clemenceau en octobre 1906 pour occuper
dans son gouvernement le poste de sous-secrétaire d'État
aux Postes et Télégraphes, auprès du ministre
des Travaux publics et des Postes et Télégraphes Louis Barthou.
Il détient ce portefeuille ministériel de second plan durant
près de trois ans. En 1908 il rend part à la discussion
des interpellations relatives à lincendie de lhôtel
des téléphones à Paris. D'anonyme parlementaire qu'il
était, plutôt classé dans la gauche de son parti,
il est projeté au premier rang de l'actualité lors des grèves
générales des postiers qui paralysent les PTT durant le
premier semestre de l'année 1909.
- Georges Berry est avocat au barreau de
Paris et s'occupe parallèlement des questions d'assistance sociale,
puis est Conseiller municipal de Paris de 1884 à 1894, il siège
sur les bancs des conservateurs. Il est député de la Seine
de 1893 à 1915, siégeant à droite et se présentant
comme un ancien monarchiste rallié à la République.
Il s'intéresse tout particulièrement aux questions sociales.
Orateur parfois virulent, il est sanctionné en 1900 par une censure.
Il est inscrit au groupe parlementaire des Républicains nationalistes.
- Maurice Barrés, écrivain, député
et journaliste parisien, demande à interpeller le Ministre des
Travaux publics sur la situation faite aux abonnés du téléphone
par lincendie du bureau de la rue Gutenberg.
sommaire
7 novembre extrait du Journal Officiel, deuxième
séance du 6 novembre 1908.
Présidence de la chambre des députés Fernand
Rabier.
DISCUSSION DE PLUSIEURS INTERPELLATIONS RELATIVES A L'INCENDIE DE L'HÔTEL
GUTENBERG de Mr Georges Berry
La séance est ouverte à trois heures.
M. le président. L'ordre du jour appelle la discussion des
interpellations:
1° de M. Georges Berry, sur l'incendie de l'hôtel
Gutenberg et ses conséquences;
2° de M. Maurice-Binder, sur les mesures prises et à
prendre pour assurer la reprise, dans le plus bref délai possible,
des communications téléphoniques;
3° de M. Maurice Barrès, sur la situation faite
aux abonnés du téléphone par suite de l'incendie
du bureau de Gutenberg.
La parole est à M. Georges Berry pour développer son interpellation.
M. Georges Berry. Méssieurs, je vous demande toute votre
bienveillance, car j'ai à développer une interpellation
qui touche à deaucoup de questions techniques et pour laquelle
il m'est absolument nécessaire d'obtenir un silence. relatif. (Parlez!)
Le 20 septembre dernier, l'Hôtel Gutenberg, c'est-à-dire
le bureau central des lignes téléphoniques, qui contenait
20000 services d'abonnés, devint en quelques heures la proie des
flammes. Cet incendie eut pour ;conséquence de bouleverser tous
les établissements industriels et commerciaux de Paris. En effet,
à ce bureau central étaient rattachés les abonnés
du centre de Paris, c'est-à-dire ceux qui font le plus d'affaires
dans Praris, et dans la baniieue et en province. Beaucoup de ces commerçants
et industriels ont perdu de ce fait une partie de leur clientèle,
qui, n'étant plus rattachée à eux par le téléphone,
est allée aux concurrents dont la ligne téléphonique
était intacte.
D'un autre côté, cet incendie a eu pour autre conséquence
de détruire un hôtel qui nous avait coûté très
cher et dont l'installation avait entraîné une dépense
de plusieurs millions. Nous sommes donc en présence d'une perte
considérable pour le trésor de l'Etat. Aussi je crois que
dans ces conditions il est nécessaire d'étudier les causes
de cet incendie, non seulement afin de mettre en présence de cette
catastrophe les responsabilités, mais encore et surtout pour prévenir
dans l'avenir de pareils accidents et pour parer aux éventualités
néfastes qui pourraient se présenter. (Très bien!
très bien) . Vous savez tous, messieurs, comment s'est produit
l'incendie.
M. Pelisse. Il y a eu le feu. (Bruit.)
M. Georges Berry. Mon cher collègue, votre interruption
est très intéressante (On rit), et je vous remercie de l'avoir
produite, mais je vous prie de vouloir bien ménager vos effets.
(Nouveaux rires.) Comment le feu s'est-il déclaré ? L'incendie
a pris dans les sous-sols de l'hôtel Gutenberg,et, en quelques minutes,
montant par les cheminées qui contenaient et qui conduisaient les
câbles, il s'est répandu dans les quatre étages. A
l'hôtel Gutenberg il y avait, en eflet, quatre étages où
étaient superposés le service téléphonique.
C'est donc dans les sous-sols qu'il faut chercher la cause du sinistre.
On a institué une commission ministérielle qui cherche depuis
bientôt deux mois les causes de l'incendie. Elle ne les a pas encore
trouvées, et j'ai bien peur qu'elle ne les trouve jamais! Cependant
il y a trois hypothèses que l'on peut envisager: ou bien le feu
est venu de l'extérieur, conduit par des lignes auxiliaires, dans
les sous-sols de l'hôtel Gutenberg ; ou bien c'est par un court-circuit
qui se serait produit, soit dans les services, soit dans le répartiteur,
que l'incendie a été allumé; ou enfin, par suite
de l'installation de la batterie centrale qui fournissait une tension
beaucoup plus considérable qu'auparavant, les fils électriques
ont pu être surchauffés par cette tension et mettre le feu
au répartiteur établi dans les sous-sols.
Voilà les trois hypothèses que j'envisage.
M. Lebrun. Il y en a d'autres.
M. Georges Berry. Vous les indiquerez si vous les connaissez, mon
cher collègue; quant à moi, je ne les aperçois pas.
J'ai eu l'honneur et j'en remercie M. le sous-secrétaire
d'Etat des postes d'être accompagné par M. le directeur général
des téléphones, dans ma visite de l'hôtel Gutenberg;
je me suis fait autant que j'ai pu une opinion que je vous apporte ici
en conscience, et j'affirme que je n'ai pas trouvé d'autre hypothèse
que les trois que je viens d'indiquer; si M. Lebrun en a découvert
une de plus, il nous fera le plaisir de nous l'indiquer; je vous demande
la permission, messieurs, de ne passer en revue que celles que je viens
d'envisager. Et je dis que dans mestrois hypothèses la faute de
l'administration a été une faute lourde. Et d'abord, si
l'incendie a été allumé par un courant venant de
l'extérieur, il suffisait pour éviter le sinistre de placer,
comme on l'a fait partout à l'étranger, chez l'abonné
et à l'entrée du bureau central, un appareil de protection
qui aurait arrêté l'incendie au moment où il aurait
pénétré dans le sous-sol. Or, cet appareil, qui existe,
dans toutes ou presque toutes les villes de l'étranger, était
inconnu à l'hôtel Gutenberg. D'un autre côté,
si l'incendie a été provoqué par un court circuit,
se produisant soit dans les services des étages, soit dans le répartiteur,
ce court circuit aurait été coupé si l'administration
avait aux étages et dans les sous-sols, près du répartiteur,
installé des fusibles coupe-circuits. Là encore, je suis
obligé de reconnaître que l'administration, quoique cela
soit habituel partout, et surtout en Amérique, a dédaigné
les fusibles, ces appareils qui entrent en fusion dès qu'un court
circuit se produit, et il s'en manifeste à chaque instant dans
les bureaux, de ces courts-circuits, puisque le simple rapprochement de
deux fils électriques détermine immédiatement un
courant violent qui s'écarte de sa voie et qui met le feu soit
dans les multiples, soit dans le répartiteur. L'administration
a donc omis, là encore, une précaution absolument nécessaire,
et je ne comprends pas que les constructeurs qui ont édifié
l'hôtel Gutenberg, et qui ne pouvaient ignorer les mesures prises
à l'étranger, n'aient pas compris leur devoir.
J'ajoute qu'au lieu de paraffiner les fils électriques, si on les
avait entourés de coton ignifuge, l'incendie que nous avons subt
n'eût probablement pas davantage été allumé.
(Très bien! très bien!) .... Je vous disais enfin, messieurs,
que, comme troisième hypothèse, l'incendie avait pu être
causée par la faiblesse de nos fils électriques. Je m'explique:
On avait adopté à Gutenberg, il y a quelque temps, la batterie
centrale, innovation qui nous vient d'Amérique. Cette batterie
détermine, au lieu d'un courant continu, un courant alternatif.
Or, il est facile, pour quiconque s'est occupé d'électricité,de
comprendre que le courant alternatif a une tension d'électricité
beaucoup plus forte que le courant continu, car la batterie centrale donne
une tension très supérieure à celle qu'on avait autrefois.
Récemment, j'examinais les tableaux placés aux Sablons,
qui nous représentent un peu l'ancienne organisation de Gutenberg,
le courant alternatif y donnait une tension de 80 volts, tandis qu'auparavant,
avec le courant continu, la tension n'était que de 30 volts, soit
une différence de 50 volts.
Les fils qui supportaient cette tension de 30 volts ont-ils pu supporter
une tension de 80 volts ? C'est la question. Plusieurs ingénieurs
que j'ai rencontrés à Gutenberg ou. aux Sablons m'ont dit
«non»; d'autres ont dit « oui ». Quoi qu'il en
soit, il est certain, qu'en Amérique, dès qu'on s'est servi
de la batterie centrale, on a changé les fils, le remplaçant
par d'autres plus forts. On ne l'a pas fait à Gutenberg
évidemment par raison d'économies. ! Car il faut bien reconnaître
que la question d'économie est le principal coupable dans toute
cette affaire. Le ministre n'a pas osé demander à la commission
du budget les crédits nécessaires pour changer les fils,
comme il n'a pas réclamé l'argent que nécessitait
l'achat de meubles neufs et en conséquence on se contente de réparer
les vieux qui sont presque hors d'usage. Dans de telles conditions on
aboutit fatalement a des incendies comme celui que nous avons à
déplorer aujourd'hui. Mais, quelle que soit la cause de ce sinistre,
il est certain que les précautions indispensables pour l'empêcher
ont été oubliées. Donc l'incendie éclate.
Une fois allumé, était-il possible de l'enrayer avant qu'il
ait pris les proportions que vous connaissez ? Nous allons le voir. Le
feu se déclare dans les sous-sois semble que si dans ces sous-sols
sétais tenus des surveillants, des techniciens, près à
toute alerte, on serait arrivé facilement à arrêter
le feu. Le croiriez-vous, messieurs, dans ces sous-sols que j'ai visités
et que tous ceux qui les ont connus devraient avoir condamnés,
il n'y avait aucun employé de six heures à neuf heures,
moment auquel arrivait un veilleur de nuit, qui n'avait, bien aucune connaissance
en matière d'électricité. Or, le feu s'est précisément
déclaré à six heures et demie ! Il avait beaujeu
Il n'y avait là personne pour entraver sa marche, et si, par un
hasard heureux, Il ne s'était pas trouvé le dimanche de
l'incendie de Gutenberg, les employés de la maison Aboilard qui
travaillaient au quatrième étage, il est probable que la
plupar des employés, peu nombreux, il est vrai , étaient
là, eussent été brulés sans qu'il été
possible de leur porter secours.
Le feu, dis-je, avait commencé vers six heures et demie; à
sept heures les employés de la maison Aboilard, qui avaient terminé
leur travail, descendent dans les sous-sols afin de prendre leurs outils
et changer de vêtements. Aussitôt une fumée intense
les prend à la gorge. Il sentrent, malgré tout, et essayent
d'éteindre le commencement d'incendie. N'yayant pas réussi,
ils remontent en courant, avertissent le surveillant général
qui immédiatement ordonne la sortie des employés. Grâce
à cette coïncidence, nos téléphonistes présents
à Gutenberg ont été sauvés d'une mort certaine.
Donc, si une surveillance permanente et exercée par des techniciens
avait été établie dans les sous-sols, l'incendie
eût été certainement évité. (Applaudissements
sur divers bancs.)
M. Lasies. S'il y avait eu seulement des pompiers !
M. Georges Berry. Je ne reproche pas à l'administration
l'absence des pompiers, parce que le poste des pompiers est très
près de Gutenberg. C'est pourquoi, arrivés de bonne heure,
ils auraient certainement circonscrit l'incendie qui probablement eût
épargné les étages; mais ici encore on se trouve
en présence d'une nouvelle marque d'incurie sans excuse. Il existe,
en effet, .dans les sous-sols des cheminées conduisant aux étages
supérieurs et contenant,comme je l'ai dit, des câbles renfermant
les fils électriques. Or ces cheminées ne sont pourvues
d'aucun obturateur, ce qui fait qu'au début de l'incendie, elles
ont provoqué un véritable appel de flammes et ont servi
d'aliment puissant au feu. Et non seulement ces cheminées n'étaient
pas obturées, mais elles n'étaient séparées
des salles qu'elles traversaient que par une sorte de cloison en bois
qui n'a pu opposer aucune résistance aux flammes, activées
par le courant d'air et qui, en quelques instants ont envahi les salles
de service.
On peut donc dire que la négligence de ceux qui ont installé
l'hôtel Gutenberg avec de pareils vices de construction est la cause
non seulement de l'incendie, mais des ravages désastreux que le
sinistre a occasionnés. J'ajoute que nous n'avons pas eu à
déployer d'accidents de personnes et je viens de vous dire à
quel heureux hasard nous le devions; mais il y avait encore là
il faut bien le dire des négligences coupables, car
si l'incendie avait éclaté un autre jour que le dimanche,
il eût probablement provoqué de nombreux accidents de personnes,
l'administration n'ayant pris non plus aucune précaution en vue
de sauvegarder l'existence des personnes.
Si un particulier, si une société privée avait réclamé
l'autorisation d'ouvrir au public un établissement comme celui
de Gutenberg, oflrant aussi peu de garanties, jamais les inspecteurs de
l'administration ne l'auraient accordée. (Applaudissements sur
divers bancs.)
Quand un théâtre ouvre ses portes, la direction doit faire
placer des lampes à huile pour le cas où l'électricité
s'éteindrait; à Gutenberg, il n'y avait aucune lampe à
huile (Très bien! très bien !)
Dans les établissements publics, il y a des escaliers de dégagement;
à Gutenberg, il n'y avait aucun escalier de dégagement,
chose plus grave: au premier et au quatrième étage de l'hôtel
Gutenberg, les portes de sortie n'étaient capables de donner aucun
accès qu'à une seule personne à la fois; de sorte
que si les deux cents employés avaient voulu fuir, ils auraient
été obligés d'attendre les uns derrière les
autres avant de séchapper, non seulement ces portes étaient
exigues, mais alors que la préfecuture de police exige que les
portes de sortie des établissements publics s'ouvrent à
l'extérieur, certaines portes de l'hôtel Gutentemnerg s'ouvraient
à l'intérieur. Vous voyez les dangers auquels à Gutenberg
étaient exposés les employés et quelles catastrophes
nous pourrions aujourd'hui avoir à déplorer sans les circonstances
heureuses sous ce rapport où s'est produit l'incendie. (Très
bien, très bien au centre M à droite.)
J'ai donc le droit de de dire que l'administration na jamais songé
à établir les protections nécessaires à la
garantie de l'immeuble et à la sauvegarde des employés.
(Tnès bien ! très bien! à l'extrême gauche.)
L'administration, qui est représentée ici par M. le ministre
des travaux publics et par M. le sous-secrétaire d'Etat nous dira
que ce n'est pas nous qui avons construit l'immeuble, ce n'est pas nous
qui l'avons reçu, par conséquent le reproche passe par-dessus
nos têtes. C'est vrai, mais alors je vais serrer de plus près
la question. Le lendemain de la catastrophe, un de nos collègues,
rapporteur du budget des postes, télégraphes et téléphones,
qui avait par conséquent une situation quasi officielle, déclarait
qu'ayant reçu dans son cabinet des techniciens, des spécialistes
en téléphonie, il avait été effrayé
de ce qu'ils étaient venus lui rapporter. Ils lui avaient énuméré
toutes les causes d'incendie possibles auxquelles on devrait parer si
l'on ne voulait pas s'attendre à une catastrophe prochaine.
Ce rapporteur, qui était M. Noulens.
M. Noulens. Je n'étais plus rapporteur. J'avais été
rapporteur un an auparavant. Je ne nie pas, d'ailleurs, ce que j'ai écrit.
M. Georges Berry. C'est comme rapporteur que vous avez demandé
à l'administration des détails, des explications.
M. Noulens. C'est exact.
M. Georges Berry.et vous avez dit dans votre article qu'on vous
avait répondu d'une façon évasive.
M. Noulens. Oui.
M. Georges Berry. Voici vos propres paroles. Je tiens à
les mettre sous les yeux de la Chambre.
M. Noulens. C'est tout à fait exact. Je suis prêt
à les confirmer.
M. Georges Berry. Voici ce que dit M. Noulens :
« Les spécialistes qui s'occupent de la question téléphonique
sans parti pris et avec le seul désir de défendre les intérêts
du public avaient signalé les dangers d'incendie auxquels sont
exposés les bureaux centraux. L'observation m'avait été
présentée à moi-même avec une telle force,
à l'occasion des rapports dont j'ai été chargé
par la commission des postes, télégraphes et téléphones
de la Chambre, que j'avais cru devoir demander aux bureaux de la rue de
Grenelle quelles étaient les mesures prises par l'administration
pour diminuer les risques d'incendie et pour remédier aux interruptions
de service qui, le cas échéant, pourraient résulter
d'un tel événement. »
M. Noulens. C'est exact.
M. Georges Berry. C'est lé fond de la question. Il y a des
responsabilités antérieures, soit; je ne les cherche pas;
mais s'il est vrai qu'un rapporteur chargé spécialement
de l'examen du budget des téléphones ait dit au gouvernement:
Il y a eu péril, et voilà ce qu'il faut faire pour l'empêcher,
et si vous n'avez pas suivi ces indications, si vous ne les avez même
pas examinées, discutées, si vous avez passé outre,
il me semble que là se trouve la vraie responsabilité. (Applaudissements
au centre et à droite.) Il importe donc qu'il y ait entre M. Noulens
et M. le sous-secrétaire d'Etat une explication qui mette les choses
au point. Après avoir lu cet article, je me suis reporté
au volumineux rapport établi par M. Noulens sur la question des
postes, télégraphes et téléphones, et j'ai
cherché, en vain, les déclarations qui avaient été
consignées dans son article. Cela ne prouve rien, mais enfin j'aurais
aimé voir qu'un rapporteur qui s'intéressait de cette façon
à ces questions eût au moins, dans son rapport, indiqué
à la Chambre, qui en aurait fait son profit, les critiques des
spécialistes et les mesures qu'ils indiquaient afin de parer aux
dangers d'incendie.
M.Noulens, Vous avez l'air, mon cher collègue,de m'interpeller.
(Sourires.) Laissez-moi m'expliquer.
M. Georges Berry. Très volontiers.
M. Noulans.Au sein dela commission du budget un de nos collègues
ayant posé la question de savoir si les bureaux centraux téléphoniques
ne couraient pas des dangers spéciaux d'incendie, j'ai dû,
pour me conformer aux indications de la commission poser des questions
à l'administration des postes et des télégraphes.
La réponse qui me fut faite tout d'abord était évasive;
on me déclarait que l'administration avait pris ses précautions
et s'était entendue avec la préfecture de police pour pouvoir
inonder d'eau les bureaux et étouffer le cas échéant
les flammes à l'aide de seaux de sable. Ce n'était évidemment
pas le sens des questions que nous avions posées; nous voulions
savoir si, au point de vue technique, l'administration avait pris des
mesures semblables à celles dont l'étranger nous a donné
l'exemple.
L'administration, ainsi mise en demeure, m'adressa une seconde réponse
qui finissait ainsi: « D'autre partie mode d'cxploitation du réseau
téléphonique de Paris par le système de la batterie
centrale va avoir pour conséquence d'augmenter le voltage des courants
circulant sur les lignes.Afin de prévenir les dangers pouvant résulter
d'une augmentation brusque du débit sur les lignes par suite de
l'établissement accidentel d'un court-circuit, l'administration
compte procéder à l'installation de disjoncteurs spéciaux
en nombre suffisant.
Or il est de notoriété qu'un an après cette déclaration,
les disjoncteurs n'ont pas encore été installés.
M. Simyan, sous-secrétaire d'Etat des postes et des télégraphes
vous demande pardon; tous ces disjoncteurs ont été établis.
M. Castillard. Ils n'ont servi à rien.
M.le Sous-secrétaire d'Etat. Cela n'a pas de rapport.
M. Noulens. Les disjoncteurs ont été établis
à une date toute récente, depuis l'incendie ?
M. le Sous-secrétaire d'Etat. Longtemps avant.
M. Noulens. Puisque vous vous placez à un point de vue technique,
je m'empresse d'ajouter que les disjoncteurs que vous avez adoptés
sont condamnés par tous les services téléphoniques
d'Europe et d'Amérique. Sur toutes les lignes étrangères,
en Amérique notamment, on ne tolérerait pas qu'on installàt
une ligne téléphonique comme on le fait en France, sans
placer des protecteurs à l'arrivée chez l'abonné
et à l'entrée au bureau central. Ce qui différencie
les protecteurs des disjoncteurs, c'est que les protecteurs interrompent
le courant automatiquement, tandis que les disjoncteurs ont besoin d'un
personnel qui les fasse fonctionner; or, la catastrophe qui vient de se
produire chez nous prouve surabondamment que le personnel n'est-pas toujours
présent quand il le faudrait. (Applaudissements sur plusieurs bancs
à l'extrême gauche el à.gauche.)
M. Georges Berry. D'ailleurs, Il faut bien l'avouer, si les précautions
les plus élémentaires n'ont pas été prises
pour empêcher l'incendie du bureau Gutenberg, on n'a pas eu davantage
le souci des intérêts des abonnés; on les a parqués
au nombre de 20000 dans un seul bureau central; ce qui fait que le jour
de l'incendie 20000 abonnés se trouvent sans téléphone.
De plus, alors qu'on a installé à l'étranger des
multiples de secours ou de rechange, en cas d'accident, chez nous, on
s'est bien gardé de s'occuper à ce point de satisfaire aux
droits de la clientèle. (Très bien! trèsbien!).
M. Simyan, à qui j'en parlais, me disait: Oui, mais ces
multiples de secours sur lesquels on pourrait installer l'abonné,
lorsqu'il y aura un incendie, ne serviraient pas en temps normal et seraient
vite détériorés. Je ne sais pas ce que vaut la réponse;
cependant il me semble qu'il n'y aurait qu'à les entretenir, et
à les faire surveiller par des électriciens pour les tenir
en état. Dans tous les cas, il y a en Amérique et en Angleterre
des multiples de secours qui ont pour rôle de servir l'abonné
lorsque celui-ci est privé de son téléphone, comme
aujourd'hui, par un accident. Je ne les ai trouvés dans aucun de
vos bureaux, d'où vient que vos constructeurs et que vous-mêmes
vous n'ayez pas pensé à ces multiples de secours ? (Très
bien! très bien! à droite.)
Il y a mieux. Ce ne sont pas seulement les 20000 abonnés de Gutenberg
qui ont été privés de l'usage du téléphone,
ce sont aussi ceux d'autres bureaux, car au lieu de relier directement
les différents bureaux téléphoniques entre eux, l'administration
n'a trouvé rien de mieux que de mettre en communication ces bureaux
par des lignes souterraines qui passent par Gutenberg.
Il en est résulté qu'un grand nombre d'abonnés, en
dehors de ceux qui sont rattachés à Gutenberg, ont été,
pendant plusieurs semaines, privés de communications. Il était
cependant bien simple, bien élémentaire, de réunir
ces bureaux par des lignes directes afin d'éviter cette situation.
J'ai donc le droit de me plaindre au nom des abonnés et de demander
que vous vous occupiez un peu de leurs intérêts. (Applaudissements
sur divers bancs à droite et au centre.)
Je sais bien, monsieur le sous-secrétaire d'Etat, que vous présidez
à une régie, que vous êtes industriel pour le compte
du pays; et. c'est évidemment regrettable car, vous le voyez, ce
ne sont pas les clients qui en sont satisfaits. Plus je réfléchis,
et plus je constate, en effet, que les régies d'Etat n'ont aucun
souci de satisfaire leur clientèle.
La raison en est bien simple; l'État est encore chez nous une personne
très respectable, à laquelle on n'ose faire aucune observation,
devant laquelle on s'incline. Le client, l'abonné, a un droit celui
de payer, et un devoir, celui de se taire. Voilà ce que sont les
régies d'Etat et des communes.
(Applaudissements au centre et à droite. Exclamations à
l'extrême gauche.)
Oh ! je ne doute pas, messieurs, que tant que nous n'aurons pas le collectivisme,
nos régies ne vaudront pas grand'chose. (Rires et applaudissements.)
M.Paul Constans. A l'heure actuelle, l'Etat ne sert pas les intérêts
généraux.
M. Georges Berry. D'ailleurs, quelles sont les responsabilités
de ceux qui installent des services comme ceux de l'hôtel Gutenberg
? Il n'en ont aucune; ils n'ont ni responsabilité morale, ni responsabilité
pécuniaire.
Quand une société privée, quand un industriel organise
un service, comme il sait qu'il aura à payer de fortes indemnités
si un accident se produit chez lui et s'il cause un préjudice à
ses clients, il emploie tous ses soins à réaliser une installation
parfaite.
Mais quand c'est l'Etat qui prend en mains une exploitation, le ministre
dont elle relève sait bien que, lorsque l'accident arrivera, il
ne sera plus au pouvoir. Par conséquent, il laisse un peu aller
les choses, se souciant modérément de ce qui peut advenir
dans la suite. Oh! je ne dis pas cela pour M. Barthou, qui est précisément
le contraire de l'homme que je dépeins en ce moment.
Dans ces conditions, messieurs, vous me permettrez bien de dire, sans
vouloir traiter ici la question des régies d'Etat ou de commune
que tout cela confirme un peu mesconvictions sur l'impossibilité
d'obtenir de bons résultats avec elles. (Très bien! très
bien! sur divers bancs au centre et à droite.)
Mais il ne s'agit pas, aujourd'hui, de revenir à un système
d'exploitation différent de celui qui existe. L'Etat a les téléphones,
il ne peut pas ne pas les garder. Mais alors je lui demande de prendre
des précautions pour que l'incendie du 20 septembre, qui a détruit
l'hôtel de Gutenberg, ne soit pas susceptible d'éclater ailleurs,
et, surtout, ne se reproduise pas avec les risques de dangers qui, une
autre fois, seraient peut-être plus terribles encore. Je me tourne
donc vers les membres du Gouvernement et je leur dis: Comment se fait-il
que vos prédécesseurs car ce n'est pas de vous qu'il
s'agit aient laissé installer d'une façon aussi défectueuse
le service des téléphones à Gutenberg ? Comment se
fait-il qu'il n'y ait pas eu de surveillance plus active, plus sérieuse,
pour nous éviter une pareille catastrophe ? Je demande, en outre,
au Gouvernement si ce que M. Noulens affirmait est vrai; et, comme je
ne puis pas douter de la parole de notre collègue, je demande comment
il se fait qu'après avoir reçu la note du rapporteur du
budget des téléphones il n'ait pas, d'accord avec lui, étudié
les mesures indispensables au bon fonctionnement de nos bureaux centraux
et à leur sécurité et réclamé avec
son appui de la commissiondu budget les crédits nécessaires
pour parer aux inconvénients et aux défectuosités
qu'il avait signalés. (Applaudissements au centre et à droite.)
M. Noulens.Depuis quatre ans nous demandons à l'administration
de prendre de mesures techniques. Et nous avons renouvelé ces demandes
après chaque incendie, notamment après celui de la rue Desrenaudes.
M. Georges Berry. Je me suis permis, mon cher collègue,
de citer votre nom, parce que vous étiez le rapporteur du budget
des téléphones, et que vous aviez réclamé
des protections indispensables.
Je compte, enfin, messieurs, et ce sera mon dernier mot, que cette catastrophe
servira de leçon à ceux qui ont la charge de défendre
et les intérêts des contribuables et ceux du Trésor;
j'espère qu'ils sauront mettre cette leçon à profit,
en sorte que nous n'ayons pas à déplorer,dans l'avenir,
non seulement des accidents matériels.: comme aujourd'hui, mais
encore des accidents de personnes..Nous avons des employés dont
l'existence nous est confiée; nous en sommes tous responsables
et les pouvoirs publics, et la Chambre; c'est pour cela que j'ai pris
la parole, non seulement en vue de réclamer des comptes au Gouvernement,
mais aussi pour l'engager à être plus vigilant dans l'avenir.
(Vifs -- applaudissements sur divers bancs à droite et au centre.)
M. le président. La parole est à M. Maurice Barrés.
M. Maurice Barrès. Messieurs, qui donc supporte les conséquences
des fautes que vient de vous exposer si clairement Georges Berry ? Le
public et les abonnés, les abonnés de Paris et de la banlieue.
Ici, j'ouvre une parenthèse. Quand les abonnés de la banlieue
se plaignent à l'administration, celle-ci leur répond froidement:
Vous êtes vraiment bien difficiles! Votre communication n'est coupée
qu'avec une seule ville. Oui, mais cette seule ville, c'est Paris. Il
est de toute évidence.que bon nombre de commerçants et d'industriels
ne se sont installés dans la banlieue que parce que le téléphone
leur permet de surveiller leurs intérêts à Paris.
et j'ai sous la main un grand nombre de ettres. Des commerçants,
des industriels des abonnés de la Seine établissent les
dommages qu'ils ont subis. Ils m'ont écrit parce que je représente
l'arrondissement où le sinistre s'est produit. Mais quel est celui
de nos collègues qui n'a pas entendu de pareilles plaintes ? Elles
sont parvenues avec une singulière force jusqu'à M. le sous-secrétaire
d'Etat.
Je ne veux pas croire qu'elles ne l'aient pas touché. Il est toujours
pénible de faire le mal et quand nous l'avons causé, nous
n'avons plus que le désir de le réparer. Des-dommages ont
été infligés aux abonnés. M. le sous-secrétaire
d'Etat se préoccupe-t-il de les réparer ? Je ne le crois
pas.
M. le sous-secrétaire d'Etat, si on en juge par ses communications,
que nous avons vues en abondance dans les journaux, se repose, comme elle
dit, avec sécurité sur le règlement. (Sourires.)
M. le sous-secrétaire d'Etat veut s'en tenir à prendre en
considérationceux des abonnés qui ont été
privés complètement de leur service pendant une durée
de quinze jours. A ceux-là il veut bien accorder une remise sur
le montant de leur abonnement, proportionnelle au temps pendant lequel
ils auront été privés de leur service.
Faut-il féliciter M.le sous-secrétaire d'Etat ne serait
ce que ne pouvant pas rendre un service, il veuille bien rendre l'argent
? (Sourires.) Faut-il l'admirer s'il n'exige pas le payement d'une marchandise
qu'il ne peut pas livrer ? Ce serait vraiment lui faire un affront que
de lui apporter ici de tels compliments. Qui nous permette de lui dire
qu'on peut demeurer dans le droit strict et dans le même moment
se trouver en pleine injustice.
(Très bien! très bien! sur divers bancs au centre et à
droite.)
L'administration, en refusant toute indemnité est-elle dans le
droit strict ? c' est un point que je réserve. La question sera
examinée à fond devant les tribunaux. Des hommes compétents,
ingénieurs, architectes, avocats, établiront la responsabilité
juridique de l'administration, par le fait de mauvaises constructions,
de matières combustibles et inflammables accumulées dans
les sous-sols, et du manque absolu de surveillance en un hôtel qu'il
fallait continuellement observer avec le plus grand souci du danger. (Très
bien! très bien! à droile.)
Mais si je ne traite pas ici la question de fond, qui sera, comme nous
venons de dire, examinée devant les tribunaux, je m'adresse à
une assemblée politique et lui demande si elle ne constate pas
l'excitation d'un grand nombre de contribuable les plus intéressants,
je veux dire de contribuables qui apportent leur part imptante à
l'impôt et si elle ne veut pas prendre en considération cette
excitation pour tâcher de l'apaiser.
En même temps que je m'adresse à votre équité,
à votre esprit d'apaisement, monsieur le sous-secrétaire
d'Etat, je fais appel à la sagesse politique des partisans des
monopoles d'Etat. L'Etat, quand il est exploitant, quand il remplit l'office
d'un industriel peut-il se dérober aux obligations d'un industriel
devant ses clients ?
J'ai été très frappé, au cours d'une réunion
dans Paris, d'entendre un de nos collègues, partisan des monopoles
d'Etat, admettre pourtant cette responsabilité de l'Etat industriel.
C'est une question de sayoir su l'exploitation par l'Etat est favorable
aux consommateurs, au public. Mais ce n'estpas le problême que je
discute. Je souligne seulement combien il est intéressant d'entendre
de ce côté-ci (l'extrême gauche) M.Willm pour
le citer par son nom penser avec nous que,dans l'instant où
l'Etat est industtiel, assume des responsabilités vis à
vis de ces clients. (Très Menl très bien! sur divers bancs.)
Je divise donc mon observation, qui doit être très courte
et au bout de laquelle je suis arrivé, en deux parties: je m'adresse
à M. le sous-secrétaire d'Etat en le considérant
comme industriel et je lui dis: Monsieur le sous-secrétaire d'Etat,
ne voulez-vous pas vous conduire honnêtement en face de ces clients
auxquels vous avez causé un tort ?
Et je m'adresse, d'autre part, à M. le sous-secrétaire d'Etat
comme membre du Gouvernement et je lui de ne jugez-vous pas politique,
monsieur le sous-secrétaire d'Etat, de porter l'apaisement dans
une catégorie nombreuse et des plus intéressantes de vos
contribuables ? (Applaudissements sur divers bancs au centre et à
droite.)
M. le président. La parole est à M. le sous-secrétaire
d'Etat.
M, Simyan, sous-secrétaire d'Etat des Postes et des télégraphes.
Messieurs, je n'ai que bien peu de choses à ajouter à l'émouvant
tableau que viennent de faire les orateurs qui m'ont précédé
à cette tribune, de l'incendie de Gutenberg. La catastrophe qui
s'est abattue sur nous le 20 septembre est de celles qui jettent l'épouvante
dans tout le pays et dont les conséquences désastreuses
se font sentir jusqu'à l'étranger.
Personne n'a ressenti plus profondément que celui qui parle devant
vous la douleur que tous les Parisiens et tous les Français ont
éprouvée à l'annonce d'un semblable désastre.
Mais, pour accablante qu'elle fut, elle ne devait point nous empêcher,
en même Jemps que de rechercher les causes et de faire notre profit
de la terrible leçon, de nous lettre à l'uvre pour
rendre au pays, dans le plus bref délai possible, l'outillage perdu.
Messieurs, avant d'aborder l'examen de ce que nous avons fait, j'ai le
devoir de féliciter hautement, au nom du Gouvernement, tous ceux,
employés des postes, pompiers et ouvriers de nos services techniques
de leur dévouement au cours du terrible incendie, et du sang-froid
qu'ils ont montré et qui a permis de sauver le personnel. Heureusement,
nous n'avons-point d accident de personnes à déplorer et
que nous avons pu également éviter l'incendie de l'hôtel
voisin des postes.
Le devoir rempli, j'arrive à l'exposé des faits. A la date
du 20 août dernier, un premier groupe de 500 abonnés était
mis en service au bureau de Gutenberg sur le nouveau multiple de batterie
centrale du 4e étage. Successivement 4,500 autres y étaient
raachés, cela sans aucun à-coup, sans aucun de ces flottements
momentanés qui avaient accompagné le transfert des abonnés
à Passy-Sablon et avec une précision qui, j'ose le dire,
fait le plus grand éloge de l'administration .Tout permettait d'envisager
à bref délai non seulement l'aohèvement des gands
travaux de transformation du bureau de Gutenberg, mais aussi la réalisation
prochaine de la transformation du réseau tout entier. Voilà
que, le 20 septembre, à huit heures du soir éclatait dans
le répartiteur général du sous-sol, gagnait successivement
les deuxième, troisième et quatrième étage,
épargnant le rez-de-chaussée et le premier rétage.
Malgé les efforts héroïques, rien n'était épargné
ni du grand meuble nouveau mis en service , ni des meubles anciens: 60,000
fils étaient enfermés dans des câbles inondés
étaient devenus inutilisables,18,000 abonnés de Paris etaient
sans communication, toutes les lignes mterurbaines étaient coupées
; supprimése régalement une partie des communications télégraphiques
et l'on pouvait pense enfin que l'uvre même de transformation
du réseau de Paris, cette uvre à laquelle nous avions
travaillé si fiévreusement depuis deux ans, était
irrémédiablement anéantie.
Tels sont les faits réduits à leur énoncé.
Mais il suffit de cet énoncé pour comprendre que la catastrophe
de Gutenberg a été plus qu'un malheur parisien, pour faire
aussi toucher du doigt les difficultés d'apparence véritablement
insurmontable devant lesquelles nous nous trouvions placés.
Avant de dire comment nous avons pu résoudre ces difficultés,
des questions se posent : Quelle cause a pu déterminer l'incendie
? N'y avait-il donc aucun moyen, soit de l'empêcher, soit d'en limiter
les effets ?
Voici d'abord comment l'incendie a été découvert.
Le 20 septembre, vers sept heures et demie du soir, trois ouvriers de
la maison Aboilard qui travaillaient aux multiples du quatrième
étage, ayant terminé leur journée, descendirent.
L'un d'entre eux, qui avait laissé ses vêtements dans le
sous-sol, où se trouve le répartiteur général,
descendit dans ce sous-sol et aperçut de la fumée au septième
rayon du répartiteur. Il s'approcha et constata qu'il y avait un
peu de feu. Il prit alors un sac de sable qui se trouvait là, le
jeta et croyan tavoit éteint les flammes, il s'habilla; mais, au
moment de s'en aller, il eut la pensée de soulever les fils paraffinés
étendus sur le répartiteur.
Immédiatement une flamme intense se produit sur une longueur d'environ1
mètre. L'ouvrier s'effraye, il court pour chercher ses camarades
qui l'attendaient dans un café des environs. Dans son affolement,
il oublie d'avertir en passant le concierge, revient avec ses camarades,
retourne at réparrtiteur, et constate que le.feu brule sur une
longueur de trois à quatre mètres; il essaye tout d'abord
avec ses camarades de jeter du sable; puis, il saisit une lance d'incendie
qui se trouvait tout près et jette de l'eau; mais voyant qu'il
n'était-pas possible d'arrêter l'incendie, il remonte, avertit
le concierge. On va chercher les pompiers qui arrivent aussitôt.
Vous savez le reste; on ne put se rendre maître du feu, qui gagna
très rapidementle deuxième et le troisième et enfin,
un peu plus tard, le quatrième étage; ce dernier, qui avait
pu être préservé jusque vers onze heures du soir,
prenait feu à son tour à ce moment, et bientôt le
nouveau multiple de cet étage était presque entièrement
détruit.
Telles sont les circonstances de l'incendie.
Tout à l'heure, l'honorable M. Berry disait que les causes pouvaient
être de deux sortes: qu'elles pouvaient être dues, soit à
des courants extérieurs, soit à des courants intérieurs.
La commission qu'au lendemain même de l'incendie M. le ministre
des travaux publics, des postes et des télégraphes a constituée,
et qui, vous le savez, est composée des hommes les plus compétents
en matière d'électricité, déterminera, je
l'espère, les causes de cet incendie. En tout cas, ce que nous
croyons pouvoir affirmer à l'heure actuelle, d'après les
renseignements de nos services techniques, c'est que l'incendie ne provient
pas d'un mélange entre nos fils et un fil de lumière chez
un abonné.
Si des courants extérieurs s'étaient produits, nous aurions
eu des incidents dans un des multiples, ou un poste d'abonné brûlé.
Or, à aucun moment de la journée quoi qu'on en ait
dit nous n'avons eu d'incendie dans les multiples, et aucun poste
d'abonné n'a été brûlé. La cause de
l'incendie ne peut donc être un courant extérieur ni un courant
qui se serait fait sentir dans les paraffinés, puisque l'incendie
a éclaté à la tête des lignes, dans le répartiteur.
M. Berry nous a dit: Si l'incendie n'est pas dû à une cause
extérieure, il est certainement dû à une cause inférieure;
il a éclaté probablement parce que vous n'avez pas installé
de coupe-circuits à l'entrée de vos répartiteurs.
Je dois expliquer à la Chambre la question des coupe-circuits,
en dépit de son caractère technique. Des coupe-circuits,
nous en avons partout, nous en avons à l'intérieur pour
protéger nos appareils, nous en avions dans toute la circonscription
de Gutenberg, à l'entrée de tous les postes d'abonnés.
Il n'y en avait pas, il est vrai, et on nous l'a reproché, à
l'entrée, du répartiteur; mais il s'agit de savoir si ces
coupe-circuits à l'entrée du répartiteur sont tout
à fait indispensables. Ils existent dans certains pays notamment
aux Etats-Unis, en Belgique et en Suisse; nous en avons aussi en France.
M. Georges Berry. Pas à Gutenberg. M. le sous-secrétaire
d'Etat. Il en existe à Grenoble.
M. Plissonnier. Où le feu a pris.
M. le sous-secrétaire d'Etat. où, malheureusement,
nous avons eu un incendie. Nous en avons à Lille, bien que j'aie
lu dans un journal' qu'il n'en existait nulle
part. Il appartient à la commission, je le répète,
de déterminer, s'il est possible, la cause exacte du sinistre,
mais d'ores et déjà et en examinant simplement les circonstances
connues de l'incendie, des résultats de l'enquête faite par
le service, il ressort la conviction, qui est presque une certitude, que
l'origine du désastre ne doit pas être cherchée dans
les courants extérieurs ou dans les courants des installations.
Par suite, l'absence de coupe-circuits sur les répartiteurs n'a
été pour rien dans l'incendie; il en est de.même des
installations de la batterie centrale.
Cette absence de coupe-circuits sur les répartiteurs-est un des
gros griefs faits à l'administration. Tout d'abord, il y a lieu
de remarquer qu'il en existait sur tontes les lignes de Gutenberg placés,
non au répartiteur, mais chez les abonnés. Or, une installation
de cet ordre est un protecteur complet dans le cas d'un réseau
souterrain, ce qui est le cas de Paris; nous disons souterrain, car, s'il
s'agissait d'un réseau aéresouterrain, il n'en serait plus
de même; c'est ce qui explique qu'à l'étranger, où
la presque totalité des réseaux estaéro-souterraine,
les répartiteurs sont munis de coupe-circuits. Il est bon d'ajouter
qu'en France, il en est de même. Au surplus, un exemple typique
du degré de sécurité qu'il faut accorder à
la protection par coupe. circuits nous est fourni par le récent
incendie de Grenoble, incendie nettement causé, celui-là,
par un contact de fils avec une ligne d'énergie, bien que le répartiteur
y fût muni de coupe-circuits et d'installations ignifugées
dans tous les réseaux aériens ou aéro-souterrains.
Je puis vous affirmer, dans tous les cas, que nous nous efforcerons de
profiter de la leçon qui nous a été donnée.
Mais lorsqu'on parle de coupe-circuits et de fils ignifugés. il
faut se rendre compte d'une situation particulière. Les coupe-circuits
pour être de bons protecteurs doivent être sensibles fondre
à une faible élévation de température. Alors
on risque d'interrompre complètement l'exploitation. Nous en avons
d'ailleurs un témoignage certain. Les abonnés du Havre et
de Rouen réclament la suppression des coupe-circuits parce qu'ils
gênent considérablement l'exploitation, à tous moments
ils fondent et les lignes sont coupées. Certains abonnés
de Paris même sont allés jusqu'à faire enlever les
coupe-circuits qui se trouvent à l'entrée de leur appartement.
M. Lasies. On risque sa vie à être abonné au
téléphone.
M. le sous-secrétaire d'Etat. On a de même fait valoir
que les conducteurs des installations intérieures étaient
de section insuffisante pour supporter les courants qui y passent; il-suffit,
pour y répondre, de donner des chiffres : les paraffinés
peuvent supporter 60 ampères sans échauffement anormal,
les conducteurs interieurs aumultiple, 10 ampères, alors que le
courant maximum qui passe quoi qu'il arrive dans nos installations, ne
dépasse pas 4 ampères. Quant aux grosses canalisations,
il résulte des considérations qui avaient servi à
les calculer que leur section était quatre-vingt fois supérieure
à leur limite de sécurité.
On a enfin reproché à l'administration d'ignorer l'emploi
des fils ignifugés. Dès leur apparition, elle y a eu recours;
c'est ainsi que le répartiteur de Passy-Sablons est monté
avec ces fils; il est certain qu'ils n'auraient pas empêché
l'incendie. Nous n'en voulons pour preuve que ce qui s'est passé
à Grenoble, à Anvers et à Bruxelles.
J'arrive à la question des responsabilités. Quelles sont
les responsabilités encourues ?
Il n'est pas douteux qu'il y a eu un défaut le surveillance à
un moment donné. M.Berry vous a signalé avec raison qu'il
s'est produit à Gutenberg une absence de surveillance momentanée
entre six heures et neuf heures du soir, absence momentanée de
surveillance imputable à la mauvaise transmission d'ordres et à
leur inexécution. A cet égard, une enquête est commencée;
les intéressésseront traduits en conseil de discipline etvous
pouvez être sûrs, messieurs, que des sanctions seront prises,
s'il est reconnu qu'il y a eu faute.
Voici dans quelles conditionss'estproduit le défaut de surveillance;
il y a un an, je m'étais aperçu que, pendant la nuit, la
surveillance des bureaux téléphoniques de
Paris n'était pas assurée. J'ai déposé un
projet de loi pour organiser cette surveillance;j 'y comprenais des mécaniciens,
qui devaient continuer, pendant la nuit, le service assuré par
leurs collègues pendant le jour. N'ayant pas pu encore obtenir
le vote de ce projet de loi, j'aîessayé bien avant
l'incendie naturellement d'affecter à cette surveillance
de nuit dés hommes de service que j'ai recrulés un peu partout
et qui constituaient, par conséquent, un corps de garde insuffisant,
mais enfin j'utilisais les hommes que j'avais à ma disposition.
Dans tous les bureaux, ce service de nuit a été fait; seulement,
à Gutenberg, par suite, je le répète, de circonstances
tout à l'ail fortuites, il s'est trouvé que le dimanche
le dimanche seulement, et malheureusement notre accident s'est
produit le dimanche le service de surveillance de la journée
était arrêté à six heures au lieu d'être
arrêté à neuf heures. On a donné des ordres
pour que la permanence fut assurée, mais ils ont été
mal compris, et le mécanicien qui faisait le service de surveillance
pendant la journée est parti à six heures, alors que l'homme
de service qui devait le relever n'est venu qu'à neuf heures.
C'est malheureusement dans cet intervalle que s'est produit l'accident.
(Mouvements divers.)
Tout à l'heure, M. Berry a parlé d'une question sur laquelle
je dois insister: celle des cheminées. Il est parfaitement exact
que, dans notre bureau central téléphonique de Gutenberg,
les câbles passent par les cheminées pour arriver aux différents
étages. Nulle part, dans aucun pays, on ne s'était aperçu
du rôle néfaste que pouvaient avoir, en cas d'accident, ces
cheminées. La commission que j'avais constitué eau mois
de juillet dernier à la suite d'un commencement d'incendie à
l'hôtel Gutenberg l'honorable M. Chautard, que je vois à
son banc, en faisait partie a rédigé des desiderata
parmi lesquels un certain nombre a été immédiatement
réalisé. Cette commission, qui comprenait des pompiers,
ne s'est point aperçue du rôle que pouvaient jouer les cheminées
en cas d'incendie et ne nous a fait aucune observation.
J'ajoute que, dans les autres pays, on ne s'en était pas préoccupé
non plus et que c'est seulement depuis l'incendie de Gutenberg qu'en Belgique
et en Suisse notamment on a pris soin d'obturer ces cheminées d'appel.
Ceci dit, j'arrive au point le plus intéressant, c'est-à-dire
à l'examen des mesures prises en vue de faire face aux conséquences
de l'incendie.
Messieurs,on a critiqué beaucoup, dans les derniers temps, l'administration
et le sous-secrétaire d'Etat; après avoir dès le
début rendu justice à nos efforts, une partie du public
a paru croire que notre activité s'était ralentie. J'avoue
que je ne puis pas m'étonner outre mesure de ces plaintes. Au premier
moment, on s'est bien rendu compte, en effet, du gros travail auquel s'est
livré notre personnel. Ce travail était très apparent;
nous construisions un immeuble provisoire, nous rattachions un grand nombre
de lignes aux bureaux de la périphérie, les journaux donnaient
chaque jour l'état de nos travaux; en somme, on constatait une
activité considérable et on nous faisait crédit.
Mais au bout de quelques jours, notre travail n'a plus été
aussi apparent; il se fait derrière les murs, chez nos constructeurs,
dans les égouts, sur les lignes souterraine. et tout cela ne se
voit pas. Aussi le public est-il parté à croire que nous
faisons un moindre effort.
Il n'en est rien, messieurs; notre travail est plus actif que jamais,
et je suis heureux de l'occasion qui m'est offerte de rassurer le Parlement
et le public en lui indiquant ce que nous avons fait pour rétablir
les services, où nous en sommes de nos travaux et ce que nous comptons
faire dans l'avenir.
Messieurs, comme je vous le disais en commençant, quelle que fut
notre tristesse à la vue d'un pareil désastre, notre première
pensée a été de nous mettre immédiatement
à l'uvre de reconstitution qui s'imposait.
Certes, la situation était difficile. Nous avions un total de 18,000
lignes d'abonnés détruites, deux multiples brûlés
un troisième que nous avions abandonné, il est vrai, mais
qui devait pourtant nous servir pour l'extension provisoire de la circonscription
en attendant le bureau des Archives, nous étions là avec
un immeuble entièrement détruit, inutilisable ou à
peu près, et il fallait, coûte que coûte, dans le plus
bref délai, élaborer un programme, lancer des commandes,
construire un immeuble provisoire capable de recevoir deux multiples de
10,000 abonnés, remettre nos lignes en état, réparer
ou plutôt reconstituer enr entier notre répartiteur, refaire
nos câbles, nos fils télégraphiques, et j'ose dire,
messieurs, que le service sera rétabli aussi rapidement qu'il est
possible de le faire.
M. le comte de Lanjuinais. Dans combien de temps ?
M. le sous-secrétaire d'Etat. Vous me demandez dans quel
délai nous pensons rendre les communications téléphoniques
? Je vais vous le dire, mais vous me permettrez bien d'indiquer d'abord
ce que nous avons fait jusqu'ici. Le feu avait pris le 20 septembre, à
sept heures du soir; le 21, à sept heures du matin, les décombres
fumaient encore, et cependant ce même jour du 21 à sept heures
du soir nous avions pu rétablir 4 lignes avec Londres et 2 avec
Bruxelles. Le lendemain c'était avec Lyon, avec Berlin etc, que
nous communiquions le surlendemain, 61 circuits étaient rattachés.
En même temps que nous relevions notre service interurbain, nous
rétablissions le services publics, toutes les lignes publiques
et privées.
M. Maurice Spronck. Vous n'avez pas rétabli toutes les lignes
des administrations publiques. Hier, j'ai essayé de téléphoner
à l'hôtel de ville; on m'a dit que la communication n'était
pas rétablie.
M. le sous-secrétaire d'Etat. Il ya un très grand
nombre de lignes communiquant avec l'hôtel de ville; on n'a pas
encore rétabli la totalité de ces lignes, mais on
a rétabli les plus importantes d'entre elles.
Nous rattachions aux bureaux centraux téléphoniques de la
périphérie les grandes administrations, les journaux, les
theatres, les bureaux de postes de tout le centre de Paris, nous installions
des cabines un peu partout. Nous avons rétabli 1,200 à 1,500
lignes téléphoniques, sans compter 2,000 lignes directes.
Ce n'était pas tout, évidemment, et les abonnés non
rattachés se plaignaient. Pouvions-nous faire autre chose ? Pouvait
on, peut-on nous demander plus que nous l'avoilsfait ?
Messieurs s'il est parmi vous des collégues, et il en est, qui
ont suivi de près des installations téléphoniques,
qui connaissent la complexité de ces questions, qui sont les difficultés
sans nombre, les lenteurs considérables qui s'attachent à
la constrution de multiples d'une aussi grande capacité, je suis
bien certain qu'ils reconnétront le grand effort que nous avons
tenté et que nous comptons mener à bonne fin.
Nous ne cessons pas un seul instant de travailler. Après les lignes
d'abonnés réliées aux bureaux centraux péripheriques,
nous avons installé des standards au
rez-de-chaussée de Gutenberg, rapidement déblayé
et réparé, des standards qui nous permettent de donner à
2 ou 3,000 abonnés une communication incomplète, il ets
vrai puisqu'elle ne permet que de de demander la communication sans pouvoir
la recevoir d'autres abonnée, mais tout de même ce service
était fort appréciable et il a été fort apprécié.
Et pendant que les moyens de fortune étaient mis en usage, pendant
que nous efforcions de diminuer, dans certaine mesure, les conséquences
des dégats nous établissions notre programme..
En deux jours il était prêt cette hâte, à l'heure
actuelle je ne verrais rien à y changer s'il était à
refaire. Ce programme a été réduit à sa plus
bref expression en vue d'arriver, dans les délai, à donner
les communications aux abonnés interrompus.
En quinze jours, le bâtiment destiné à recevoir les
appareils nécessaires était construit. Les commandes de
ces appareils étaient lancées dans la semaime de l'incendie.
L'administration avait obtenu des délais extrêmement courts,
deux mois et demi avec la sanction d'amendes importantes en cas de retard.
D'habitude, pour le même travail, il faut quinze mois.
Déjà, d'ailleurs, hier nous avons pu rattacher aux groupes
de départ du noueau meuble des 200, près de mille abonnés
qui auront la communication sensiblement dans les mêmes conditions
que ceux relés au standard. Le reste va suivre a bref à
bref delais.
Bien entendu les dispositions sont prévues sur ces multiples pour
que l'installation de la batterie centrale puisse de, faire ultérieurement
sans difficultés. Cette installation suivra de très prés
la mise en service. Et, toujours en même temps qu'on construisait
des multiples, il fallait procéder aux travaux de réfection
de lignes et à la répaeation des câbles noyés
et du répartiteur.
L'administration y a procédé avec son propre personnel et
j'ai pu constater personnellement, ainsi que Mr. le ministre, combien
ces opérations délicates nécessitant un travail continu
de jour et de nuit, ont été menées activement par
nos ouvriers auxquels je suis heureux de rendre un solennel hommage. Ces
travaux seront terminés vers le 10 novembre au plus tard.
Et ce qui n'est pas à négliger, ces travaux qui auraient
coûté, faits par des entrepreneurs 300,000 fr., ne coûteront
guère que 50,000 fr.
Les mesures prises pour l'interurbain qu'on avait disséminé
dans tous les bureaux de la périphérie ne pouvaient être
considérées que comme provisoires. L'installation de ces
bureaux ne se prête pas à une exploitation normale des circuits
interurbains. Dès les premiers jours qui ont suivi l'incendie,
l'administration a loué, rue du Louvre, de vastes locaux où
on rétablit dès maintenant le service interurbain.
On avait également à se préoccuper de l'extension
pour laquelle un multiple de secours devait être établi à
Gutenberg. Cette installation de secours trouvera sa place dans l'immeuble
de la rue du Louvre où on installe dès maintenant un multiple
de 5,000 abonnés.
Les mesures ainsi réalisées permettront d'assurer un service
dans des conditions excellentes mais ceci dans des locaux qui ne permettent
pas de prolonger la situation au point de vue du personnel au delà
de certaines limites. De plus, le fait que 2 multiples de 10,000 seront
réunis dans un même immeuble donne lieu aux mêmes objections
que celles faites aux anciennes installations.
Il faut donc se préoccuper de faire succéder à cette
organisation une organisation rationnelle et ayant un caractère
définitif.
L'immeuble de Gutenberg devra être édifié, mais pour
un seul multiple de 10,000; un.autre bureau devra être créé
dans le voisinage pour recevoir le deuxième multiple de 10,000;
enfin, il paraît essentiel de faire un bureau spécial pour
l'interurbain placé provisoirement rue du Louvre, de telle sorte
qu'en tout état de cause, l'interurbain échappe au sinistre.
Il est évident que le dédoublement prévu pour Gutenberg
doit l'être aussi pour tous les bureaux figurant au projet de loi
qui a été déposé le 12 mars 1908.
Sans méconnaître l'augmentation de dépenses qui en
résultera, l'intérêt en jeu parait nécessiter
ce sacrifice. Au surplus, un noyen de limiter cette dépense dans
une certaine mesure consisterait à ne plus fixer systématiquement
à l'avance des circonscriptions, mais à plier, en quelque
sorte, la forme des circonscriptions et, par suite, la capacité
des meubles correspondants aux facilités d'acquisition des terrains
renconcontrés. 10 000 doit être considéré comme
une limite maximum et 5,000 une capacité moyenne.
Il est bien entendu que les multiples à établir pour l'extension
seront à batterie centrale, système qui nous a donné
toute satisfaction malgré quelques tâtonnements de début
éprouvés dans les mêmes conditions. Il va de soi que
si, au cours de cette installation, une amélioration potable que(l'automatique)
surgissait dans le matériel téléphonique, l'administration
n'hésiterait pas a proposer, mais, en l'état actuel des
choses elle ne peut que s'en tenir au système de batterie centrale
qui est celui universellement en usage.
Je voudrais maintenant répondre quelques mots à l'interpellation
de l'honorable M. Maurice Barrès. Il nous a demandé ce que
nons comptions faire à l'égard des abonnés sinistrés
et des abonnés non sinistrés.
Je n'ai pas besoin de dire, puisque M. Barrés l'a annoncé,
que, pour les abonnés sinistrés, nous ne réclamerons
nullement le prix de l'abonnement pour la période où ils
auront été. privés de communications. Cela va de
soi.
Quant à la proposition, formulée par l'honorable M. Maurice
Barres, de ne faire payer par les abonnés des autres régions
de Paris, qu'une partie de l'abonnement.
nous avons soumis la question à M. le ministre des finances; nous
ne croyons pas, quant à nous, qu'il soit possible d'accorder une
réduction, et voici ourquoi:. Quand nous augmentons le nombre des
abonnés dans le réseau téléphonique de Paris,
nous n'imposons pas aux abonnés anciens, pas plus qu'aux nouveaux,
une augmentation du prix de l'abonnement. Quand le prix de l'abonnement
a été fixé pour le réseau de Paris, il n'y
avait qu'un nombre d'abonnés extrêmement restreint, nombre
qui s'est augmenté tous les jours, qui est arrivé à
près de 60,000 à l'heure actuelle, qui augmente tous les
ans de 1,000 à 5,000 unités. Nous ne demandons pas aux abonnés
d'augmentation toutes les fois que nous leur donnons des communications
nouvelles.
M. Laurent Bougère. Mais vous gagnez plus d'argent.
M.l'amiral Bienaimé. Quand les abonnés augmentent,
vous devriez diminuer, au contraire, le prix de l'abonnement. C'est la
loi du progrès!
M. Charles Benoist. Les journaux sont à cinq centimes maintenant;
autrefois, on les vendait quatre sous.
M. Ferdinand Bougère. Oui, mais ils ne sont pas gérés
par l'administration.
M. le sous-secrétaire d'Etat. Je répète que
cela n'est pas la question.
Vous dites que nous aurions dû diminuer le prix de l'abonnement
au fur et à mesure que le nombre des abonnés montait. Or,
nous demandons précisément à la Chambre les crédits
nécessaires pour nous permettre de diminuer le prix de l'abonnement
et d'établir le taux de la conversation taxée.
Un-projet de loi a, en effet, été déposé sur
le bureau de la Chambre, un rapporteur a été nommé.
J'espère que ce projet.viendra bientôt en discussion et nous
permettra de réaliser ces deux réformes. Mais il nous est
impossible, à l'heure actuelle, de diminuer le prix de l'abonnement,
tant que nous n'aurons pas installé de nouveaux bureaux téléphoniques
ou fait construire de nouveaux multiples. Si nous diminuions ce prix,
nous aurions un tel afflux de demandes d'abonnements à Paris qu'il
nous serait impossible d'y répondre et que nous ne pourrions pas
relier les abonnés. (Exclamations à droite et au centre.
Mouvements divers.)
Nous ne pouvons pas faire autrement. Je ne puis moins faire que de vous
mettre en face de la situation. Nous ne disposons, à l'heure actuelle,
que d'un certain nombre de bureaux téléphoniques à
capacité limitée. Nous ne pouvons pas recevoir plus d'un
nombre déterminé d'abonnements. Nous nous occupons de construire
unimmeuble rue des Ar-hives pour faire face à l'augmentation progressive
du nombre des abonnés, même sous le régime de l'abonnement
forfaitaire à 400 fr. Nous ne pouvons pas faire davantage.
On n'achète pas des multiples au Louvre ou au Bon Marché;
il faut du temps pour les faire et pour les installer et il faut des crédits.
Ces crédits, je vous les demande. (Applaudissements à gauche
et à l'extrême gauche.) , J'ai déposé, dès
le mois de mars, un projet de loi; j'en demande la discussion depuis longtemps.
Je désire le voir discuter par la Chambre, afin de disposer des
crédits nécessaires et afin d'être autorisé
à rechercher des terrains convenables. Il faut, en effet, trouver
des terrains et construire des immeubles; croyez-vous que cela peut se
réaliser en quelques jours ?
Si nous diminuions le taux de l'abonnement à ce moment, nous ne
pourrions pas recevoir les abonnements. Il ne faut pas mettre la charrue
avant les bufs, il faut commencer par construire les immeubles,
par établir les multiples: nous ferons alors la conversation taxée
et nous réduirons le taux de l'abonnement. (Applaudissements à
gauche.)
Messieurs, je reviens à la question de l'honorable M. Barrés.
Notre collègue a dit : « Les tribunaux sont saisis, ils examineront
si la responsabilité de l'Etat peut entrer en jeu.»
M. Gauthier (de Clagny). Il est très dur pour les abonnés
de plaider contre l'Etat; un procès contre l'administration peut
durer dix ans !
M. le sous-secrétaire d'Etat. Veuillezme permettre, monsieur
Gauthier, de poursuivre ma démonstration et de répondre
à l'honorable M. Barrés.
M. Gauthier (de Clagny). Je vous en prie.
M.le sous-secrétaire d'Etat. M. Barrès a cité
l'exemple des pays étrangers; il a dit qu'ailleurs la responsabilité
des compagnies existait. Veut-il me permettre de lui rappeler ce qui se
passe en Amérique, où le téléphone est exploité
par des compagnies privées ? D'abord le taux des abonnements et
des communications interurbaines y est extrêmement plus élevé
qu'en France. Savez-vous d'ailleurs ce que font les compagnies téléphoniques
en Amérique pour éviter les responsabilités dont
vous avez parlé, mon cher collègue ? Avant de signer un
contrat avec un abonné, les compagnies américaines lui font
prendre l'engagement formel de ne jamais réclamer en cas de non-transmission
téléphonique. Voilà comment les compagnies privées
esquivent les responsabilités !
M. Tournade. C'est comme en France pour les télégrammes
!
M. le sous-secrétaire d'Etat. Vous me permettrez, mon cher
collègue, de ne pas faire plus que les compagnies privées,
et d'attendre que les tribunaux aient statué. Je ne puis donc,
sur ce point, prendre aucun engagement; d'ailleurs, j'ai saisi de la question
M. le ministre des finances: c'est lui qui a voix au chapitre et qui pourra
prononcer.
M. Arthur Rozier. Nous n'avons qu'à nous rappeler ce qu'était
le service téléphonique avec la compagnie.
M. le sous-secrétaire dEtat. Au fond, toute la campagne,
menée à ce sujet est évidemment dirigée contre
le monopole de l'Etat en matière de téléphones et
contre tous les autres monopoles de l'Etat. (Applaudissements à
l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche. Interruptions
à droite.)
Je ne voudrais pas descendre de la trihune sans répondre un mot
à des attaques dirigées contre des hommes qui ont fait et
qui font tous les jours les efforts les plus méritoires pour rendre
à Paris et à la France notre service téléphonique
amélioré et reconstitué.
J'ai lu dans quelque vague brochure qu'on colporte aux alentours de la
Chambre ou qu'on glisse dans le courrier de nos collègues, que
nos ingénieurs des télégraphes et des téléphones
se seraient montrés depuis longtemps inférieurs à
leur tâche, qu'ils n'ont rien prévu, rien fait, et que c'est
leur faute si le service est défectueux. Si l'admirable travail
auquel vient de se livrer notre corps d'ingénieurs et nos équipes
d'ouvriers pour rétablir le service en une période de temps
que personne n'avait osé supposer aussi courte, ne venait pas donner
un éclatant démenti à cette audacieuse affirmation,
il me serait facile de montrer, par d'autres exemples, la valeur de notre
personnel technique, ingénieurs et ouvriers. Car je tiens
à le dire hautemènt je ne les sépare pas plus
qu'ils ne se séparent eux-mêmes, les ouvriers connaissant
la science de leurs chefs et ces derniers appréciant, comme ils
le méritent, le dénouement et l'ardeur de leurs subordonnés.
(Tèsbien! très bien!)
Et pourquoi ne le dirais-je pas ? Pourquoi, puisqu'on l'attaque avec passion,
ne le dirais-je pas à la Chambre et au pays qui ont le droit de
savoir qu'ils sont bien servis ? pourquoi n'illustrerais-je pas d'au-moins
un exemple précis l'affirmation que je viens d'émettre devant
vous ?
Aussi bièn, certains faits parlent d'eux-mêmes et démontrent
jusqu'à l'évidence la , science profonde et l'esprit pratique
de nos services techniques. Dernièrement, dans le courant de l'été,
nous avons eu, vous vous en souvenez, et peut-être n'est-il pas
très habile à moi de vous le rappeler, nous avons eu dans
la circonscription de Passy-Sablons une période d'exploitation
assez tendue. était au moment de la première application
au réseau de Paris de la batterie centrale. Les difficultés
inséparables d'un premier essai se faisaient vivement sentir, les
constructeurs faisaient leur début dans la batterie centrale, le
matériel n'était pas très au point et le personnel,
de son côté, encore inhabitué au nouvel appareil,
ne donnait pas le rendement qu'on pouvait attendre de lui.
Les abonnés, eux aussi, il est bien permis de l'indiquer, faisaient
également un apprentissage; aussi la période fut plutôt
pénible.
Mais ce qui compliquait la situation, c'est que l'application de la batterie
centrale avait bien été prévue, en 1906, pour les
postes principaux, mais ne l'avait pas été pour les postes
supplémentaires, et vous savez s'il en existe dans cette région
de Paris où les grands immeubles pourvus de postes téléphoniques
chez le concierge sont très nombreux. Y avait-il là un oubli
des ingénieurs de l'administration, ou une erreur de leur part
?
Pas le moins du monde. Dans le projet soumis au Parlement, en 1906, je
le répète, pour préciser, on avait prévu l'application
de la batterie centrale aux postes supplémentaires comme aux postes
principaux; mais la Chambre, dans un but d'économie, avait résolu
d'ajourner cette dépense.
Notez que je suis loin de blâmer cette décision, on pouvait
très bien croire à cette époque que cette transformation
incomplète n'aurait pas les résultats qu'elle a eus. Il
ne faut pas oublier, en effet, qu'à l'étranger, dans les
pays à régime de batterie centrale, les abonnés supplémentaires
sont desservis non pas par des concierges inexpérimentés
mais par des téléphonistes instruites, imposées par
l'administration. En tout cas, à Passy, le fait que les postes
supplémentaires n'étaient pas reliés à la
batterie centrale eut des conséquences désastreuses. Il
était impossible de laisser se poursuivre un pareil état
de choses et j'ai passé là quelques journées pénibles,
en présence des plaintes justifiées des abonnés et
de la presque impossibilité de transformer en quelques jours les
postes supplémentaires si nombreux dans ce quartier. Je réunis
les ingénieurs, je leur demandait de faire l'impossible, et, en
deux jours, un dispositif était trouve qui nous tira d'affaire.
Les abonnés de Passy savent que, depuis, les difficultés
ont presque entièrement disparu.
Et ce dispositif si simple, si pratique, si ingénieux avait encore
le mérite, qui n'est point négligeable dans notre administration,
toujours à court de crédits, d'être extrêmement
bon marché, puisque, pour l'ensemble de tout le réseau de
Paris, il ne nous coûtera pas plus de 100,000 francs. (Trèsbien!
très bien!)
Messieurs, je m'en voudrais d'insister. Je vous ai dit ce que nous avons
fait, je vous ai dit les difficultées rencontrées, je vous
ai dit le travail accompli. J'ignore si l'on pouvait faire mieux et plus
rapidement plus rapidement je ne le crois pas mais ce que
je sais bien, parce que j'ai suivi de près et sur place tous les
travaux, c'est que je suis très fier d'être à la tête
d'un personnel auquel on peut demander une telle endurance au travail,
une aussi féconde initiative, auquel on peut imposer un tel et
si persévérant effort qu'il nous valut même de l'étranger
les plus flatteuses attestations. Je pourrais citer de nombreuses dépêches
qui nous ont été un grand réconfort dans la crise
que nous venons de traverser. Je me bornerai à vous lire une lettre
qui, venant d'un peuple difficile entre tous à étonner,
constitue pour l'administration des téléphones la plus haute
et la plus inattendue des récompenses.
Office général des postes, à Londres, le 5 octobre
1908.
Monsieur le sous-secrétaire d'Etat des postes et des télégraphes,
à Paris.
« Le Postmaster General a appris avec beaucoup de regrets qu'un
incendie avait détruit le poste central téléphonique
de Paris. Il a été très heureux de constater que
le service téléphonique Londres-Paris n'avait été
suspendu que pendant vingt heures. Le rétablissement partiel du
service, en une période aussi courte, a dû résulter
de l'application, par le personnel de votre administration, de très
actives et intelligentes mesures à cette fin. Le Postmaster Géneral
serait désireux de recevoir des renseignements sur les dommages
causés par l'incendie et sur les mesures prisés pour rétablir
le service. Ces renseignements seraient très précieux pour
cette administration au cas où un pareil sinistre arriverait à
un important central téléphonique de Grande-Bretagne. (Mouvements
divers.)
«J'ai l'honneur, etc. Signé: L. Horxe.»
J'ai fini, messieurs.Je vous ai tout dit, je ne vous ai rien caché
de la vérité ; àvous maintenant de dire si vous pensez
que nous avons fait ce que nous devions pour remédier à
cet injuste coup du sort, si vous nous croyez capables de terminer l'oeuvre
de reconstitution de notre outillage téléphonique et de
rendre à Paris ce merveilleux instrument de travail et d'échange;
indispensable désormais à la vie moderne. (Applaudissements
à gauche).
M. le président. La parole est à M. Sembat.
M. Marcel Sembat. M. le sous-secrétaire d'Etat, dans ses
explications, a insisté surtout et il a parfaitement bien
fait sur les modifications et les progrès à apporter
au régime futur des téléphones. Je dis qu'il a bien
fait, car comment pourrions-nous utilement parler d'autre chose ? Ce serait
parler des causes, ce serait parler des responsabilités.
Les responsabilités, écartons-les tout de suite. Je tiens
à déclarer immédiatement qu'à mon avis il
n'y a là aucune question de personne et que, quel que fût
le nom du titulaire du sous-secrétariat des postes, l'incendie
se serait produit quand même. (Tres bien!trèsbien!). Vous
savez très bien que dans la Chambre cela s'est vu il n'y
a pas bien longtemps on fait parfois porter la responsabilité
des catastrophes sur des gens qui en sont parfaitement innocents. Vous
savez également que ces responsabilités là sont toujours
individualisées. Je ne doute pas que M. le président du
conseil, le cas échéant, ne soit prêt à déclarer
à la Chambre, avec la netteté qui le caractérise,
qu'il se sent parfaitement irresponsable de l'incendie de Gutenberg. (On
rit.)
Eh! messieurs, que gagnerions-nous donc à une substitution de personne
? Savons-nous sous les décombres de quelle exposition M. le président
du conseil en serait réduit à chercher le successeur de
M. Simyan. (Nouveaux rires.) J'écarterai donc complètement
la question, de responsabilité; je m'en tiendrai, comme l'a fait
M. le sous-secrétaire d'Elat lui-même à une question
beaucoup plusimportante qui est posée devant vous Qu'allons-nous
faire ?
Il y a une chose que M. le sous-secrétaire d'Etat n'a pas dite
et qu'il ne peut pas dire. Il ne peut pas nous déclarer ici, sur
sa parole d'honneur, qu'il a l'assurance qu'à l'heure même
où nous parlons il n'y a pas un autre bureau sous la même
menace que Gutenberg. Il s'agit donc de savoir si, à l'origine
le régime téléphonique sera organisé sur des
bases nouvelles.
Et je n'apporte pas à cette Hypothèse inédite; je
l'ai soutenue pendant cinq ans comme rapporteur du budget des postes et
des télégraphes et je vais la défendre de nouveau.
Elle ne vise pas M- Siyman pas plus qu'elle ne visait M.Bérard,
plus qu'elle ne visait M. Mougeot, mais. déclare que vous n'aurez
de bon régime postal télégraphique et téléphonique
que lorsque, à la tête de ce régime, vous naurez pas
un homme politique. (Applaudissements.)
M.Pugliesi-Conti. On pourrait en dire autant pour tous les ministères.
Au centre. Il y a le conseil d'Etat !
M. Marcel Sembat. Il vous est facile de me faire remarquer que
si la Chambre Sénat ne sont pas toujours une pépinière
de compétences, le conseil d'Etat lui-même ne nous offre
pas toujours une pépinière bien supérieure, mais
que quand je recommande de ne pas mettre à la tête de notre
administration un homme politique, vous savez très bien ce que
j'entends: j'entends dire par là qu'on devrait mettre à
la tête, d'une industrie d'Etat un homme à l'esprit industriel
(C'est cela! très bien sur divers bancs) un homme à l'esprit
industriel et commerçant qui, à l'abri des fluctuations
politiques (aplaudissements), ne prenant part à aucun conseil de
cabinet, n'étant pas appelé au prétexte qu'il est
chargé de presider l'administration des postes, des télégraphes
et des téléphones, n'étant pas par cela même
à appelé à décider sur les affaires gouvernementales
de ce pays. soit libre en un mot, à de travailler tranquillement
et durablement à la gestion de la haute industrie qui lui est.confiée.
(Très bien très bien sur divers bancs.)
Voilà, messieurs, je crois, la première condition pour constituer
sur des bases solides une bonne industrie d'état.
Je crois que ce sont là des idées qui tôt ou tard
viendront à s'opposer.Je crois qu'en constituant un service autonome
sen oit plaçant à sa tête un dIrecteur qui soit soustrait
aux fluctuations gouvernernementales, nous aurons réalisé
la cornlition préalable de toute bonne gestion dune industrie d'Etat.
(T'ès bien! ites bien!)
Il y a une seconde condition. Je crois qu'il faudrait faire appel à
une double collaboration : à la collaboration des abonnés
d'abord, des consommateurs. On ne tient pas assez compte, dans les administrations
françaises, de cet élément très important.
(C'est vrai! -- Très bien !)
Oh notez bien que je ne demande pas çu'on croie les abonnés
sur parole. Mais je prétends que la formation de ces grandes associations
est un fait très remarquable. Ainsi, vous connaissez tous, dans
un autre genre, mais relevant également du ministre des travaux
publics, cette grande association qu'on appelle le Touring-Club. On veut
bien tenir compte de ses indications, discuter avec elle; et qu'est-ce
autre chose de constater que le consommateur est le lieux qualifié
pour juger s'il est bien ou mal servi ? Je ne veux pas dire qu'il est
qualifié pour indiquer tous les remèdes ce serait dire
on me permettra ce mot, puisqu'il s'agit des téléphones
que c'est le malade qui doit faire lui-même sa propre ordonnance,
Non mais il est qualifié, tout du moins, pour indiquer le siège
de la douleur et les symptômes principaux. (Très bien! très
bien! sur divers bancs.)
De même, à côté d'associations comme le Touring-Club,
il y a l'association des abonnés au téléphone.
Je sais que, parfois, elle eu des initiatives qui ont déplu à
l'administration. C'est exact. Il n'en est pas moins vrai que l'administration
aurait pu, très utilement, entretenir avec elle des rapports plus
réguliers.
Voilà une première collaboration. Il y en a une seconde:
c'est celle du personnel. |(Tèsbien! très bien! à
l'extrême gauche et divers bancs à gauche). Je crois qu'il
y a un immense profit à tirer de cette collaboration. De même
que le consommateur est qualifté pour indiquer si le service est
bien ou mal fait, le personnel est qualifié égalent pour
donner sur le fonctionnement sur les rouages de la machine administrative
les plus précieux renseignements. Il arrive; parfois qu'on nous
dit: « Prenez garde! vous allez ébranler la discipline ».
Je réponds c'est une erreur absolue. Pour ma part, c'est une erreur
absolue, il f est arrivé à maintes reprises, comme cela
est arrivé à M. Steeg, comme c'est aussi arrivé à
M- Noulens, de dire devant telle ou catégorie d'agents ou de sous-agents,
dans l'exécution du service une dose Iimpensable d'harmonie, c'est-à-dire
d'activité disciplinée, était nécessaire,
et de leur expliquer ce qu'il faut que tout le monde sache, que la forme
de cette discipline dépend d'eux-mêmes, puisque, s'ils se
l'impose spontanément, on ne sera point obligé à
leur imposer du dehors, mais qu'en revanche on est obligé de leur
imposer du dehors celle qu'ils ne sauraient pas se donner à eux-mêmes.
La discipline n'est en rien compromise par ce fait que l'administration
dit à son personnel «Vos renseignements me sont précleux,
vos indications me sont nécessaIres, et loin de voir avec ombrage
ceux qui pendraient l'initiative de m'en donner, loin de leur avoir mauvais
gré, je serait gré aux bons citoyens qui, leur service fini,
s'occupent de faire profiter l'Etat, le public et le service des observations
qu'ils ont pu faire dans l'exécution de leurt travail. »
(Applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs
à gauche.) Voila là double collaboration à laquelle
il me parait insipensable est tindispensable qu'un appel régulier
soit fait.
On pourrai si je discutais mais, je ne discute pas me répondre:
Mais nous le faisons ! tel jour nous avons écrit aux abonnés
tel jour nous avons écrit aux délégué, tel
jour, nous avons reçu une délégation de l'association
générale des agents. C'est entendu; mais vous savez aussi
bien que moi qu'à l'heure actuelle cette collaboration régulière
et systématique n'existe pas et vous pourriez facilement la développer.
Mais je passe au régime spécial du téléphone
dont a parlé M. le sous-secrétaire d'Etat, à la question
de la conversation taxée.
Il y a bien longtemps que nous réclamons à Paris la conversation
taxée.Nous ne pouvons pas faire ici en quelques minutes la révision
générale de tous les problèmes téléphoniques.
Mais, vous le savez tous, jamais le service ne pourra fonctionner convenablement
dans les conditions techniques actuelles, tant qu'un poste, tel grand
magasin, par exemple, pourra immobiliser une ligne téléphonique
tout le long de la journée sans payer plus cher que celui qui s'en
sert seulement pendant cinq minutes. (Très bien! très bien!)
Vous avez en province l'exemple du régime rationnel comprenant
un élément fixe et un élément variable, selon
le nombre des conversations. M. le sous-secrétaire d'Etat a eu
l'air de de formuler une plainte à cet égard, non pas, j'imagine,
contre la commission des postes qui a, vous le savez, déposé
son rapport dans les délais, mais contre la commission du budget
qui aurait quelque peu retardé le dépôt de son rapport.
M. Steeg. Heureusement !
M. Marcel Sembat.'Vous avez dit, monsieur le seus-secrétaire
d'Etat, que votre projet était déposé depuis longtemps.
Cela est vrai; mais vous avez été le premier à reconnaître,
après l'incendie de Gutenberg, qu'il importait de le rectifier,
en sorte qu'il faut féliciter M. Chautard d'avoir différé
le dépôt de son rapport.
Permettez-moi de vous rappeler ce que vous disait M. Chautard à
la dernière séance de la commission des postes; je suis
sûr que la Chambre entière l'approuvera.
M. Chautard disait à M. le sous-secrétaire d'Etat: «
Mais voyons! Vous présentez à la Chambre un projet qui lui
demande des débours assez considérables et qui lui laisse
l'impression qu'elle va essayer vainement de remplir le tonneau des Danaïdes,
qu'elle va verser de l'argent pour la continuation du même système.
Alors la Chambre hésitera; elle dira: Mais quoi ! Toujours des
millions! Toujours des millions ! Et pour quel profit» ?
Et M. le rapporteur ajoutait: «Mais il y a un procédé
plus rationnel; dites donc à la Chambre très nettement quoi
?. Ce que vous-disiez tout à l'heure en quelques mots.»
M. le sous-secrétaire d'Etat. Je l'ai dit dans le projet.
M. Marcel Sembat. Pardon! Vous ne l'avez pas dit dans le projet.
M. le sous-secrétaire d'Etat. Mais si!
M. Marcel Sembat. Non! Et vous avez reconnu devant nous que vous
ne l'avez pas fait, puisque, devant la commission, vous avez déclaré
que vous étiez, d'accord avec nous, prêt à le faire.
C'est donc que ce n'était pas fait ! Il est entendu que le projet
doit être présenté et qu'on doit dire à la
Chambre: « Nous allons au régime de la conversation taxée;
c'est-à-dire que le régime actuel est mauvais, mais si nous
vous demandons de l'argent, c'est pour le changer. » Cela fait,
la Chambre comprendra tout de suite que l'argent sera dépensé
utilement, puisqu'il s'agira d'une réforme sérieuse. (Très
bien! très bien1)
Jadis, la commission du budget a demandé qu'on instituât
un concours pour découvrir un nouveau compteur, car c'est un point
essentiel. Le régime de la conversation taxee, c'est parfait, mais
il faut, bien entendu, un compteur automatique. En province, cela n'est
pas nécessaire; à Paris, c'est indispensable. Ce concours
n'a donné, m'a-t-on dit, aucune espèce de résultat
sérieux. Cela ne vous vise pas, monsieur Simyan; ce concours a
été institué sous votre prédécesseur
et il n'entre pas dans ma pensée de chercher contre vous des griefs
personnels, mais enfin j'ai bien le droit de dire que si ce concours avait
été organisé avec la volonté d'aboutir, on
aurait trouvé un type satisfaisant de compteur puisque vous en
donniez l'assurance à la dernière réunion de la commission.
La première chose à faire, c'est précisément
de réaliser l'adoption des outillages nécessaires pour assurer
le fonctionnement de la conversation taxée.
Il y aura d'autres choses qu'il faudra que vous fassiez.
L'étranger vous adresse des lettres dont je vous félicite,
dont nous vous félicitons tous. (Sourires.)
M. le sous-secrétaire d'Etat. Ce n'est pas à moi
qu'elles s'adressent, c'est à l'administration et au personnel.
M. Marcel Sembat. Mais l'étranger ne vous adresse pas que
des félicitations, en matière téléphonique;
ce serait exagéré (On rit); il nous adresse quelquefois
des critiques. Une des choses qui le frappent le plus, c'est de voir que
nous laissons l'abonné libre de choisir son type d'appareil téléphonique.
Il est certain qu'il y a là des inconvénients multiples.
Si vous voulez arriver à un bon fonctionnement, il faut avoir le
courage de tenir compte des expériences réalisées
à l'étranger. Très bien!très bien1)
Je suis persuadé que, de cette façon, c'est-à-dire:
1° par une conception industrielle de la gestion d'une industrie d'Etat
; 2° par la collaboration du personnel et du public, nous arriverions
infailliblement à de bons résultats.
A l'heure actuelle, l'administration française, à laquelle
je rends pleine justice nous avons des fonctionnaires de premier
ordre, seulement leurs mouvements sont souvent gênés; ils
sont un peu paralysés par le milieu même dans lequel ils
se meuvent à l'heure actuelle l'administration française
ressemble un peu trop à la machine de Marly.
J'ai souvent pensé à une autre comparaison. Dans ces magnifiques
jardins de Louis XIV, vous voyez la grande cascade avec le Neptune en
haut qui jette de l'eau; cette eau descend de gradin en gradin jusqu'au
lac final dans lequel elle reste stagnante. C'est ainsi que l'autorité,
la direction, à force de toujours tomber d'en haut et de descendre
ainsi d'échelon en échelon jusqu'à l'application,
manque de cette application pratique parce qu'elle est trop loin de la
pratique. Tandis qu'au contraire par cette intervention perpétuelle
du petit personnel vous renseignant sur les détails pratiques d'exécution,
vous arriveriez à faire jaillir la vie de partout, et au lieu d'avoir
ce vieux type ankylosé et uh peu militaire d'administration, vous
auriez véritablement le type moderne, le type industriel. (Applaudissements
à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche.)
M. le président. La parole est à M. Damont.
M. Charles Dumont. Le débat me paraît épuisé.
Pour ma part, j'ai déposé une motion sur le bureau de la
Chambre, mais je suis persuadé que nous serons tous du même
avis. à savoir que nous n'avons pas à rechercher si la responsabilité
de telle ou telle personne est engagée dans cette affaire, mais
que l'incendie de Gutcnberg doit être l'occasion pour la Chambre
de déclarer définitivement qu'il y une crise téléphonique
qui dure depuis trop longtemps, que les communications de la province
avec Paris, trois fois sur quatre, sont impossibles à obtenir o
uà entendre, que les communications nocturnes dans Paris sont absolument
inexistantes, que les communications diurnes sont très difficiles,
très désagréables pour le public et très coûteuses.
(Trèsbien! très bien!) Tout cela fait le procès d'un
régime qui a trop duré.
La conclusion, c'est qu'il faut que la Chambre s'empare de l'ensemble
du problème.
Si on s'occupe encore de Gutenberg,ce n'est que pour y chercher des exemples.
Beaucoup de techniciens opposent, à l'analyse des causes que M.le
sous-secrétaire d'Etat a faite, des affirmations tout à
fait contraires.
Vous avelt dit, par exemple, monsieur le sous-secrétaire d'Etat,
que le court-circuit venant parles câbles n'était pas possible.
Or, j'ai entendu ces jours-ci un de ces techniciens auxquels je fais allusion
dire que c'était de beaucoup l'hypothèse la plus probable,
étant donné qu'il a pu y avoir dans un égout aux
environs de l'hôtel Gutenberg inflammation d'un câble, et
comme les répartiteurs étaient un amas de paraffine et que
les fils étaient au nombre de plusieurs milliers, il y avait un
dépôt de matières inflammables au rez-de-chaussée
et dans le sous-sol de Gutenberg.
Mais nous n'avons pas ici à discuter sur des questions techniques,
et si nous demandons une enquête, ce n'est pas pour mettre en cause
la responsabilité de telle ou telle personne; c'est pour que, dans
la pleine indépendance des avis qu'ils ont donnés, des opinions
qu'ils ont professées, vous consultiez, non pas seulement vos ingénieurs,
.mais ces ouvriers dont vous avez fait justement l'éloge et qui,
il faut bien le dire, vous ont averti du danger d'incendie qu'il y avait
à Gutenberg et à Wagram. Ils vous ont signalé ce
danger dans des circulaires, dans des brochures, dans des conversations.
Prenez leur avis, permettez-leur de déposer en toute indépendance,
et que la Chambre se mette en présence du problème que M.
Marcel Sembat a si nettement exposé, à savoir comment on
organisera le fonctionnement industriel-des téléphones.
C'est pourquoi, sans qu'il y ait à soulever des questions de personnes,
je crois que l'incendie de Gutenberg doit être pour le Parlement
l'occasion d'examiner devant une commission d'enquête ou devant
la commission des postes et télégraphes l'ensemble du problème
et de chercher le programme d'avenir grâce auquel la crise téléphonique
cessera en France.
M. le président. La parole est à M. le ministre des
postes et des télégraphes.
M. Louis Barthou, ministre des travaux publics, des postes
et des télégraphes. La Chambre aurait été
justement surprise si je n'avais pas suivi ce bref débat avec toute
l'attention dont il est digne et aussi avec le souci du devoir qu'il était
susceptible de m'imposer. C'est ce devoir que je viens remplir en répondant
aux dernières paroles prononcées par l'honorable M. Dumont.
M. Dumont demande à la Chambre de constituer une commission d'enquête.
M. Charles Dumont. Ou de donner les pouvoirs d'enquête à
la commission des postes et des télégraphes.
M. le mmistre. ou de donner à la commission des postes et
télégraphes les pouvoirs d'enquête. Je fais aux deux
propositions la même objection.
Je suis dans une situation particulièrement délicate. J'ai
une responsabilité parlementaire et constitutionnelle que je ne
répudie pas, que j'en abdique pas; je l'accepte, au contraire,
à la tribune. D'un autre côté il m'est impossible
d'entrer dans des détails techniques à l'ocasion d'une administration
dont je n'ai pas la direction effective; mais je déclare tout de
suite que je me tiens aux observations présentées par M.
Simyan, que je m'y associe, que je les fais miennes et qu'à mon
sens elles doivent suffire à la Chambre pour repousser la proposition
dont la saisit l'honorable M. Dumont.
Je n'ai pas à rechercher s'il est exact ou s'il est inexact qu'on
ait prévu l'incendie du Gutenberg ou d'autres bureaux téléphoniques.
Je dis que quelques précautions qu'on prenne, et il y a des mesures
indispensables qu'il est nécessaire et urgent de prendre, nous
aurons, étant données les conditions particulières
de l'industrie téléphonique, des accidents à redouter.
Toute la question est de savoir si le Gouvernement a fait et est décidé
à faire ce qui dépendra de lui soit pour éviter ces
accidents, soit pour en réparer les conséquences.
Au lendemain de l'incendie du Gutenberg un juge d'instruction a été
saisi de l'affaire; il a ouvert une instruction et je crois pouvoir dire,
après l'enquête qui se poursuit en ce moment, qu'il y a une
hypothèse qu'il faut écarter, à laquelle personne
n'a fait allusion dans ce débat, c'est l'hypothèse de la
malveillance.
J'ai, de mon côté, constitué une commission, je l'ai
faite très peu nombreuse, parce que j'avais la volonté qu'elle
pût aboutir dans le plus bref délai. (Très bien! très
bien!). J'ajoute que j'y ai fait entrer des hommes dont la science, la
compétence professionnelle et la probité personnelle sont
au-dessus de tout soupçon.
Pourtant nous ne nous sommes abrités ni derrière l'instruction
ouverte, ni derrière la constitution de cette commission. Nous
avons estimé que nous devions à la Chambre des explications.
Nous les lui avons fournies. Si je suis à la tribune, c'est pour
préciser et compléter peut-être quelques-uns des points
de la réponse de mon honorable ami et collaborateur M. Simyan.
M. Simyan, prévenu par le rapport d'un de ses chefs de service,
le 19 juin 1908, des dangers que couraient certains postes téléphoniques,
a constitué une commission technique dans laquelle figurait l'honorable
rapporteur du budget des postes et des télégraphes, M. Chautard.
La commission, constituée le 8 juillet, s'est réunie le
24; elle a indiqué un certain nombre de précautions, et,
à la date du 31 juillet vous voyez que du temps n'a
pas été perdu M. le sous-secrétaire d'Etat
a prescrit un certain nombre de mesures dans le détail desquelles
je n'ai pas à entrer devant la Chambre; mais je tiens à
dire que l'attention de l'administration avait été appelée
sur un point particulièrement délicat : des chefs de service
avaient constaté que la surveillance n'était pas suffisante.
On a prescrit des mesures, et à la suite d'une fatalité
qui a surpris la Chambre, mais dont vraiment ni M. le sous-secrétaire
d'Etat ni moi ne pouvons être responsables, à la suite d'ordres
ou mal donnés ou mal compris, il est advenu que ce dimanche, comme
d'autres dimanches, d'ailleurs, la surveillance n'était pas organisée
entre six et neuf heures du soir dans le bureau de Gutenberg. Qu'avons-nous
fait ? Nous nous sommes trouvés en présence d'agents dont
il nous a semblé qu'en raison de leur négligence la responsabilité
était engagée.
Ils seront traduits devant le conseil de discipline; ils y feront valoir
leurs raisons, et la Chambre comprendra que je ne vienne pas à
cette tribune m'instituer juge d'instruction ou prononcer un réquisitoire
contre des agents qui, ici, n'auraient pas la possibilité de se
défendre.
Mais nous sommes-nous bornés à cela, et la Chambre entière,
quand le détail des mesures prises pour le rétablissement
des services a passé devant ses yeux, n'a-t-elle pas reconnu que
l'administration des téléphones avait pour le rétablissement
des services déployé une activité exceptionnelle
?M. le sous-secrétaire d'état a rendu à ce personnel
un hommage mérité. Je complète cet hommage en reconnaissant
toute l'activité, toute l'attention dévouée et tout
le soin qu'a manifestés M. le sous-secrétaire d'Etat lui-même.
(Très bien! très bien!)
Pourtant la question qui se pose devant la Chambre est. celle de savoir
si des leçons précises ne se dégagent pas de l'incendie
du Gutenberg. C'est là-dessus que
je dois m'expliquer, et mes explications me paraissent devoir rendre la
proposition de M. Dumollt inutile, dangereuse ou inacceptable par le Gouvernement.
J'ai retenu, au cours des débats, une déclaration qui ne
m'a pas surpris, mais qui m'a donné une satisfaction réelle,
c'est celle de M. Georges Berry. M. Berry a reconnu qu'en l'état
actuel des choses, il n'était pas possible de restituer le service
des téléphones à l'rndustrie privée. Je n'ai
pas à opposer le service privé d'autrefois au service public
d'aujourd'hui, mais je dis qu'il ne se rencontrera pas, pour des raisons
sur lesquelles je n'ai pas à insister, un gouvernement qui abandonne
à l'industrie privée le service téléphonique.
Donc ce service doit rester un service public; mais il faut qu'il fonctionne
bien et régulièrcmcnt.(Trèsbienrtrès bien
sur divers bancs.)
Que faut-il faire ? Je dis d'abord qu'il est nécessaire d'examiner
le plus rapidement possible les projets de loi que nous avons déposés
devant la Chambre. Ils portent signature. Il en est un du 12 mars 1908
qui tend à créer une augmentation du personnel et
en particulier de mécaniciens qui est absolument nécessaire.
Il est ui autre projet, déposé à la date du 16 mars
1908, dans lequel nous avons demande à la Chambre les crédits
nécessaires pour réorganiser le service téléphonique
et ici tiens à dire que je suis complètement d'accord avec
l'honorable M. Sembat. Notre intention, le but que nous cherchons à
atteindre c'est d'établir le système de la conversation
taxée qui nous paraît être en effet le moyen le plus
propre de proportionner la rémunération au service rendu
par l'administration. Je demande instamment à la commission des
postes et des télégraphes et à la commission du budget
de permettre à la Chambre de se prononcer le plus rapidement possible.
M. Sembat s'est trompé s'il a pu croire que dans les paroles de
Mr le sous-secrétaire d'Etat il y avait un blâme quelconque
à l'égard de l'une ou de la commission. Au contraire, l'incendie
de Gutenberg a démontré qu'on avait comis une erreur. C'est
pour assurer un service plus rapide qu'on avait attaché le plus
grand nombre possible d'abonnés au multiple, qu'on avait entassé,
permettez moi l'expression, un grand nombre de mutiples dans le même
immeuble. c'est les erreur qui a procédé des intententions
des meilleures, mais l'incendie du Gutenberg a démontré
que c'est une erreur à laque il faut mettre fin.
La commission des postes et des télégraphes a l'intention
d'améliorer le projet qui a été déposé
par le Gouvernement . Nous rendons hommage volontiers à la volonté
de la commission; nous lui demandons seulement que cette bonne volonté
se traduise le plus rapidement possible par la discussion et par le vote
des crédits qui sont indispensables.
M. Paul Doumer, rapporleur général de la la
commission du budget. Permettez moi d'une observation, monsieur
le ministre. Je voudrais simplement faire remarquer que les commissions
du budget ont toujours mis à la disposition de l'administration
des postes et télégraphes les crédits dont elle avait
besoin, chaque fois qu'elles ont reconnu que cette administarion savait
ce qu'elle voulais faire. J'ajouterai qu'en général on lui
donne plus de crédits qu'elle n'en peut employer.
Ainsi, pour 1907, la commission du budget avalt fait voter, pour l'amélioration
des services, des crédits sur lesquels plus de 6 millions sont
tombés en annulation avant la fin de l'année. (Mouvements
divers.)
M. le ministre des travaux publics, des Postes et des télégraphes.
M. le rapporteur généneral de la commission du budget, me
fait observer qu'il y a des crédits, pour un chiffre total de 6
millions, qui sont tombés en annulation. L'honorable M. Doumer
est trop compétent en matière financière pour que
j'aie à lui expliquer que l'annulation de certains crédits,
n'établit en aucune manière qu'une administration n'a pas
fait tout ce qui dépendait d'elle pour les utiliser dans le courant
de l'année. M. Doumer nous dit qu'on nous a donné plus que
nous n'aviez demandé....
Mr le rapporteur général. Plus que vous aviez besoin.
M. le ministre. A mon tour, je sollicite, son intervention et son
influence pour qu'lon nous accorde ce que nous-demande ne voudrais pas
créer une divergence
au moment où il me semble que le sentiment de la Chambre est unanime
les crédits sont nécessaires, indispensables; les échangées
entre le sous-secrétaire d'état et la commission, d'une
part, et ma répnse à l'honorable M. Sémbat, de l'autre
démontrent que nous sommes d'accord avec la commission des postes
et des télégraphes Je désire simplement que la chambre
ratifie cet accord le plus rapidement possible.
Il est messieurs, d'autres mesures. Les voici :
D'abord la surveillance, permanente autant. que possible, par un personnel
connaissant bien les installations et au courant des mesures de défense
immédiate à prendre au commencement du sinistre. Il résulte
des explications de M. le sous-soucrétaire d'Etat que ces mesures
sont déjà prise.
En ce qui concerne toute une autre série de mesures, je n'ai pas
à insister, puisque Mr le sous-secrétaire d'Etat s'en est
expliqué à la tribune. Mais M. Sembat a appelé l'attention
de la Chambre et sur une question et sur une question d'organisation de
matériel et sur une question d'organisation générale.
En ce qui concerne le matériel les crédits sont demandés.
En ce qui concerne l'organisation générale, M. Sembat se
plaint de l'état actuel des services; et il de-mande que ce ne
soi pas un homme politique ou un député, qui ait la direction
du service téléphonique. M. Sembat me permettra de lui répondre
qu'en tout état de cause, en l'absence d'un sous-secrétaire
d'Etat, il faudra qu'i y ait un ministre pour défendre le budget
deavnt la Chambre et affirmer sa responsabilité . Je suis d'accord
avec notre collègue pour déclarer que le service téléphonique
doit être traité comme un service industriel, que nos bureaux
ressemblent à de véritables usines et qu'il nous faut en
nombre suffisant un personnel technique, ayant les compétences
professionnelles indispensables. Mr Semba demande que l'on associe à
l'administartion des sociétés. Oui, mais à la condition,
que ces associations n-aient pas le souci d'intérêts privés,
qu'elles aient en vue exclusivement l'intérêt générale.
Mr Sembat demande encore que le personnel soit associé à
l'organisation du service et aux reformes. Dans la mesure où il
l'a indiqué, je n'ai pas d'objection à formuler; j'en ai
d'autant moins que, ministre des travaux publics, je me fais honneur d'avoir
créé ou d'avoir développé, sur le réseau
des chemins de fer de l'Etat, des conseils de direction qui se tiennent
quatre fois par an et où le personnel entre en contact avec les
chefs pour l'organisation des services. (Applaudissements à gauche.)
,
J'estime même qu'il y a plus et mieux à faire. On a prononcé
le mot d'autonomie du service téléphonique. J'ai, dans mon
dossier, un rapport très remarquable, rédigé, il
y a deux ans, au nom de la commission du budget, par l'honorable M. Steeg,
et où il a fait valoir en faveur de l'autonomie du service téléphonique
des raisons que, pour ma part, je considère comme très fortes;
mais M. Steeg apprendra sans doute un jour que lorsqu'on est dans un Gouvernement,
on est solidaire. (Sourires.)
M. Rudelle. Vous avez la mémoire un peu courte.
M. Maurice Allard. Demandez cela à M. Thomson, monsieur
le ministre.
M.le ministre. que les ministres, quand ils veulent réaliser
certaines conceptions, même si elles leur paraissent commandées
par l'intérêt général, ont besoin du concours
du ministre des finances.
J'avoue que, pour ma part, je n'ai pas encore connu un ministre des finances
qui ait accepté le principe d'un budget autonome pour les téléphones
ou, d'une manière plus générale, pour le service
des postes et des télégraphes.
Mais si l'autonomie,qui n'est réalisable que par un accord entre
le ministre responsable et le ministre des finances, ne peut pas être
établie maintenant, si je ne puis m'engager dès aujourd'hui
dans la voie où M. Sembat et M. Steeg nous ont demandé d'entrer,
il y a des mesures qu'il dépend de moi de prendre, et c'est précisément
parce que j'ai l'intention de les réaliser à une date très
prochaine, que je crois inutile l'enquête proposée par M.
Dumont,
J'ai dit que le service des téléphones était un service
industriel; eh bien! je voudrais que le personnel flt préparé
d'une façon toute particulière au fonctionnement de ce service;
je voudrais, d'une part, sinon créer un corps spécial d'ingénieurs
des téléphones, du moins je voudrais qu'à un certain
moment les ingénieurs se spécialisassent dans l'industrie
téléphonique et que nous n'assistassions pas à ce
spectacle fâcheux d'un ingénieur enlevé brusquement
à un service postal qu'il connaît bien pour passer dans un
service téléphonique que peut-être il ne connaît
pas suffisamment. (Très bien! tres bien!) ;
M. Adigard. Pourquoi ne le faites-vous pas ?
M. le ministre. Ce que je dis du haut personnel, je le dis aussi
du personnel dans son ensemble. Je suis tout prêt à m'associer
aux compliments que plusieurs membres de cette Chambre lui ont adressés;
je sais son zèle, son activité et son dévouement
en des conditions exceptionnellement difficiles, et dans un service particulière
ment pénible, mais je reconnais j'y ai réfléchi
d'une manière plus spéciale depuis que j'ai examiné
le dossier administratif qui a été constitué au lendemain
de l'incendie de l'hôtel Gutenberg qu'il faut pour le service
télégraphique un personnel particulier. Je n'ai pas compris,
je ne comprends pas encore qu'il soit nécessaire de faire entrer
dans le service téléphonique des jeunes filles ayant surtout
une culture littéraire, géographique ou historique; elles
ont avant tout besoin d'une santé excellente d'une voix claire,
d'une bonne ouïe.
M. Lasies. D'un bon caractère ! (On rit.)
M.le ministre. Elles ont besoin de qualités physiques et
c'est-une imprudence que de prendre dans un service postal de province
pour les envoyer à Paris des jeunes filles qui n'ont pas l'habitude
du service téléphonique et d'envoyer en province pour y
faire un service postal qu'elles ont oublié, les téléphonistes
de Paris. (Assentiment. )
M. Tournade. Vous êtes votre propre interpellateur,en ce
moment.
M. le ministre. Il est une autre mesure qui me paraît indispensable,
et c'est parce que, celle-là, je dois la prendre comme ministre
des postes et des télégraphes, que je l'indique à
la Chambre.
J'estime qu'il n'y a pas dans l'administration centrale une unité
suffisante ou plutôt que l'unité n'existe pas. Il est déplorable
qu'il y ait, d'une part une direction de la
construction, et d'autre part une direction de l'exploitation, puis, à
côté, une direction du personnel dont relèvent les
agents du service téléphonique.
Mon attention a été appelée sur ce point; il y a
là un problème assez délicat à résoudre,
mais j'indique à la Chambre les sentiments avec lesquels je l'envisage
et quelle est ma volonté d'aboutir le plus rapidement possible.
Je crois avoir établi que, ministre responsable, je me suis préoccupé
de la leçon qui se dégage de l'incendie de l'hôtel
Gutenberg.
Nous avons pris ou nous prendrons les mesures qui sont nécessaires.
Dans ces conditions, quelles que soient les intentions de l'honorable
M. Dumont, la demande d'enquète, directe ou indirecte, qu'il a
soumise à la Chambre prendrait un caractère de méfiance
que, pour ma part, je ne saurais accepter. (Très bien! très
bien!) Je demande donc à la Chambre de se contenter de mes explications,
si du moins elles ont démontré que le Gouvernement a fait
et fera tout son devoir. (Applaudissements à gauche.)
M. le président. La parole est à M. Barrès.
M. Maurice-Barrès. Je veux simplement demander à
M.Simyan, puisqu'aussi bien tout le monde a intérêt à
faire la lumière dans ce, débat, quelle situation il entend
faire à des abonnés auxquels il ne rend qu'incomplètement
la communication.
Je prends un exemple. Bertrand s'est abonné pour être en
communication avec Durand. M. Simyan croit avoir beaucoup fait s'il rend
la communication à Bertrand. Mais, comme il ne la rend pas à
Durand, il s'ensuit qu'il est excessif de vouloir faire payer Bertrand
qui ne peut pas appeler Durand à l'appareil. ; M. Simyan nous a
parlé avec admiration dela manière dont les compagnies américaines
esquivent c'est le mot qu'il a employé leur responsabilité.
Je suis convaincu que l'Etat français ne se préoccupe pas
d'esquiver ses responsabilités, et que M. Simyan nous dira tout
net s'il veut faire payer à ceux auxquels, encore une fois, il
ne fournit pas la marchandise. (Applaudissements sur divers bancs au centre
et à droite.)
M. le président. La parole est àM.Willm.
M. Albert Willm. Je m'excuse devant la Chambre de prendre la parole
à une heure aussi tardive, mais qu'elle se rassure. Je n'ai que
quelques mots à dire; certaines explications fournies par le sous-secrétaire
d'Etat à cette tribune m'obligent à y monter.
Il a prétendu que la campagne qui se dessine parmi les abonnés
du téléphone pour essayer de défendre leurs droits
était en réalité dirigée contre le monopole
d'Etat. Ce n'est pas exact, car à cette-campagne ont pris part
des personnes qui ont défendu, même dans des réunions
d'abonnés, le monopole d'Etat.
La question n'est pas là. Il s'agit simplement de savoir
sans chercher quelles sont hes responsabilités dans l'incendie
de l'hôtel Gutenberg si oui ou non on se préoccupe
'des trois questions dont la solution s'impose d'urgence: d'abord réparer
le préjudice causé aux abonnés; ensuite rétablir
le plus vite possible les communications, et enfin éviter le retour
d'un semblable désastre.
L'administration doit être d'autant plus préoccupée
d'éviter le retour d'un incendie comme celui de l'hôtel Gutenberg,
qu'elle ne peut pas prétendre qu'elle n'avait jamais été
avertie du danger que présentait l'immeuble.
En effet, quelques mois auparavant, dans le Journal des abonnés
était inséré un article dans lequel on appelait l'attention
del'administration sur le danger que présentait l'installation
de Gutenberg. On y lisait, en substance : Quand on pense que la vie commerciale
et industrielle de Paris est à la merci d'un court-circuit ou d'une
étincelle! Ce n'est pas le moment de rechercher si l'incendie est
dû, comme on le prétendait tout d'abord, à la batterie
centrale. Je ne le crois pas. Il est dû plutôt, suivant moi,
à une cause extérieure, et les incendies antérieurs;
dont l'un s'était produit à Gutenberg même, auraient
dû servir d'avertissement.
Les étrangers n'installent d'appareils téléphoniques
qu'en les accompagnant d'un système protecteur. L'interrupteur
dont vous avez parlé tout à l'heure, monsieur le sous-secrétaire
d'Etat, en réponse à l'observation de M. NouIons, n'est
pas comparable à l'appareil qu'on appelle le « protecteur»
à l'étranger. Ce dernier fonctionne automatiquement, tandis
que l'appareil dont vous parlez doit être mis en mouvement par un
employé.
Il y a un fait qui doit frapper l'attention de la Chalnbre, c'est qu'étant
donné le danger que présente une installation qui est. il
la merci d'un court-circuit, d'une
étincelle, on n'ait pas songé à installer dans un
bureau central, et même dans tous les bureaux, un service de défense
contre l'incendie ,un poste de pompiers. Je sais bien que vous avex envoyé
une circulaire où vous indiquiez aux employés les moyens
de défense qu'ils doivent.employer dès qu'un incendie se
déclare; mais les employés sont évidement à
ce moment dans la situation de gens affolés, vous devez le comprendre.
Si le malheur avait voulu que l'incendie de Gutenberg se déclarât
à une autre heure que celle où il a eu lieu, nous aurions
à déplorer aujourd'hui, non pas seulement des dégads
matériels, mais la perte de nombreuses vies humaines. (Très
bien! très bien !)
Je vais plus loin. Au moment même où je parle, on me signale
que vous êtes en train d'installer rue du Louvre, en signant, m'a-t-on
dit, un bail de neuf ans, le service interurbain. Il paraît que,
dans l'immeuble en question, le rez-de-chaussée et le premier étage
sont occupés par d'autres locataires, ce qui constitue un danger,
puisque vous ne pouvez exercer aucun contrôle efficace sur ces installations
et ces exploitations privées.
En outre, les escaliers de dégagement de cet imrnmible sont encore
plus étroits qu'à Gutenberg, de telle sorte que, si un nouveau
sinistre éclatait, les conséquences en seraient terribles.
J'appelle votre attention sur cette situation dans un but que la Chambre
comprendra, car nous avons tous ici un double souci: d'une part, assurer
un service de
l'Etat aussi parfait que possible, et, de l'autre, protége la vie
des travailleurs auxquels vous avez tout à l'heure rendu un hommage
mérité. (Applaudissements à l'extrême gauche.)
Enfin je veux terminer par une dernière observation . Vous avez
invoqué, tout à l'heure, et c'était votre droit,
la lettre par laquelle le chef du service postal de Londres vous envoyait
d'abord des condoléances en vertu sans doute de l'entente
cordiale (Sourires) ensuite des félicitations pour la rapidité
avec laquelle vous aviez rétabli un service de fortune.
Or, vous ne pouvez pas ignorer qu'à l'étranger, en général,
on juge assez mal notre service des téléphones. Il suffit,
d'ailleurs, d'avoir voyagé, d'avoir emprunté les
lignes téléphoniques étrangères pour être
convaincu que ce service fonctionne à l'étranger dans des
conditions bien meilleures qu'en France. (Très bien! très
bien!
sur divers bancs.)
Je puis citer à cet égard un document irréfutable,
parce qu'écrit.
Lorsque la ville de Chicago se préoccupa de renouveler la concession
à la compagnie téléphonique de Chicago,"elle
institua une commission chargée de faire une
enquête, dans le monde enticr, sur-le fonctionnement des services
téléphoniques; cette commission vint, par conséquent,
en France. Or elle a publié, dans les derniers mois de l'année
dernière, un rapport très complet. J'avoue que les pages
consacrées à la France sont véritablement déconcertantes
et affligeantes à lire. Ecoutez ce que disent les commissaires,
qui ont parcouru tous les pays d'Europe: « Au double point de vue
des téléphones locaux et interurbains, le service français
peut être considéré comme le plus inefficace et le
plus archaïque de toute l'Europe. Et ce fait est si notoire qu'il
est le rire général de tous les ingénieurs européens
et qu'il cause l'exaspération quotidienne de tous les abonnés.
« D'après nos observations, les principales causes de
la faillite du système français, sont l'absence de toute
discipline parmi les opératrices.»
Dans le texte anglais, qui est très explicite, ce mot de discipline
n'est pas entendu au sens que nous lui donnerions; celui de l'obéissance
aux ordres donnés. Il faut entendre par là l'installation,
l'organisation du service. Les Américains n'ont qu'une préoccupation,
qui devrait être celle de l'administration française, à
savoir que la rapidité des communications soit telle que l'abonné
attende le moins de temps possible. Dans l'organisation de leur service,
une jeune fille, employée au service téléphonique,
ne travaille que deux heures consécutives, puis elle se repose
pendant une heure, avant de reprendre son travail pendant une nouvelle
période de deux heures. De cette manière, on a toujours
un personnel physiquement prêt à rendre le plus de services
possible.
Le rapport continue: « ... la science rudimentaire des ingénieurs
sur tous les problèmes téléphoniques, et ce fait
surprenant.... signalé tout à l'heure par mon excellent
collègue et ami Sembat « ... que les abonnés
ont le droit de choisir leurs propres appareils...»
Et plus loin:
« Les ingénieurs de l'administration des téléphones
n'ont aucune expérience spéciale du téléphone
et ne semblent pas se douter des conditions d'un service téléphonique
normal. »
Enfin, pour conclure:« Les ingénieurs ne paraissent pas
avoir été véritablement préparés pour
le service téléphonique. Ils n'ont aucune connaissance véritablement
technique et ignorent les règles qui doivent présider à
la conduite commerciale de cette industrie. »
(Applaudissements à l'extrême gauche e tsur divers bancs.)
Cette constatation rentre dans le cadre des observations présentées
par M. Sembat, car c'est justement parce que nous,socialistes, nous.avons
défendu et défendrons encore les monopoles d'Etat pour des
raisons qu'il serait trop long d'exposer à cette tribune et qui
n'y seraient pas, à cette heute, à leur place, c'est parce
que nous voulons que l'Etat donne lui-même l'exemple d'un service
amélioré, qu'il soit un instrument de progrès, non
de régression, que j'insiste sur ces deux considérations:
l'Etat doit être meilleur patron pour son personnel que ne le serait
un particulier; mais aussi l'Etat doit mettre au service du public des
appareils perfectionnés et un système d'exploitation tels
que l'industrie privée ne puisse lutter avec lui. (Applaudissements.)
Voilà pourquoi vous n'échapperez pas car votre administration
a commis dans l'incendie de Gutenberg une faute lourde à la responsabilité
encourue. Nous verrons si pour vous « monopole d'Etat signifie simplement
irresponsabilité vis-à-vis de ceux qui payent. (Applaudissements
à l'extrême gaucke et sur divers bancs.)
M. leprésident. La parole est-à M.Charles Dumont.
M. Charles Dumont. La lecture que vient de-faire M. Willnw nontre
que les enquêtes ont parfois du bon. D'ailleurs,critiques. Les plus
vives peut-être et les plus
précise contre l'organisation de notre service téléphonique
dans ces dernières années ont certainement été
formulées par M. le ministre. C'est la preuve qu'il étudiera
les remèdes à apporter à la situation avec l'esprit
délié qu'il montre dans l'examen des affaires qui lui sont
confiées, et qu'avec franchise et courage il accepte les responsabilités.
Il n'est donc pas dans ma pensée d'exprimer la moindre défiance
à son égard; si j'en avais conçu, il me connaît
assez pour savoir que j'aurais commencé par le dire. Je pense très
sincèrement que ni lui, ni M. Simyan, ne sont personnellement responsables
dans la circonstance actuelle.
La responsabilité est dans l'organisation des services, dans le
manque d'esprit commercial de l'administration des téléphones,
dans l'impossibilité d'imposer l'unité directe aux services
techniques.
Dans ces conditions, je ne maintiens pas en ce qui me concerne, la demande
d'enquête que j'avais formulée.! Nos collègues de
Paris se sont placés sur un autre terrain; ils ont. le devoir de
défendre les intérêts des abonnés et d'examiner
si toutes les responsabilités ont dégagées et sanctionnées.
C'est leur affaire.
Mais pour moi et pour un certain nombre de nos collègues, qui envisageons
sur surtout l'organisation générale des téléphones,
nous considérons que les paroles prononcées de M. le ministre
des travaux publies nous donnent pleine satisfaction, qu'il a dégagé
avec perspicacité les causes du mal, et qu'ilmérite d'avoir
tout notre appui. Nous le jugerons à l'uvre.(Trèsbien!
très bien à gauche.)
M. le président J'ai reçu un ordre du jour motivé,
déposé par MM.Maurice Barrés et Georges Berry. Il
est ainsi conçu:
La Chambre invite le Gouvernement à prendre les mesures nécessaires
pour réparer le préjudice causé aux abonnés
de paris et de la banlieue par l'incendie de l'Hôtel des téléphones,
et passe à l'ordre du jour.
A gauche Nous demandons l'ordre du jour pur et simple !
M. le président. On demande l'ordre du jour pur et simple.
Il a la priorité.
M. Tournade. Je demande la parole.
M. le président. La parole est à Mr Tournade.
M. Tournade. Messieurs, je désire poser à M. le ministre
une question très brève, avant que nous passions au vote.
Pour la région de Paris et pour celle de la banlieue, le Gouvernement
veut-il nous dire d'un mot car il n'a pas répondu à
cette question s'il entend indemniser
ou non les abonnés privés du service téléphonique
?
Nous ne manifestons aucune méfiance à l'égard de
M. le ministre, mais nous lui demandons de nous donner, sur ce point.
une réponse ferme.
M. le président. La parole est à M. le ministre des
travaux publics, des postes et des télégraphes.
M. le ministre des travaux publics, des postes et des télégraphes.
Messieurs, je ne croyais pas avoir à répondre à la
question posée par l'honorable M.Tournade, parce qu'il me semblait
que M. le sous-secrétaire d'Etat avait déjà traité
la question. (Dénégations à droite,)
Vous êtes appelés à voter sur un ordre du jour de
M. Berry. Dans cet ordre du jour, Mr Georges Berry invite le Gouvernement
à accorder des réparations aux abonnés du téléphone.
Si M. Georges Berry a fait allusion au rétablissement du service,
les explications qui ont été fournies sont suffisantes.
Mais si l'ordre du jour, conçu en termes vagues, de l'honorable
M. Berry, a une autre signification, il faut préciser. Je précise.
Il y a deux catégories d'abonnés: ceux dont l'appareil a
été détruit, dont le service téléphonique
a complètement disparu, qui ue peuvent ni demander, ni recevoir
de c'ommunications. Là-dessus, M. le sous-secrétaire d'Etat
a été absolument catégorique: il est certain que
ce serait commettre une véritable injustice que de faire payer
l'es abonnés. Il est donc bien entendu qu'ils ue payeront pas,
ou que le montant de leur abonnement leur sera remboursé.
Mais il est une autre catégorie d'abonnés, ceux qui ont
conservé leur appareil, qui peuvent demander et recevoir des communications.
M. Laurent Bougère. Limitées.
M. le ministre. M. Bougère, après M. Barrés
nous dit que ces communications sont limitées, que ces abonnés
sont privés de communications avec ceux qui ont perdu leur appareil;
on nous demande d'accorder a ces abonnés une réduction.
Je répète, après M.le sous-secrétaire d'Etat,
que nous sommes dans l'impossibilité absolue d'entrer dans cette
voie, que nous n'avons aucun moyen de déterminer le dommage causé
à ces abonnés et de proportionner la réparation à
ce dommage.
Jamais on n'a pris l'engagement, en échange d'une somme déterminée,
de donner un nombre déterminé de communications.
Dans ces conditions, je crois que nul ne pourra se plaindre que la réponse
du gouvernement ne soit pas claire et catégorique. Sous la réserve
de ces explications je demande très nettement à la Chambre
de repousser l'ordre du jour trop vague de M. Berry et d'accepter l'ordre
du jour pur et simple, qui me paraît devoir être la sanction
de cette interpellation. (Trés bien! très bien! à
gauche.)
M. Tournade. La situation est cette fois très nette et très
catégorique.
M. le président. La parole est à M. Berry.
M. Georges Berry.Je veux préciser, les termes de l'ordre
du jour que nous avons déposé, M. Barrés et moi.
Je suis, en effet, de l'avis de M. le ministre des travaux publics sur
un point. Il est certain que vous ne pouvez pas apprécier le dommage
causé aux abonnés pour des irrégularités de
fonctionnement du téléphone. Mais croyez-vous qu'il suffise
de ne pas exiger le montant de l'abonnement des abonnés dont la
ligne a brûlé pour être quitte avec eux. Pourquoi,
en effet, ne considéreriez-vous pas que ceux-là ont d'autres
réparations à vous demander et qu'ils ont droit à
des dommages et intérèts pour préjudice causé
? (Exclamations àl'extrême gauche. Applaudissements sur divers
bancs.)
Quand ils se sont abonnés à votre administration il y a
eu un engagement réciproque. Vous leur deviez le téléphone;
ils ne l'ont plus. Vous leur dites: Vous ne payerez pas pour tout le temps
que vous en serez privés. Vous devez aller plus loin; vous leur
devez, je le répète, des dommages et intérêts.
(Bruit.)
Si nous nous trouvions en face de l'industrie privée, il n'y aurait
pas de doute, et certainement les dommages et intérêts seraient
accordés.
Il est certain qu'encore une fois Paris sera sacrifié par cette
Chambre; aussi nous retirons notre ordre du jour, aimant mieux ne pas
engager la question ici et la réserver entière pour les
tribunaux. (Mouvements divers.)
M. le président. L'ordre du jour pur et simple a été
demandé. Je le mets aux voix.
(L'ordre du jour pur et simple, mis aux voix, est adopté.)
...
suite des autres affaires
...
La séance est levée à six heures cinq minutes. Le
Chef du service sténographique de la Chambre des députés,
ALEXANDRE GAUDET.
sommaire
1909-1910 est une période d'intense débat
public sur la crise du téléphone et sur son financement.
Le sénateur Steeg dépose une proposition de loi sur la réorganisation
financière et administrative du ministère des PTT. La même
année, le rapporteur du budget des PTT, Charles Dumont, préconise
la séparation du budget général, la tenue de comptes
d'exploitation sur le modèle industriel, la préparation
de plans d'équipement. Tout cela, en matière de téléphone,
s'appuie sur les études menées sur le réseau de Paris
depuis 1907-1908.
Comme le constatait M. Steeg dans ses différents
rapports sur le budget en 1907, 1909 et 1910, la situation du téléphone
empirait. C'est pourquoi, il présenta le 23 juin 1910, une proposition
de « loi relative à la réorganisation financière
et administrative du service des PTT », en se déclarant favorable
à une solution radicale, à savoir transformer le service
des PTT en un établissement public distinct de l'Etat, doté
d'un budget annexe et soumis à des règles financières
souples. L'établissement serait doté de la personnalité
civile et dirigé par un conseil d'administration ; le budget annexe
serait divisé en deux sections, l'une dite d'« exploitation
» et l'autre dite de « premier établissement »,
consacrée aux investissements dans des matériels nouveaux.
M. Steeg justifiait son projet de réforme par le caractère
industriel et social du service des PTT qui ne pouvait être réduit
ni à un collecteur d'impôts ni à un simple service
soucieux de rentabilité. Dans l'exposé des motifs de sa
proposition, le député écrivait : « L'action
du service des postes sur la prospérité commerciale et,
par suite, sur le rendement des impôts, son influence au point de
vue du développement de l'instruction, de la pénétration
de plus en plus profonde et générale des idées démocratiques,
constituent pour l'Etat le premier et le plus assuré des "bénéfices"
. Les profits qu 'indique le rapporteur entre les recettes et les dépenses
inscrites au budget ne sont qu'une indication secondaire, utile peut-être
pour apprécier la qualité de la gestion administrative des
postes, insuffisante certainement pour rendre un compte exact des services
rendus au pays. »
Pour la première fois apparaît dans cette proposition de
Steeg, le budget annexe est associé à l'idée d'une
transition entre la situation actuelle du service des PTT et la création
d'un établissement public distinct de l'Etat. Cette idée
du budget annexe-transition permettra ultérieurement d'alimenter
la confusion et les arrière-pensées sur le but final recherché,
en créant un consensus sur la recherche d'un nécessaire
moyen terme entre la crise vécue (sur laquelle tous les acteurs
sont d'accord) et la perspective désirée (sur laquelle les
intérêts des acteurs divergent).
Commentant la proposition Steeg dans la Revue de Science et de Législation
financière, Léon Alcindor insistait sur cette idée
du budget annexe conçu comme moyen de transition en notant qu'il
est nécessaire « de prévoir une période de
transition où le nouvel organisme, fonctionnant sous le contrôle
du Parlement, fera la preuve de sa vitalité. C'est pourquoi la
proposition Steeg se contente de demander la constitution d'un budget
annexe qui, après avoir été voté par le conseil
d'administration, serait revu par les Chambres. Plus tard, quand l 'expérience
aura démontré qu 'il n'y a rien à modifier dans la
composition du conseil, on rompra le lien et on donnera aux Postes érigées
en un établissement public distinct de l 'Etat la pleine liberté
qui leur est nécessaire.
Le programme à réaliser était le
suivant : installer un central autonome pour l'interurbain, reconstruire
Gutenberg, installer dans la circonscription de Gutenberg quatre autres
multiples neufs d'une capacité de 10 000 abonnés, dédoubler
trois circonscriptions, en créer deux autres... Cela revient, en
plus de la construction de Tinter et de la reconstruction de Gutenberg,
à créer neuf bureaux nouveaux d'un coup. Le projet est déposé
en 1914 la période n'est guère propice.
C'est seulement au moment de l'introduction de l'automatique que cela
se révélera possible .
La guerre va interrompre ces réflexions et ces projets,
mais surtout elle va modifier complètement la situation financière
du service public des PTT, ce qui permettra l'accélération
du processus de réforme une fois achevé le premier conflit
mondial.
En effet, avant-guerre, le résultat d'exploitation des PTT était
constamment excédentaire du fait de la Poste, fournissant des recettes
substantielles au ministère des Finances qui pèse de tout
son poids pour empêcher la réforme d'un système dont
il est le premier bénéficiaire.
Le ministère des Finances, qui avait exercé sa tutelle directe
sur l'administration de la Poste jusqu'à la création du
ministère des PTT, disposait toujours dans ses comptes d'une ligne
de produits budgétaires intitulée « Produits des monopoles
et exploitations industrielles » où il inscrivait notamment
les excédents d'exploitation de la Poste. Ces écritures
correspondaient à la mise en uvre du principe de l'unité
budgétaire des services de l'Etat.
Toutefois, le débat sur la situation nancière des PTT avait
été engagé pour savoir comment utiliser ces excédents
d'exploitation. Deux thèses s'affrontaient :
- soit les laisser au budget général, c'était la
thèse dominante de l'unité budgétaire, défendue
par le ministère des Finances ;
- soit les affecter à la modernisation des équipements,
notamment le développement du réseau téléphonique,
c'était la thèse des partisans de « l'industrialisation
» et du budget annexe.
La guerre va faire basculer le rapport des forces - y compris le ministère
des Finances - de la première à la seconde thèse.
La guerre conduit à la fois à une crise financière
générale et profonde, dont celle des PTT, et à un
fort développement des techniques de télécommunications.
Les données du problème changent de fond en comble.
L'inversion de tendance dans la situation financière
des PTT ne risquait plus de priver l'Etat de ressources ; bien au contraire,
l'autonomie budgétaire le soulagerait de la charge des déficits.
Dès lors, tout le monde va s'accorder assez
vite sur la nécessaire « industrialisation » des PTT,
c'est-à-dire pour leur accorder plus d'autonomie financière
et de gestion.
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