Poussé par la Révolution industrielle,
le 19e siècle foisonne dinnovations et de découverte
en tout genres, qui transforment en profondeur la société,
les sciences et lindustrie. Photographie, médecine, transports,
électricité... Tous les domaines sont concernés.
Loin d'être de simple jalons techniques, ces inventions posent
les fondations dun monde moderne, connecté et en perpétuel
mouvement.
Pendant longtemps, lélectricité a été
le symbole de la modernité, porteuse dun type de progrès
technique et dont limpact sur les modes de vie a été
tout à fait essentiel. Cette modernité sest traduite
par la volonté dencourager et de favoriser lessor
et la pénétration de cette énergie particulière.
Des années 1880 jusquaux années 1970, lélectricité,
sous des modalités diverses, a accompagné une profonde
mutation des modes de vie.
Voici trois études sur les progrès en électricité
et en téléphonie, fin du XVIIIème siècle
i - Les progrès de l'électricité
fin 1893
II - Réflexions sur l'électricité à l'Exposition
universelle de 1900
III - Téléphone,
électricité : étude comparée de deux législations
fondatrices
sommaire
I Les progrès de l'électricité
en 1893 :
Il semble décidément que lélectricité
est sortie de la période des grandes découvertes et des
inventions géniales, car lannée 1893 encore na
rien apporté dune importance majeure.
Toutefois, il reste toujours de grands problèmes à résoudre
et bien des questions à élucider : nous nous trouvons dans
une période détudes préliminaires et de perfectionnements.
Cest ce qu'on a pu constater en visitant lExposition
de Chicago; elle na pas présenté, comme lExposition
délectricité de 1881, des choses essentiellement
nouvelles, mais on y a vu la réalisation sur une grande échelle
de ce que sa devancière de 1881 permettait dattendre.
La production en masse, luniformité des types et la grandeur
des unités sont la caractéristique bien nette de lindustrie
américaine, dont lExposition donnait une fidèle image;
ces particularités très avantageuses au point de vue des
résultats commerciaux sont la conséquence de la centralisation
par de grandes compagnies
de diverses branches de lindustrie; la méthode américaine,
qui repose surtout sur la division rationnelle du travail sa développe
en France, et si le mouvement qui se dessine se poursuit,
lExposition de 1900 montrera ce que peut linitiative
française secondée par une méthode rationnelle de
travail.
Le Congrès que les électriciens ont tenu pendant la durée
de lExposition a eu pour résultat de faire adopter définitivement
les unités choisies par les congrès précédents,
qui sont donc devenues des unités vraiment internationales.
Notons aussi la substitution du nom de « henry» au nom de
« quadrant » par lequel on désignait en Europe lunité
de self-induction.
Pour donner un aperçu rapide de ce que lannée qui
vient de sécouler a apporté de nouveau, nous dirons
dabord un mot des applications électriques.
Les grandes industries électriques, léclairage, la
traction et le transport de la force, sont en progrès continu et
forment dès à présent une branche importante de la
mécanique générale.
Nous ne voyons rien dessentiellement nouveau dans léclairage
électrique : les prix des appareils et des lampes diminuent
de plus en plus par suite de la plus grande consommation et de la concurrence,
mais les systèmes eux-mêmes nont subi que des modifications
de détail. Le nombre prodigieux de lampes à arc quon
invente chaque année montre qu'on na pas encore trouvé
la lampe véritablement pratique. donnant une lumière absolument
fixe et dont les charbons puissent servir pendant un temps suffisamment
long, le renouvellement fréquent de ces charbons étant un
sérieux ennui pour léclairage en grand.
On a proposé et réalisé cette année des globes
diffuseurs pour lampes à arc dont il convient de dire un mot, tant
le principe sur lequel reposent ces appareils est ingénieux. Comme
la lumière nue de larc est beaucoup trop intense et projette
des ombres trop nettes, on sest servi dès lorigine
de léclairage à larc de globes diffusants formés
le plus souvent par du verre opalescent qui font perdre par absorption
une grande quantité de la lumière émise.
MM. Psadourraki et Blondel, pour éviter cet inconvénient,
se sont proposé le problème suivant : Etant donné
un point lumineux, construire autour de ce point comme centre un globe
de verre transparent taillé de telle façon que pour un observateur
placé en dehors, tous les points de ce globe paraissent également
éclairés; en un mot répartir la lumière du
point lumineux uniformément sur la surface de ce globe. Ce problème,
fort compliqué, mais non impossible à résoudre, a
conduit à la construction de globes dun genre tout à
fait nouveau et certainement appelés à rendre des services.
M. Frédureau a, de son côté étudié le
problème et présente cette année des globes diffuseurs
pour arc et incandescence.
Pour les projecteurs électriques, on substitue de plus en plus
les surfaces paraboliques aux surfaces sphériques, ce qui permet
dobtenir des appareils beaucoup plus puissants: les difficultés
de construction de ces surfaces paraboliques sont vaincues petit à
petit et de sérieux progrès ont été réalisés
dans cette voie pendant, lannée dernière:
Au point de vue des compteurs électriques, nous navons
à signaler rien de nouveau ; ce sont toujours les types connus
plus ou moins perfectionnés qui sont utilisés. Ces appareils
sont le plus souvent d'une complication telle quil est à
désirer quun jour on en trouve de plus simples.
Le problème du transport électrique de lénergie
a fait depuis quelque temps des progrès considérables. Plusieurs
nouvelles installations ont été réalisées
et on a considérablement perfectionné les méthodes
de transmission. On peut dire que les hautes tensions sont entrées
dans la pratique courante; comme ces tensions ne sont jusquici possibles
quavec lemploi des courants alternatifs, on a été
forcément conduit à étudier à fond les moteurs
utilisant ces courants.
On sait quil existe plusieurs types de moteurs à courants
alternatifs, dont les uns sont basés sur un synchronisme rigoureux
entre les réceptrices et les génératrices, tandis
q.ue dans les autres ce synchronisme n'est pas une condition essentielle
de fonctionnement.
Les moteurs synchrones, qui présentent des avantages
sérieux lorsquil sagit de grandes puissances et dune
marche continue, nont pas reçu de grands perfectionnements,
parce quils répondent suffisamment aux conditions exigées
de sécurité et de rendement. Rappelons que ces moteurs diffèrent
très peu des génératrices alternatives, lexcitation
des inducteurs étant obtenue par des procédés divers.
Si ces moteurs ne sont pas plus employés dans la petite industrie,
cest que leur mise en marche exige des précautions spéciales;
ces machines ne démarrent pas seules comme les moteurs à
courant continu, ce qui entraîne laddition dun petit
moteur supplémentaire de vant forcément démarrer
tout seul. Dans le but déviter lemploi de ce petit
moteur, on a proposé plusieurs dispositions spéciales, qui
ont conduit à des résultats assez satisfaisants.
Les moteurs asynchrones sont presque tous à champ
magnétique tournant; ces moteurs offrent des avantages particuliers
pour les petites installations par la facilité de la mise en route
et labsence dexcitatrice et de commutateurs.
Ils ne présentent pas encore tous les avantages des moteurs à
courant continu, à cause du maximum que présente leur couple
à une certaine vitesse, ce qui interdit lapplication de ces
moteurs dans certains cas, pour la traction électrique, par exemple,
à moins de dispositions spéciales.
Quelques esprits pratiques prétendent que les courants polyphasés
ne sont quune transition qui permettra darriver à lusage
des moteurs à courants alternatifs simples. Dans ce genre, les
moteurs à simple phase sont un acheminement. Dans ces moteurs,
les inducteurs sont alimen tés par le courant alternatif et linduit
est fermé en court circuit. Pour permettre à ces moteurs
de démarrer, on a proposé lemploi dun second
circuit inducteur dont le courant est décalé sur le premier
denviron 90°, pour produire un champ tournant; ou bien lemploi
d'un second circuit induit avec collecteur analogue à celui dune
machine à courant continu et en série avec les inducteurs.
Une fois lappareil lancé et une certaine vitesse étant
acquise, ce second circuit est enlevé, et la machine continue à
tourner, comme moteur à champ alternatif, linduit étant
alors en court circuit sur lui-même.
Lutilisation des forces hydrauliques des chutes du
Niagara est entrée cette année dans la période dexécution;
les turbines sont prêtes et linstallation électrique
est déjà fort avancée.
Le but principal quon se propose est de transporter lénergie
de cette chute à Buffalo, mais il est en outre question de la transporter
beaucoup plus loin. On se servira naturellement de courants alternatifs;
le transport en bloc se fera par des moteurs synchrones, et la distribution
par des courants polyphasés ou des courants alternatifs simples.
En étudiant ce problème on voit combien il serait important,
comme la dailleurs fait remarquer M. Forbes, de pouvoir transformer
le courant alternatif en courant continu. On se rappelle la solution proposée
cette année par MM. Hutin et Leblanc à laide de leur
appareil appelé « panchahuteur », et nous pouvons annoncer
quune application de ce système est sur le point dentrer
en fonctionnement.
Il sagit de transporter à Épinay un courant alternatif
de 3000 volts engendré à La Chapelle et devant charger,
à Epinay, une batterie daccumulateurs sous la tension de
120 volts. A cet effet, deux appareils identiques ont été
construits et expérimentés: lun transformant du courant
continu à 120 volts en courant alterna
tif à 3ooo volts; lautre faisant la transformation inverse.
Les expériences en circuit local ont donné les résultats
les plus satisfaisants au point de vue du rendement et du fonctionnement,
et linstallation doit bientôt entrer en service régulier.
La réussite de cette installation serait très importante
pour lemploi des courants alternatifs.
Les progrès réalisés dans la traction électrique
sont considérables, principalement au point de vue du nombre
dinstallations. Cest surtout aux États-Unis que cette
industrie se développe avec une rapidité étonnante.
Les conditions dexploitation ne sont pas, il est vrai, les mêmes
quen Europe. Aux États-Unis, les villes sont bâties
sur des terrains en palier, et les rues sont toujours rectilignes. Ceci
explique la possibilité de moyens de locomotion rapide.
Cette rapidité devient une nécessité étant
donnée la longueur des rues. De plus, les sociétés
de transport ne se heurtent pas à une foule de formalités
administratives. Les municipalités ont adopté un plan auquel
elles se tiennent depuis longtemps. Les voies reliant les parcs entre
eux sont plantées darbres et ne souffrent pas la présence
de fils aériens télégraphiques, téléphoniques,
de lumière ou de transport de force.
Ce sont les avenues de luxe. Pour toutes les autres voies, il y a liberté
absolue de placer les fils électriques pour toutes destinations.
En France, nous navons à signaler que linstallation
dune seule ligne nouvelle, celle de Bordeaux; il y a donc en tout
trois lignes à traction électrique: celles de Clermont-Ferrand,
de Marseille et de Bordeaux celles-ci sont à fil aérien,
daprès le système américain; à Paris
il y a deux lignes sur lesquelles la traction sopère au moyen
daccumulateurs.
Il est vrai que la ville du Havre va bientôt être aussi dotée
dun réseau de tramways électriques; on peut donc espérer
que petit à petit ce genre si commode de locomotion sacclimatera
définitivement et quon se décidera à en faire
un essai sérieux à Paris.
On se rappelle que depuis longtemps déjà M. Berlier a demandé
la concession dun tramway tubulaire à traction électrique
devant traverser tout Paris, du bois de Vincennes au bois de Boulogne.
Il paraît que des difficultés administratives saccumulent
sur cette entreprise et quil se passera encore beaucoup de temps
avant que ,lon puisse constater un commencement dexécution.
Pourtant, ce genre de tramways a donné pleine satisfaction à
Londres, où lon va bientôt commencer à prolonger
le tramway tubulaire qui passe sous la Tamise.
Ce genre de traction convient particulièrement pour de longs tunnels;
aussi a-t-on réalisé plusieurs installations de ce genre.
On peut signaler en particulier aux Etats-Unis le cas du tunnel sous lOhio,
où lon met en service une locomotive électrique pouvant
développer une force de 2500 chevaux.
A lExposition de Chicago on a vu fonctionner un véritable
chemin de fer électrique, cest-à-dire des trains composés
de plusieurs voitures et traînés par des locomotives électriques.
Ce chemin de fer dune dizaine de kilomètres de long servait
à transporter les voyageurs à lintérieur de
lExposition. Les trains se composaient de quatre longues voitures
à deux boggies à 4 roues et à 100 places; la locomotive
pourvue de 2 moteurs pouvait développer au démarrage une
puissance de 500 chevaux.
Le grand chemin de fer électrique à marche extra-rapide
entre Saint-Louis et Chicago qui devait fonctionner pendant lExposition
na malheureusement pas pu être achevé en temps voulu.
En France, la Compagnie des chemins de fer du Nord a construit et essayé
une locomotive à accumulateurs; nous ne savons pas si les résultats
pratiques obtenus ont été favorables. Au Havre la locomotive
électrique de M. Heilmann a donné, paraît-il, des
résultats satisfaisants.
La compagnie de Paris-Lyon-Méditerranée a fait lessai
dune de ces locomotives pour le traction de wagons de charbon dans
un tunnel où le manque de hauteur produit par des éboulements
interdisait le passage avec des locomotives ordinaires.
Lapplication des effets chimiques et calorifiques des courants
électriques a permis de réaliser des progrès
sérieux.
Un des problèmes les plus importants dans ce genre est lapplication
du courant électrique à lassainissement des villes.
Les expériences instituées dans ce but par M. Hermite au
Havre, expériences suivies avec intérêt par les délégués
de plusieurs gouvernements, ont permis de se rendre compte des résultats
quon peut obtenir, et le temps ne paraît pas fort éloigné
où toutes les villes, à commencer par celles situées
au bord de la mer, seront pourvues dun système de ce genre.
Plus les villes deviennent populeuses et plus grand devient le danger
dinfection en cas de maladies contagieuses; la qualité de
leau de source amenée à grands frais peut évidemment
diminuer le danger, mais non le supprimer totalement; ce nest que
par une désinfection en grand quon peut arriver à
ce résultat.
La chaleur dégagée dans des fours convenables par l'arc
électrique permet depuis quelques mois de préparer certains
métaux rares,, quil était impossible dobtenir
autrefois en quantités appréciables; cest toute une
nouvelle électrométallurgie quon a ainsi créée.
On peut classer dans ce même ordre didées le carborundum,
siliciure de carbone, dont la dureté, comparable à celle
du diamant, a conduit à des applications intéressantes.
La production de laluminium par voie délectrolyse suit
toujours une marche ascendante.
Dans la seule usine de Saint-Michel, M. Minet produit journellement 400
kilogrammes daluminium en employant une force motrice hydraulique
de 1200 chevaux. Il a réalisé divers perfectionnements dans
la fabrication de ce métal, notamment par la suppression totale
de tout combustible extérieur aux cuves; le courant électrique
produit les calories nécessaires pour maintenir le bain en fusion.
M. Minet est dailleurs arrivé à utiliser des courants
dintensités de plus en plus grandes, sans augmenter pour
cela la différence de potentiel aux électrodes.
On arrive ainsi à faire passer dans des appareils de faible dimension
un courant de 6000 ampères à une tension de 7 à 8
volts; la force électromotrice de décomposition étant
de 3 volts, on peut calculer le nombre de calories dégagées;
ce nombre est tel quil faut déjà songer à refroidir
les cuves pour éviter les pertes dues à la volatilisation.
Quant à la pureté du métal produit, on en livre à
différents titres, suivant lusage quon se propose den
faire. Le métal pur est à 99,5 % et ne contient que 0,3
% de fer et 0,2 % de silicium. Celui employé pour l'aciérage,
qui en consomme de grandes quantités, contient de 2 à 8
% de fer et 0,5 de silicium. Les qualités intermédiaires
sont employées principalement pour la fabrication de tubes, et
vu la différence de densité, le prix de ces tubes ou dautres
objets en aluminium est dès à présent inférieur
au prix de revient des mêmes articles obtenus avec le métal
blanc, l'étain, etc.
Ni en télégraphie ni en téléphonie,
on na fait,semble-il, des progrès bien saillants
pendant le courant de lannée dernière.
La multiplication des fils télégraphiques et le retard,
souvent considérable, des transmissions font présumer que
les appareils rapides, dits « spéciaux », ne
sintroduisent que lentement dans la pratique courante, ce quil
faut attribuer en majeure partie à la complication de ces appareils
et à la nécessité de n'en confier le maniement quà
un personnel très exercé.
Comme nouveauté on peut signaler le telautographe,
qui a fonctionné à lExposition de Chicago, en local,
cest-à-dire, sans ligne réelle entre les appareils
transmetteur et récepteur. On est en droit de se demander sur quelle
longueur maxima de ligne fonctionnnerait cet appareil.
Sil pouvait, comme le téléphone, fonctionner aux extrémités
dune ligne comme celle de Paris-Londres, on pourrait placer le télautographe
à côté du poste téléphonique et suivant
le cas on parlerait ou lon écrirait. Mais lusage du
télautographe paraît devoir se limiter aux très petites
distances, aux réseaux urbains
aériens par exemple. Dans ces conditions il y a lieu de présumer
quon préférera se transporter auprès de son
correspondant pour signer des pièces importantes, dautant
plus que le maniement du télautographe est assez difficile, et
quétant dune construction compliquée il est
par la force des choses, sujet à de fréquents
dérangements.
Cest dans la télégraphie sous-marine
quil reste encore le plus à faire, non pas peut-être
aux systèmes de communication eux-mêmes, mais assurément
quant au prix des dépêches.
Si pour des parcours terrestres on peut transmettre à des distances
considérables pour des prix modestes, il faut, lorsquil sagit
de câbles sous-marins au moins décupler ce prix pour la transmission
à la même distance. Il est vrai que lemploi de codes
télégraphiques tend de plus en plus à sintroduire,
à tel point que le bureau international de Berne a été
obligé de publier lui-même une liste de 240 000 mots pour
former ces codes et Cela dans le but déviter des erreurs
de transmission qui arrivent trop souvent avec des mots de convention
ou de fantaisie. Malheureusement ces codes coûtent fort cher, ils
sont le plus souvent très incomplets, et il reste encore beaucoup
à faire dans cette voie.
A lExposition de Chicago on avait disposé un siphon recorder,
modifié par M. Cuttriss.
Le champ magnétique est constitué par des aimants superposés.
La bobine se meut verticalement entre les extrémités de
cet aimant, qui est disposé horizontalement. De plus, la bobine
est soutenue par de simples pivots, ce qui la rend plus mobile; grâce
à ce siphon recorder la Commercial Cable C° a pu augmenter
la vitesse de transmission à travers son câble transatlantique.
Jusquà présent, le téléphone
nest pas près de détrôner le télégraphe;
malgré tout lespoir quon avait basé sur les
messages téléphonés,
on ne se sert quexceptionnellement de ce genre de transmission,
quon nutilise que pour de tout petits bureaux en dérivation
pour ainsi dire sur les grandes lignes et là où un télégraphiste
ne trouverait pas à employer son temps.
Même dans lexploitation des chemins de fer le téléphone
ne sest pas substitué jusquici au télégraphe
bien que souvent il soit devenu un auxiliaire précieux.
On commence toutefois à réaliser cette substitution sur
quelques lignes de chemins de fer des Etats-Unis.
Pour ce qui concerne la téléphonie urbaine,
bien des progrès restent à réaliser et il se passera
encore longtemps avant quune personne quelconque puisse correspondre
directement avec une autre personne quelconque.
Cet état de choses provient dabord de cette particularité
que sil faut une installation déterminée pour permettre
à six mille abonnés, par exemple, de correspondre entre
eux, il ne suffit pas dune installation double, pour donner cettemême
faculté à 12000 abonnés, mais quil faudrait
une installation dont la complication serait plutôt comme le carré
des nombres dabonnés, de sorte que les installations deviennent
énormément compliquées avec un grand nombre dabonnés.
Cest à cette cause quil faut attribuer le fait que
des compagnies de téléphones ne cherchent pas à multiplier
outre mesure le nombre de leurs abonnés et que les tarifs dabonnement
restent si élevés.
Nous croyons non-seulement quil reste beaucoup à faire dans
cette voie, mais encore quune solution beaucoup plus rationnelle
que celle qui sappelle les tableaux multiples ordinaires a été
trouvée récemment et quil nest pas téméraire
de supposer quune transformation du système actuel simpose
à bref délai.
Cest plutôt dans la téléphonie
interurbaine quon peut constater le plus de progrès,
sinon comme principe nouveau, du moins comme installation : la plupart
des grandes villes peuvent maintenant correspondre entre elles. A ce dernier
point de vue, il convient de noter les succès obtenus par les Américains
sur de très longues lignes, comme celle de New-York à Chicago.
Daprès la théorie énoncée par M. Preece;
la transmission devrait devenir impossible dès que le produit de
la résistance de la ligne par sa capacité dépasse
le nombre 15 000. Or, dans la ligne de New-York à Chicago ( 1 6oo
kilomètres) ce produit est de 32000, et malgré cela la transmission
est parfaite. Des expériences faites en Amérique ont dailleurs
montré que même pour un produit de 62000 la transmission
est encore possible, quoique laissant à désirer sous le
rapport de la netteté de la perception. Lécart entre
les résultats de ces expériences et la théorie de
M. Preece est, on le voit, considérable; il faut attribuer cet
écart surtout, comme la fait remarquer notre regretté
collaborateur M. Géraldy, au fait que, dans sa théorie,
M. Preece na pas tenu compte de la self-induction de la ligne.
Lexemple donné par les Américains a été
suivi entre autres en Suède, où lon a installé
entre Malmoe et Haparanda une ligne de 1600 kilomètres.
L'établissement des lignes interurbaines coûtant très
cher et entraînant des taxes très élevées,
on cherche à utiliser le mieux possible les lignes existantes,
et dans cet ordre didées on songe à la téléphonie
multiplex, autant quà la télégraphie et téléphonie
simultanées. Lun et lautre de ces deux problèmes
ont été lobjet
détudes qui ne tarderont pas à amener des résultats
pratiques.
La possibilité de transmettre la parole à travers la mer
a toujours constitué un problème séduisant.
Les chercheurs ont été encouragés par le succès
de quelques câbles téléphoniques sous-marins à
courte distance qui fonctionnent depuis quelques années. La possibilité
de cette transmission à grande distance nest pas établie
sur des principes indiscutables et les moyens pratiques pour la réaliser
ne sont pas encore à notre portée. Lun des moyens
qui se présentent à lesprit consiste à combattre
la capacité des câbles par lintroduction de self-inductions
convenablement disposées. Cest ce moyen que vient de proposer
à nouveau M. S.-P. Thompson, mais on conçoit les difficultés
qui sopposent à lapplication dun pareil procédé.
Aux Etats-Unis la téléphonie se trouve monopolisée
par la Bell Telephone C". Le téléphone
utilisé par cette société est du type Bell, et les
microphones du type Blake, Hunnings
ou « solidback ». Ces deux derniers microphones sont
à grenaille de charbon. Les microphones à grenaille ont
été longtemps employés en Europe.
Sils donnaient au début des effets meilleurs que ceux des
microphones à crayons de charbon, ils ne tardaient pas, au bout
de peu de temps, de perdre leurs brillantes qualités, parce que
la grenaille finissait peu à peu, sous linfluence des vibratious,
à se tasser. Les modèles les plus récents, ceux de
Deckert et de Roulez entre autres, semblent
affranchis de ce défaut.
Les postes téléphoniques des abonnés pour communications
urbaines et ceux des abonnés .pour communications à longue
distance sont différents de modèles. Un dispositif très
simple de MM. Mercadier et Anizan,
permettant de faire servir à volonté la même portée
téléphonique soit pour le service urbain, soit pour le
service à longue distance, figurait précisément dans
la section française à Chicago.
Examinons maintenant les prinpaux résultats des recherches
scientifiques de lannée.
MM. Sarazin et de la Rive ont pu réaliser le desideratum exprimé
par M. Hertz, dont nous apprenons, au dernier moment
la mort prématurée il y a deux ans. Ayant à leur
disposition une vaste salle entièrement libre, ils ont pu disposer
un excitateur à une hauteur suffisante au-dessus du sol et à
une distance convenable des parois en face dun miroir métallique
de grandes dimensions. Létude des nuds et des ventres
produits par les ondes se propageant, soit dans lair libre, soit
le long de fils métalliques, a démontré légalité
rigoureuse des vitesses de propagation dans les deux cas.
M. Righi est arrivé à produire, à laide
dun excitateur particulier, des oscillations dune longueur
donde relativement petite, 7,5 cm., cest-à-dire près
de dix fois plus petites que celles des oscillations obtenues primitivement
par M. Hertz. Ces oscillations de faible longueur donde lui ont
permis non seulement de répéter dans de meilleures conditions
les expériences sur la réflexion et la réfraction
des ondes électriques, mais encore de reprendre avec ces oscillations
un grand nombre dexpériences doptique physique,en particulier
sur la diffraction,linterférence entre un rayon incident
et le rayon réfléchi, puis sur labsorption des radiations
par les diélectriques.
M. Righi a également fait de nombreuses études sur la recherche
du plan de polarisation des oscillations hertziennes, problème
étudié précédemment par MM. Trouton et Klémencic.
Ses expériences sur la réflexion métallique lont
conduit à cette conclusion intéressante que le plan de polarisation
des oscillations hertziennes passe par laxe de loscillateur,
cest-à-dire que la vibration de Fresnel est dans la direction
de la force magnétique.
Ce résultat serait en contradiction avec la théorie actuelle.
Les expériences de réflexion et de réfraction dans
les diélectriques conduisent au résultat contraire, cest-à-dire
que le plan de polarisation des oscillations de Hertz est per pendiculaire
à la direction de la force électrique.
M. Blondlot a repris les expériences de M. Fizeau sur la vitesse
de propagation dune perturbation électrique le long dun
fil, et a retrouvé à lapproximation que comportent
ces mesures délicates une vitesse égale à celle de
la lumière dans le vide. Que faut-il conclure de ce résultat
? La théorie des oscillations électriques
hertziennes, dans le cas où elles se propagent le long de fils
conducteurs, nest pas sans présenter de graves difficultés,
et la démonstration a priori de légalité des
vitesses dans lair et le long des fils est loin dêtre
inattaquable. En dautres termes, puisque le résultat paraît
être établi par lexpérience, cest un fait
dont on ne semble pas avoir donné dexplication suffisante.
Il en est de même à un degré bien plus élevé
de la relation établie par les expériences de M. Blondlot,
et nous devons reconnaître que sur trois vitesses de propagation
qui semblent être égales à celle de la lumière,
il ny en a quune seule, celle des ondes hertziennes dans lair
libre, pour laquelle la théorie soit satisfaisante.
Cest pourquoi il est difficile de prévoir ce qui restera
dun grand nombre de travaux, fort bien exécutés, dailleurs,
qui ont pour but de vérifier dans ses détails telle ou telle
théorie du dispositif par lequel M. Lecher a cru démontrer
que la vitesse de propagation des ondes hertziennes le long des fils était
de 300000 kilomètres par se conde. MM. Wiedemann et Ebert ont publié
sur ces questions des mémoires particulièrement intéressants,
et leurs conclusions sont favorables à la théorie de MM.
Cohn et Heerwagen. On a étudié aussi la réflexion
sur les plaques et les « réseaux » de Hertz et à
lextrémité des fils; M. Poincaré est intervenu
au sujet dexpériences de MM.Birkeland et Sarasin. Mais les
résultats déconcertants de M. Righi, qui semblent remettre
en question les faits que lon
considérait comme les mieux établis au point de vue expérimental,
ne peuvent quaccroître la réserve avec laquelle nous
accueillons toute la série des résultats annoncés.
Lardeur avec laquelle se poursuivent les re cherches expérimentales
sur les oscillations de Hertz nous fait déplorer plus vivement
les la cunes immenses dans la théorie électromagnétique
de la lumière. La célèbre relation de Max well entre
lindice de réfraction et la constante diélectrique
navait guère servi jusquici quà
fournir un argument aux détracteurs de la théorie. On peut
espérer quil nen sera plus longtemps ainsi, depuis
que M. Helmholtz a posé dans un mémoire
les bases de la théorie électromagnétique de la dispersion.
Ce qu'il faut admirer dans ce travail, cest moins encore la simplicité
et la netteté des hypothèses physiques que la façon
élégante et sûre dont elles sont formulées.
Lemploi du principe de la moindre action permet de poser dès
labord une formule simple et compréhensive, de laquelle on
déduit sans hésitation les équations du mouvement.
Il est probable que la voie indiquée par M. Helmholtz sera suivie
et que la théorie électromagnétique de la lumière
qui, dès à présent, marche de pair avec toutes les
autres, servira à relier les valeurs si différentes que
présente lindice des
liquides quand on passe des vibrations lumineuses aux vibrations hertziennes.
M. Helmholtz a indiqué également que sa théorie donnait
lexplication de la dispersion anormale observée sur les métaux
par M. Kundt dans des expériences célèbres qui viennentdêtre
reprises et complétées par un de ses élèves.
Il y a tout lieu despérer que des recherches de cette espèce,
en apportant des faits nouveaux, contribueront à lédification
de la théorie et permettront daborder létude
complète des phénomènes magnéto-optiques.
La découverte de M. Lommel qui ramène le phénomène
de Hall à des propriétés déjà connues
indique peut-être que lon rencontrera dans cet ordre de faits
une simplicité que lon ne prévoyait pas jusquici.
Le mémoire de Helmholtz dont nous parlions plus haut avait été
précédé dun travail magistral dans lequel lauteur
était arrivé à réunir dans une formule toutes
les équations de lélectromagnétisme ; il a
donné ainsi une nouvelle preuve de la fécondité des
applications du principe de la moindre action à la physique.
Dans une des parties de son mémoire, il a montré comment
on pouvait, des hypothèses qui avaient servi de base à Hertz
dans létablissement de ses équations du champ électrodynamique,
déduire lexpression des pressions qui sexercent sur
les faces dun élément placé dans un champ diélectrique.
Cette partie de luvre de Maxwell, qui se trouvait jusquici
complètement isolée, se rattache ainsi de la façon
la plus heureuse et la plus simple à lensemble de ses résultats,
et la théorie générale de lélectrodynamique
prend une forme cohérente qui satisfait pleinement lesprit.
Dans des ordres didées voisins, quoique différents,
nous rappellerons les travaux de M. Vaschy sur une nouvelle théorie
de lélectrostatique et la publication du livre de M. J. J.
Thomson, qui contient un exposé substantiel des développements
théoriques auxquels la théorie de Maxwell a servi de base
et des expériences quelle a suscitées.
La piézo-électricité a été
le sujet de nombreux travaux en Allemagne depuis la découverte
du phénomène par MM. J. et P. Curie. Nous citerons comme
particulièrement remarquables les recherches de Rontgen, de Czermak,
de Kundt, de Voigt et de Riecke.
M. Voigt a établi une théorie générale des
phénomènes piézo-électriques et a donné
le nombre de coefficients nécessaires pour définir complètement
ces phénomènes dans tous les cas qui peuvent se présenter;
deux coefficients sont nécessaires pour le quartz, quatre pour
la tourmaline et dix-huit dans le cas Je plus compliqué. Une étude
tout à fait complète des phénomènes élastiques
des cristaux a permis à M. Voigt de montrer la liaison des phénomènes
électriques, non seulement avec la pression, mais aussi avec les
déformations qui en résultent. Dans une étude expérimentale
très complète MM. Voigt et Riecke ont pu soumettre au contrôle
de l'expérience une idée qui avait été émise
tout dabord par MM. Curie et qui consiste à supposer que
les phénomènes pyro-électriques et piézo-électriques
ont une origine commune dans la déformation du cristal.
Lord Kelvin vient de publier une étude théorique sur la
nature des phénomènes piézo-électriques et
de donner une théorie moléculaire de ces phénomènes.
MM. Curie avaient montré jadis quune pile de plaques zinc-cuivre
soudées, telles que celles qui composent les éléments
dune pile de Volta à colonne, permettait
de
produire les phénomènes piézo-électriques.
Il suffirait pour cela que ces plaques, empilées comme dans une
pile à colonne, fussent séparées les unes des autres
par des couches dair et maintenues ainsi par des cales de caoutchouc.
En exerçant une pression sur la colonne, on provoque un dégagement
électrique aux extrémités. Supposons maintenant que
chaque molécule dun corps soit constituée par deux
corps différents, Si et O2, par exemple, pour le quartz; cescorps
joueront le rôle du zinc et du cuivre dans lexpérience
qui précède et lon aura réalisé ce que
lord Kelvin croit être la véritable théorie électrochimique
de la piézo-électricité. Dans les cas complexes,
il est amené à supposer que la surface de chaque molécule
est divisée non plus en deux, mais en un grand nombre de régions
des deux natures différentes considérées.
Dans le cas le plus compliqué où dix-huit coefficients sont
nécessaires pour définir la piézo-électricité
et trois coefficients pour définir la pyro-électricité,
lord Kelvin montre quon peut supposer la surface dune molécule
divisée en vingt-deux régions distinctes.
Nous arrêterons ici cette revue, dans laquelle il y a nécessairement
beaucoup de lacunes, lénumération détaillée
de tous les progrès et de tous les travaux effectués dans
lannée nous conduisant hors du cadre que nous nous sommes
proposé. Comme on le voit les inventeurs et les chercheurs ne font
pas défaut et les résultats obtenus couronnent dignement
la somme de travail et de peine quon a dépensée.
P.-II. LEDEBOER.
Source "La Lumière Electrique"
La principale revue française
traitant délectricité à la fin du 19e siècle
sintitule La lumière électrique. Car
cest bien léclairage, avant tous les autres usages,
qui passionne alors les Français. En 1907, le physicien Lucien
Poincaré analyse cet engouement : Léclairage
électrique est devenu pratique au moment même où les
transformations de la vie sociale faisaient naître un désir
intense de supprimer artificiellement lobscurité des nuits.
sommaire
II - Réflexions sur l'électricité
à l'Exposition universelle de 1900
Lun des grands événements de lélectricité
du 19e siècle se déroule à Paris en 1881.
LExposition internationale de lÉlectricité
rassemble, pour la première fois, toutes les grandes inventions
qui ont marqué lhistoire : le téléphone, le
tramway électrique, la voiture électrique, ou encore lampoule
à filament dont on doit les améliorations à Thomas
Edison. De nombreuses démonstrations et expériences sont
proposées pour la plus grande joie des quelque 700 000 visiteurs
qui se pressent aux portes du palais des Champs-Élysées.
Le soir, des auditions téléphoniques
théâtrales ont lieu : des téléphones,
installés dans de confortables salles éclairées par
des lampes à incandescence, retransmettent un opéra ou un
concert qui se joue à quelques kilomètres à vol doiseau.
Plusieurs événements accompagnent lExposition internationale
de lÉlectricité, comme le Congrès international
des électriciens ou la mise en lumière électrique
de lopéra de Paris (qui jusqualors était éclairé
au gaz).
Dans la continuité de la Deuxième révolution industrielle,
presque toutes les grandes expositions internationales consacrent une
grande part à la fée Électricité,
à limage de lExposition universelle de Paris en 1889
ou en 1900. Lors de lExposition universelle de 1889, la lumière
électrique sest peu à peu imposée, mais ce
nest quavec lExposition de 1900 que, pour le grand public,
naîtra la thématique de la «Fée Électricité».
Le gaz et lélectricité sont en forte concurrence à
la fin du 19e siècle. Tandis que le gaz est réputé
dangereux et peu commode, lélectricité, technologie
nouvelle, présente dautres inconvénients comme celui
de ne pas pouvoir être stockée faute daccumulateurs
fiables. Dautre part, lélectricité, encore très
chère, est peu accessible pour les particuliers : seules les industries
et les grandes infrastructures comme les gares, les théâtres
et les palaces sont en mesure de séquiper. Il faut attendre
les années 1920 pour que les abonnés à la Compagnie
parisienne de distribution délectricité atteignent
le million.
La fascination pour lélectricité se
poursuivit au 20e siècle avec lExposition internationale
des arts et techniques de 1937, également à Paris.
En 1937, la réalisation du pavillon de lÉlectricité
et de la Lumière est confiée à larchitecte
Robert Mallet-Stevens qui saisit loccasion pour livrer une ode à
la gloire de la lumière et de limage en mouvement. Lédifice,
immense, rassemble toutes les grandes découvertes du siècle.
À lextérieur, des installations produisent dimpressionnantes
étincelles qui se reflètent dans leau des bassins.
La façade, dune superficie de plus de 600 m, est envahie
de projections de toutes sortes : chromotypes (plaques de verre réalisées
par les artistes Raoul Dufy, Fernand Léger, Georges Rouault, ou
même des enfants), Kacolor (kaléidoscopes), films
documentaires et scientifiques. À lintérieur du bâtiment
sont exposées de nombreuses uvres parmi lesquels La Fée
Électricité, immense composition peinte par Raoul Dufy qui
célèbre linvention de la vie moderne.
Réflexions sur l'électricité
par Par Fabien Warin
Au cours dune conférence prononcée en 1941,
Lucien Febvre pourfend dune comparaison terrienne les historiens
sans questions :
« [...] Si lhistorien ne se pose pas de problèmes,
ou si, sétant posé des problèmes, il ne formule
pas dhypothèses pour les résoudre en fait de
métier, de technique, deffort scientifique, je suis fondé
à dire quil est un peu en retard sur le dernier de nos paysans
car ils savent, eux, quil ne convient pas de lancer leurs
bêtes pêlemêle, dans le premier champ venu pour quelles
y pâturent au petit bonheur : ils les parquent, ils les attachent
au piquet, ils les font brouter ici plutôt que là. Et ils
savent pourquoi. »
La recherche historique serait donc divisée en trois temps : construction
dun problème, conception dhypothèses, mise à
lépreuve (validation ou réfutation) de celles-ci.
Mais affirmer cela est-il suffisant ? Assurément non.
Pour sen convaincre, je demande au lecteur déteindre
un instant les plafonniers. Rassurez-vous, cest pour les rallumer
aussitôt. Vous aurez senti, nest-ce pas, « comme
il est merveilleusement en notre pouvoir de jeter tantôt sur vous,
sur moi, sur les lieux de lévidence et de lactivité,
forte, vive et impitoyable lumière, et tantôt de nous replonger
dans la nuit » .
Cest ce privilège de lexpérience qui mincline
à penser quune réflexion sur notre rapport à
la technique permettrait denrichir le travail de lhistorien.
Quest-ce lhistorien ? Un homme. Quest-ce que lhomme
? « Cest un homard qui pourrait laisser sa carapace au
vestiaire, son périscope, et ses étaux, et ses cannes à
pêche », un homard qui « donnera toujours la préférence
à ce quil peut commander à distance, et du geste le
plus facile. Eh bien, lélectricité à cet égard
na pas sa pareille, puisque cest la force qui se transmet
la plus vite, la plus intégralement et par les conduites les moins
encombrantes, les plus fines et presque les plus imperceptibles qui soient.
Mais il faut évidemment quelle débouche,
commodément, à notre disposition »
À cet égard, contemporains, vous et moi, sommes dimpérieux
consommateurs ! Sans cesse, nous la pratiquons. Nous appuyons tous sur
les interrupteurs, naviguons sur Internet, empruntons des rues bien éclairées
en flânant parfois en toute sérénité devant
les vitrines illuminées des magasins. Faisant corps avec elle et
lui étant intrinsèquement liés, nous sommes devenus
incapables de la percevoir. La plupart du temps, nous ne pensons pas à
nous interroger sur ce qui détermine notre rapport à elle.
Il nest que les incidents ou, de manière récente,
les difficultés liées à la préservation de
lenvironnement et au manque de ressources énergétiques
qui nous contraignent à diriger notre regard en direction de cette
servante à laquelle nous ne prêtons plus attention.
Mais ce pouvoir que nous avons sur cette technique, au point den
dissimuler les moindres éléments visibles, ne constitue-t-il
pas en définitive une double occultation, à savoir celle
du dispositif technique lui-même se doublant dune occultation
plus profonde, cest-à-dire celle de lessence de la
technique régissant elle-même le monde et le mode de vie
dans lequel nous séjournons ?
Aussi, entreprendre une réflexion philosophique sur notre rapport
à la technique, cest à mon sens déjà
faire de lhistoire. Sen passer, ce serait mettre la raison
au chômage technique et mutiler symboliquement la fée électricité
dune de ses ailes. Cest ce même rapport existentiel
entre une technique et un consommateur qui a constitué le principal
problème de ce travail de recherche. Le deuxième fut de
savoir comment rendre ce dernier « historicisable ».
Plus précisément, lexposition universelle de
1900 est-elle la réponse à celle de 1881, étudiée
par Christine Berthet en 1982 ?
Elle la présenta comme un lieu de démonstration, une vaste
opération de propagande commerciale au cours de laquelle le nouveau
secteur prospecta le client potentiel. En tentant de répondre aux
besoins exprimés ou latents de la demande, elle démontra
aussi que lexposition répondait au « caractère
de plus en plus contraignant dune certaine attente du système
technique en faveur des usages de lélectricité »
Le dernier problème fut dordre conceptuel. Il est le fruit
des travaux de François Caron et de Thomas S. Kuhn. Nous y
reviendrons.
La résolution de ces problèmes a nécessité
la formulation dhypothèses. Dabord, si lexposition
universelle de 1900 correspond à une réponse aux attentes
suscitées en 1881 alors le rapport existentiel entre lélectricité
et le consommateur est dynamique. Ensuite, il y a sans doute un rapport
de fonctionnement analogique entre le système technique et le paradigme.
In fine, il doit y avoir un parallèle à effectuer entre
le fonctionnement cyclique et instable du paradigme et lévolution
du rapport que nous entretenons avec la technique. À partir de
ces hypothèses, jai effectué lanalyse des présupposés.
En dautres termes, jai échafaudé une théorie
contre factuelle à partir de laquelle jai posé mes
yeux sur les archives. Car, « [...] la théorie se borne à
mettre en forme logique cette pratique spontanée de lhomme
dans la rue. Si nous cherchons la cause dun phénomène,
nous ne nous bornons pas à additionner ou à rapprocher les
antécédents. Nous nous efforçons de peser linfluence
propre de chacun. Pour opérer cette discrimination, nous prenons
lun de ces antécédents, nous le supposons disparu
ou modifié, nous tâchons de construire ou dimaginer
ce qui se serait passé dans cette hypothèse. Si nous devons
admettre que le phénomène étudié aurait été
autre en labsence de cet antécédent (ou bien au cas
où celui-ci aurait été différent), nous concluons
que cet antécédent est lune des causes dune
partie du phénomène effet, à savoir de la partie
que nous avons dû supposer transformée ».
La consultation des archives fut alors une mise à lépreuve
de mes prolégomènes.
Lhypothèse de lexposition universelle de 1900 comme
champ de bataille paradigmatique pour lélectricité
Nous avons proposé le concept de « consommateur
espérant » afin de cerner lévolution du rapport
existentiel entre la technique et le consommateur.
Lespoir est un état dattente confiante au cours duquel
on a le sentiment que ce que lon désire est réalisable.
Le consommateur espère parce quil a des désirs et
cherche à les satisfaire en faisant confiance de manière
calculée à loffre. Mais cela suppose une technique
capable de répondre aux attentes. Nous pensons que 1881 est un
point de départ permettant le passage dun consommateur émerveillé
à un consommateur espérant. Elle est aussi une étape
dans lévolution générale de la technique. Car,
plus une technique mûrit, plus le consommateur exige. Au regard
des évolutions techniques de lélectricité entre
1881 et 1900 et par analogie avec notre mode de vie, nous admettons lexistence
dune phase despérance révolutionnaire entre
1881 et 1900 se traduisant par lémergence despoirs
nouveaux de la part des consommateurs et par la formalisation du groupe
des électriciens. Un nouveau système technique électrique,
composé de théoriciens et de techniciens, naissait. Adjuvant
nécessaire du système technique charbon-vapeur, il gagna
en légitimité et en autonomie par la sollicitation croissante
du monde économique à son paradigme. Du côté
de loffre, les promoteurs qui acceptèrent les acquis du nouveau
système technique firent naître « une économie
du risque pris et accepté » . Toutefois, ces risques
étaient minimisés car les décisions prises se faisaient
à la suite dune écoute des consommateurs espérants.
Du côté de la demande, le consommateur espérant est
aussi un « consommateur innovateur » acceptant de se
démarquer des autres parce quil pense que loffre est
en mesure de répondre à ses attentes.
Nous postulons lexistence dun orbe technico-économique.
Le rôle des acteurs-agents, ou acteurs autonomes au service dautres
acteurs, est crucial. LÉtat, en quête de prestige,
assurait au secteur électrique un climat de confiance et de stabilité.
Le vulgarisateur informait loffre des possibilités techniques
offertes par le système technique et dévoilait auprès
des consommateurs les nouveautés de loffre tout en faisant
circuler en retour les exigences de la demande. Ce fonctionnement ne doit
cependant pas masquer les difficultés endogènes et exogènes
contre lesquelles il fallait tirer à boulets rouges. Le système
technique restait en effet imprécis dans la mesure où le
moule quil avait fait naître était parfois dans lincapacité
dabsorber les nouvelles énigmes techniques se présentant
à lui. Le travail de réajustement paradigmatique permit
alors le lent accouchement dun savoir-faire électrique cohérent.
Cohérent, il le fut parce que le théoricien pouvait apporter
au technicien le statut rationaliste aux faits exposés et parce
que le technicien savait informer le théoricien ouvert aux nouveautés.
Réajusté, le paradigme électrique était en
définitive susceptible de répondre aux espérances
du monde économique. Mais le climat restait tendu. Certains promoteurs
rejetaient les nouveautés. Cette pesanteur peut cependant être
considérée comme un mal nécessaire au progrès.
Car le caractère réactionnaire de certains agents économiques
nest pas tant une peur du progrès quune crainte de
perdre des positions durement acquises sur le marché par lapparition
de concurrents sérieux. En tentant de bloquer la nouveauté,
ils la rendirent cependant plus novatrice parce quils obligèrent
les nouveaux pionniers à rechercher de nouveaux moyens pour convaincre
le marché. Ils jouèrent donc malgré eux un rôle
de régulateur. Dautres inerties témoignent de la résistance
de lancien système technique utilisant ses positions acquises
contre le nouveau. À cela se superpose le poids des mentalités
dans un contexte où linvisibilité de lélectricité
faisait peur. À la veille de lexposition universelle de 1900,
la situation est donc complexe.
Deux systèmes techniques luttent pour obtenir la
légitimité du monde économique. Le système
technique électrique semble plus dynamique car il dispose des moyens
de tisser un réseau de complémentarités plus cohérent.
Mais celui-ci ne se faisait quà partir dun petit noyau
dentrepreneurs et de consommateurs innovateurs. Les autres acteurs
soutenaient soit lun, soit lautre, soit les deux systèmes
concurrents. Nous supposons donc que lexposition de 1900 constitue
un champ de bataille paradigmatique sur lequel laffrontement entre
les deux systèmes sintensifia. Un champ de bataille régulé
par lÉtat.
LÉtat joua un rôle central dans la
manifestation de lélectricité à lexposition
de 1900, même si son action est décrite par Alfred Picard
en ces termes : « La proportion entre les subsides de lÉtat
et la dépense totale descendait ainsi à 20 % ; jamais elle
nétait tombée aussi bas. Pour la première fois,
le concours de lÉtat ne dépassait pas celui de Paris
» .
Toutefois, si lon considère lÉtat
au sens large, on saperçoit que sa participation brute lors
de lexposition de 1900 fut la plus importante, dépassant
le record de 1878. Certes, la participation relative diminua passant de
68,15 % en 1878 à 50 % en 1889 puis à 40 %. Mais cela sexplique
par la hausse du budget des expositions, passant de 55,614 millions de
francs en 1878 à 100 millions de francs en 1900. LÉtat
ne pouvant à lui seul financer un tel budget, il eut recours au
secteur privé pour financer 60 % du budget total de lexposition
de 1900. Le financement tendait donc vers le modèle anglo-saxon,
même si les initiatives privées étaient étroitement
encadrées par les pouvoirs publics. Demblée, lÉtat
sentoura de compétences. Pour organiser le secteur électrique,
différents services furent institués : la commission consultative
dite comité technique de lélectricité, les
comités dadmission et dinstallation.
Le comité technique était composé de 56 membres,
tous experts. 30,36 % étaient des industriels dont 95 % issus du
secteur électrique. 37,5 % étaient ingénieurs soit
des Postes et des Télégraphes (23,81 %), des Ponts et chaussées
(28,57 %), des manufactures dÉtat (14,29 %), de la Marine
(9,52 %), des Mines (9,52 %), le reste (14,29 %) est plus difficilement
classable. 17,86 % étaient des scientifiques ; 12,5 % étaient
apparentés à lÉtat (inspecteur général
de lInstruction publique...) et un seul membre (1,78 %) était
publiciste. Par rapport à la commission de 1881, le changement
était profond. Désormais, la présence politique se
faisait plus discrète (pas dhommes politiques hormis quelques
fonctionnaires, initiative des réunions, des membres reconnus par
lÉtat sans doute parce que le secteur avait démontré
sa capacité dautogestion. Surtout, les membres appartenaient
à la fois au système technique et au monde économique.
En débattant entre eux, ils montrèrent leur capacité
découte réciproque et devenaient par-là même
crédibles. La réglementation se fit dans une logique de
cohérence. LÉtat entendait canaliser les initiatives,
conjuguant performance et sécurité à un moindre coût.
De fait, un appel doffres était lancé dans lequel
ladministration de lexposition exposait ses exigences pour
éviter tout litige tout en sassurant de la fiabilité
du matériel exposé. Les prestataires se désignaient
dabord auprès du représentant de lÉtat
Alfred Picard. Les demandes étaient ensuite examinées par
une commission dexamen composée des membres de ladministration
représentant la puissance publique. Derrière cette apparente
lourdeur administrative, on notera cependant que la procédure restait
légère et rapide, à la fois pour les prestataires
et les exposants, signe defficacité. Par la signature des
conventions et cahiers des charges, lÉtat octroyait aux prestataires
un droit de concession temporaire. Lincitation se faisait par la
prise de mesures financières, lÉtat dispensant les
fournisseurs dénergie à hauteur de 50 % dune
partie des frais de premier établissement. À ceci sajoutait
une allocation pour frais dexploitation. Notons que les chiffres
ne devinrent définitifs et revus à la hausse quà
la suite de longs débats au sein du comité technique de
lélectricité. LÉtat souhaitait donc disposer
à court terme des moyens techniques dignes de lévénement.
On peut aussi estimer quil sagissait à long terme dattirer
les investissements dentreprises électriques étrangères
en France. Dautre part, les exposants pouvaient être exemptés
du paiement du loyer, de leau, du gaz, et de la force motrice .

Une consécration de lélectricité en deux étapes
Limposition dun projet cohérent
Lélectricité comptait à elle
seule un groupe constitué de cinq classes : 23 (production et utilisation
mécanique de lélectricité), 24 (électrochimie),
25 (éclairage électrique), 26 (télégraphie
et téléphonie) et 27 (applications diverses de lélectricité) .
Cette situation nest plus celle de 1881 ou de 1889. Elle suscite
lengouement quAlfred Picard évoqua en ces termes :
« Lélectricité, qui navait quune
classe en 1889, recevait les honneurs dun groupe. Comment faire
moins pour cette fée du XIXe siècle, qui a déjà
enfanté tant de merveilles et qui réserve certainement encore
des surprises inattendues ? Ce devait être lauréole
des assises de 1900 ». Limposition du projet supposait une
rationalisation du système en étroite collaboration avec
la vapeur. Cette situation de complémentarité peut cependant
être symboliquement perçue comme une consécration
de lélectricité. Lancien système technique,
relégué à larrière du palais de lÉlectricité,
agissait en coulisse lors de la production dune électricité
au contact direct de lusager. Ceci nest pas étonnant
si lon considère lidée de la fée électricité.
Majestueuse et magicienne, elle se doit de présenter des effets
en soi, déconnectés de ses causes. Doù la dissimulation
de la vapeur en tant que cause, qui devenait ainsi dune certaine
manière la servante de la fée électricité.
La normalisation du système électrique permettait
dhomogénéiser lensemble du réseau électrique
pour minimiser les coûts des travaux et montrer que le système
technique était capable dassurer le fonctionnement cohérent
dune exploitation sur un espace relativement grand (108 hectares).
La longueur totale du réseau était denviron 40 kilomètres.
Les lignes étaient rarement aériennes : prudence et motivations
esthétiques étaient de mise. Le courant alternatif, transporté
par un réseau composé de neuf lignes principales, était
ensuite transformé dans une cinquantaine de postes de transformation,
répartis principalement à lesplanade des Invalides
et sur les berges de la Seine. Le courant continu, destiné au Champ-de-Mars,
était envoyé par une canalisation à cinq fils. Cette
situation atteste la maturation du système technique. Au cours
des années 1880-1890, le paradigme électrique sétait
en effet fortement enrichi par la diversification des recherches théorico-pratiques.
Cette phase dinvestigation normale, nous pouvons la qualifier de
phase deffervescence révolutionnaire car les investigations
se faisaient en direction des consommateurs espérants. À
celle-ci succéda une phase dharmonisation contrôlée
au cours de laquelle les nouveaux acquis furent suffisants à lajustement
du système, nécessaire à la poursuite des investigations
en direction des attentes du reste du monde économique. Lexposition
universelle de 1900 néchappe pas à cette règle.
Lélectricité occupait une place centrale dans léclairage
de lexposition. Cette décision fut prise dès 1898
: « [
] Une partie seulement de lexposition sera ouverte
le soir, léclairage maximum, sur une zone que déterminent
les plans, pourra atteindre 20 bougies par mètre carré,
deux autres zones recevant un éclairage moindre, proportionné
à leur importance. Le gaz déclairage apportera, sur
certains points, un éclairage supplémentaire ». Pour
répondre à lafflux anticipé des visiteurs,
il fallait un éclairage intense. Concrètement, léclairage
total comprenait 3 647 050 bougies dont 1/5 en incandescence (729 410
bougies) et 4/5 en arc (2 917 640 bougies). Larc était massivement
utilisé car il correspondait aux besoins de léclairage
des grands espaces. Dans le même temps, les lampes à incandescence
progressaient et ne nécessitaient que 3,5 watts par bougie, soit
2 552 935 watts. Quant aux lampes à arc, à raison de 1 watt
par bougie, cela correspondait à 2 917 640 watts. Par cet éclat,
Paris entendait rester la capitale-lumière de lEurope. Le
total des watts nécessaire à toutes les applications électriques
atteignait le chiffre de 8 763 307, nécessitant une force motrice
de 11 915 (12 000) chevaux électriques. Dans les transports, lutilisation
de lélectricité permit de résorber un goulot
détranglement. Le chemin de fer électrique [35]
offrait un rendement dau moins 75 % entre 20 et 85 ampères,
voire 83 % sous 43 ampères. Il était donc économiquement
crédible, dautant que sa capacité de transport dépassait
celle de 1889.
La plate-forme mobile suivait un parcours de 3 360 mètres. Sa faible
consommation délectricité et sa grande régularité
permettaient aussi de répondre à lafflux de visiteurs.

Quant aux objets exposés, la majorité (51,70 %) sorientait
vers les classes 23 et 25, ce qui concordait avec les espoirs suscités
en 1881 pour la production, lutilisation mécanique de lélectricité
et léclairage .
La sollicitation des esprits
Mais la démonstration technique de la cohérence
ne suffisait pas. Car, « [
] pour que le passage de la production
incessante de nouveautés à la consommation [
] se fasse,
en continuité, il est besoin de mécanismes, de rouages.
Une sorte de vaste machine industrieuse, aguichante, tentaculaire, se
met en place. Cela sappelle marché, mais très
vite la simple loi de loffre et de la demande selon les besoins
ne vaut plus : il faut exciter la demande, exciter lévénement,
le provoquer, laiguillonner, le fabriquer. Car la modernité
se nourrit ». Lélectricité devint à ce
titre « maîtresse dillusions », illuminant le
spectateur. De la Porte monumentale de Binet au palais de lÉlectricité,
tout était fait pour attirer son regard. La lumière animait
les mondanités de lexposition, tout en sécurisant
des espaces publics fréquentés par la bourgeoisie. Juxtaposée
aux éléments allégoriques, elle animait le rêve.
Ponsin le souhaitait dès en 1896, pour son projet de palais lumineux,
lorsquil écrivit qu« il faut que lidéal
de la féerie y soit poussé à son extrême summum,
par un palais décoratif extra-surnaturel, et que limagination
en soit poussée jusquà sa dernière limite et
que jamais, on ne puisse faire plus beau et plus luxueusement lumineux,
phosphorescent, éblouissant, fluide et féerique [...] »
Cet idéal se retrouve dans lallégorisation de lélectricité
sous les traits dune fée renvoyant à limage
de femme à la fois fatale et aimable. Les deux statues placées
au sein de la porte monumentale étaient insérées
dans deux niches situées de part et dautre de lentrée.
Moynet, dans lEncyclopédie du siècle, disait de lune
delles : « La voilà qui surgit sur des électro-aimants,
attributs de sa puissance. Des bijoux étrangers la couvrent dune
carapace métallique et lui donnent laspect de ses inquiétantes
machines, aux cuivres brillants, aux verreries singulières que
lon voit dans les laboratoires et dont on ne sapproche pas
sans appréhension, car elles recèlent la foudre dans leurs
flancs. La tête est calme, sans expression, car cest la force
latente, indifférente, prête au bien comme au mal. »

Porte monumentale de Binet : statue représentant lélectricité.
Cette femme fatale sopposait de manière très nette
à celle surplombant le palais de lÉlectricité.
Statue surplombant le palais
de lÉlectricité .
Mais, derrière cette dichotomie, des similitudes existent. Deux
fées sont représentées avec leurs attributs pour
allégoriser une électricité désormais à
la source des applications contemporaines. Symbole de puissance et de
richesse, on lui associait massivement le fer et le verre notamment pour
le palais de lÉlectricité. Toutefois, larchitecture
est ambivalente.
Ainsi, lit-on que « [la] disposition des fermes par rapport aux
façades avant et arrière a beaucoup danalogie avec
certains édifices du Moyen Âge composés de deux murs
pignons reliés par une série darcatures ». Dautres
références pourraient être effectuées : la
façade du palais était en pierre et évoquait, par
la création de vastes verrières colorées et décorées,
les vitraux des cathédrales. Quant au tympan, il accueillait et
éduquait le visiteur. Lambivalence est le résultat
de cet usage moderne des nouveaux matériaux, dissimulés
derrière un décor traditionnel fait pour rassurer le spectateur.
Le salon dhonneur de lélectricité de la section
allemande rendait hommage à lélectricité, représentée
par une femme ailée, sorte dange portant dans ses mains une
torche. Symboliquement, cette femme tendait aux entrepreneurs le feu sacré
leur permettant, à leur tour, dapporter le bien-être
aux contemporains aux yeux desquels ils étaient des symboles de
réussite personnelle à suivre. La religion de 1900, cest
donc aussi une religion de lentrepreneur-innovateur électricien.
Mais, pour que ladhésion se fasse, encore fallait-il «
réharmoniser » lorbe technico-économique électrique.
Former la réciproque : luvre du congrès
« Les progrès de la science de lélectricité
sont liés aux progrès des industries électriques
dune façon tellement intime quici science et industrie
ne constituent, à proprement parler, quun seul corps de doctrine
; ce nest guère quen chimie que nous retrouvons une
alliance aussi étroite entre la théorie et la pratique ».
Le développement économique de lélectricité
aurait donc entraîné celui du paradigme. Lidée
est valable, au regard des années 1881-1900, car « lélectricité
fut une science avant dêtre une industrie ». Dautre
part, la collaboration étroite entre le système technique
et le monde économique est essentielle. Car, si le développement
des applications économiques de lélectricité
permit lenrichissement du paradigme, cela supposait que la communauté
électricienne soit à lécoute des besoins du
monde économique. Pour comprendre lensemble du mécanisme,
il faut remonter aux années antérieures à 1881. Lélectricité
nétait quune science cantonnée aux divertissements.
Avec la crise du « paradigme technologique » (Patrice Touchard),
« elle quitt[a] son habit 18e de divertissement de salon »
et devint ladjuvant du système. La crise sintensifiant,
elle en devenait lélément central. Mais ce passage
dénaturait lancien système technique et fut la condition
de la formalisation dune communauté électricienne
(composée de théoriciens et de techniciens) défendant
un paradigme quils bâtirent. Lélément
déclencheur fut lexposition de 1881. Un monde économique
pionnier se formalisa à son tour sous limpulsion des opportunités
offertes par le système technique. En les incorporant, il fit pression
sur ce dernier doù un développement de la science
électrique par rétroaction positive. La maturation de lorbe
technico-économique électrique se fit alors par tâtonnements
et des congrès successifs se déroulèrent entre 1881
et 1900. Le congrès de 1900 semble donc en continuité avec
les précédents. Mais il matérialisait en même
temps la rupture, achevant un cycle de maturation et ouvrant des perspectives
beaucoup plus étendues.
Une uvre de réajustement paradigmatique en direction
du monde économique
Le réajustement visait dabord à « réformer
la base même du système dunités » ou à
signaler les défauts dans le choix des étalons. Cette dénonciation
des lacunes permettait daccroître les performances. Le réajustement
passa ensuite par la fourniture dexplications de phénomènes
encore inconnus afin de bâtir de nouvelles théories. Le fréquence-mètre
présenté par Robert Kempf-Hartmann était par exemple
une réponse à un besoin issu des « nombreux essais
faits pendant une dizaine dannées, aussi bien par le monde
savant quindustriel, sur les courants alternatifs [ayant] fait ressentir
le manque dun instrument permettant la détermination rapide
et exacte de la fréquence de ces courants ».
Une révolution de confiance
Au congrès international délectricité
de 1881, la question des rendements napparaissait pas. En 1900,
une nouvelle prise de conscience eut lieu. Les acteurs de lorbe
technico-économique électrique saperçurent
quils disposaient des capacités suffisantes pour enrichir
leurs investigations dans le but dassocier le reste de leurs contemporains.
Dans les communications, par exemple, H. André présenta
un système téléphonique à batterie centrale
qui permettait d« obtenir le meilleur service possible,
tout en réduisant au minimum les dépenses du matériel,
du personnel et de lentretien pour linstallation et lexploitation
des lignes dabonnés et interurbaines ».
Automatisé en grande partie, le système présenté
permettait daccroître les rendements
:En moyenne, on augmentait de 80 % les appels par jour et par opératrice
dabonnés et de 35,42 % les appels par jour et par opératrice
darrivée. Ces gains étaient liés au fait que
« la source délectricité centrale qui fournit
lénergie pour les appels automatiques alimente en même
temps tous les microphones des postes dabonnés », et
à la diminution du temps entre lappel de labonné
et la réponse de lopératrice par la réduction
de la manuvre dappel de labonné et de celle de
lopératrice. De plus, on pouvait allier performance économique
et mieux-être en « rend[ant] le signal dappel efficace
par lopératrice en le plaçant dans le champ visuel
le moins fatiguant et le plus rapproché possible de lopératrice,
de façon que cette dernière, pour percevoir le signal, nest
pas obligée décarter ses yeux de leur position de
repos ».
Avec lavènement du courant alternatif dans les années
1890, la gestion dun réseau de transport de plus en plus
complexe vit le jour.
En 1900, les électriciens se rendirent compte quils disposaient
des moyens pour intensifier les réseaux émergents dans une
logique dinterconnexion. Mais il fallait dabord résorber
les contraintes techniques. La présentation par Guido Semenza de
linstallation de Paderno Milan lors du congrès et son insistance
sur les progrès réalisés pour rendre la transmission
fiable est un exemple intéressant dans la lutte contre les goulots
détranglement. Le choix dune ligne à haute tension
de 18 fils de cuivre de 9 millimètres de diamètre, supportée
par deux rangées de poteaux situés à une distance
de deux mètres lun de lautre permettait de transporter
lénergie avec une perte dà peine 9 %. En outre,
les machines utilisées (alternateur à 15 000 volts et dynamos
fournies par la maison Brown, Boveri et Cie de Baden), permettaient datteindre
un rendement de 95 %. Pour rassurer les théoriciens, lauteur
assura quà peine deux accidents sans gravité eurent
lieu. La voie était donc libre pour envisager lintensification
de ce type de réseau.
En conclusion, pour comprendre ce que fut lexposition
universelle de 1900 pour lélectricité, nous partirons
de lanalogie entre développement politique et développement
scientifique développée par Thomas S. Kuhn : « Les
révolutions politiques visent à changer les institutions
par des procédés que ces institutions elles-mêmes
interdisent. Leur succès exige donc labandon partiel dun
ensemble dinstitutions politiques en faveur dun autre, et,
dans lintervalle, la société nest vraiment gouvernée
par aucun système dinstitutions. À lorigine,
cest la crise seule qui affaiblit le rôle des institutions
politiques, comme elle affaiblit le rôle des paradigmes. Un nombre
croissant dindividus deviennent chaque jour plus étrangers
à la vie politique et, quand ils participent, leur comportement
singulier devient chaque jour plus imprévu. Puis, à mesure
que la crise saggrave, bon nombre de ces individus sengagent
dans un projet concret de reconstruction de la société,
au sein dun nouveau cadre institutionnel. À ce stade, la
société se trouve divisée en camps ou partis concurrents,
lun sefforçant de défendre lancien ensemble
institutionnel, les autres, den instituer un nouveau. Et une fois
cette polarisation effectuée, tout recours politique échoue.
Parce quils sont en désaccord sur les fondements institutionnels
dans le cadre desquels ce changement politique doit seffectuer et
être évalué, parce quils ne reconnaissent aucun
cadre supérieur aux institutions à qui reviendrait de juger
les différends révolutionnaires, les partis face à
face dans un conflit révolutionnaire doivent finalement recourir
à des techniques de persuasion de masse et souvent même à
la force ». Une des causes majeures de la révolution de 1881
fut donc la crise du paradigme fondé sur le couple charbon-vapeur.
Un nombre croissant dindividus devinrent étrangers à
celui-ci. La crise saggravant, ils bâtirent un nouveau projet
de société, dont le moteur serait électrique. Lexposition
de 1881, nous lavons dit, permit la formalisation du projet : elle
fut une révolution de conscience. Entre 1881 et 1900, le monde
économique était divisé entre les adhérents
au nouveau projet et les opposants. Toute réconciliation devenant
impossible, laffrontement eut lieu. Nous pensons en définitive
que lexposition universelle de 1900 fut un champ de bataille paradigmatique
sur lequel les deux projets sopposèrent. Le conflit, régulé
par les pouvoirs publics, tourna à lavantage des électriciens
parce que leurs techniques de persuasion de masse furent plus pertinentes.
Lélectricité à lexposition universelle
de 1900 correspond donc, selon nous, à la fois à la démonstration
de la cohérence du nouveau projet ainsi quà lapprivoisement
du consommateur potentiel par lexpérience et par limagination.
En ce sens, lexposition de 1900 est le reflet inverse de celle de
1881 dans la mesure où à la prise de conscience succéda
une prise de confiance.
sommaire
III - Téléphone, électricité
: étude comparée de deux législations fondatrices
Bruno Marnot
Le téléphone et lélectricité
sintroduisent dans le paysage des sociétés industrialisées
au même moment.
Linvention de Bell est présentée au public français
et européen lors de lExposition Universelle de 1878, tandis
que la nouvelle énergie est consacrée par la fameuse Exposition
de 1881. Les politiques du téléphone et de lélectricité
vont pourtant connaître des destins différents, léchec
de lune contrastant avec la réussite de lautre, ce
qui conduit à sinterroger sur les motivations du législateur
et, peut-être à travers lui, sur celles de la société
dans son ensemble. La chronologie offre cependant une apparence trompeuse,
puisque le téléphone reçoit lonction parlementaire
bien avant lélectricité, paradoxe qui ne peut que
renforcer la perplexité de lobservateur. Pour tenter de mieux
comprendre cette histoire à la fois parallèle et divergente,
il convient de retracer successivement lhistorique de ces deux législations,
avant de proposer, dans une ultime étape, quelques pistes de réflexions,
qui sinscrivent dans la problématique plus large des rapports
entre institutions politiques et innovations techniques.
Le téléphone : une législation étatiste et
assez précoce.
Le téléphone est la première innovation technique
majeure à laquelle est confrontée la République.
Curieusement, linvention de Bell suscite assez peu, à lorigine,
lenthousiasme des spécialistes français *, pas plus
que celui de ladministration ou des premiers gouvernements républicains.
Or, le Parlement vote la nationalisation du téléphone à
une très large majorité onze ans, seulement pourrait-on
dire, après sa présentation à lExposition de
1878. Il sest donc produit entre-temps une évolution dans
lesprit des dirigeants politiques à légard dune
technologie naissante dont on ne pouvait prédire à lorigine
le succès futur. Lhistoire du téléphone entre
la fin des années 1870 et 1889 sécrit en deux temps,
celui de la nationalisation brutale succédant à une phase
datermoiement de la part de ladministration tutélaire.
La première période de lhistoire du
téléphone en France est celle dun régime semi-libéral
né presque par défaut, tant les pouvoirs publics semblent
se désintéresser de la nouvelle technologie. Quatre raisons
au moins justifient cette orientation. La première est assurément
budgétaire. En effet, Adolphe Cochery,
premier ministre des Postes-et-Télégraphes a sans doute
hésité à demander à la nation, via ses représentants,
des crédits supplémentaires déjà difficilement
obtenus pour la modernisation du télégraphe, tandis que
les finances publiques sont engagées dans lambitieux plan
Freycinet. En deuxième lieu, lavènement du téléphone
intervient, pour reprendre la juste expression de C. Bertho, « dans
un contexte de chaos administratif » : les services postaux et télégraphiques
accaparés par des problèmes de fusion et dautonomie
ne peuvent considérer larrivée du téléphone
que comme une source de complication supplémentaire. En outre,
selon V. Leroux, les experts du service technique de télégraphie
nentrevoient à lorigine aucune filiation entre télégraphe
et téléphone. Enfin, comme le souligne un rapport de 1882
rédigé par lingénieur et député
républicain Charles Baïhaut, les ingénieurs des télégraphes
nont pas cru dans un premier temps en lavenir de cette nouvelle
technologie4. Hervé Mangon, ingénieur des Ponts-et-Chaussées
et député de la Manche, ajoute même en 1884, avec
un brin de condescendance, que les ingénieurs « regardaient
encore (en 1877) le téléphone comme une simple curiosité,
sans intérêt pour la pratique ». Il est vrai que les
premières expériences ne se sont guère avérées
concluantes, tant les capacités du nouvel instrument de communication
semblaient limitées. On ne pouvait réaliser que des réseaux
locaux ; or, ladministration de lÉtat, par définition,
a une vocation nationale.
Ladministration se déleste par conséquent
de cette invention encombrante en accordant son exploitation à
la Société générale des
téléphones, créée le 10 décembre
1880 et disposant dun capital social de 25 millions de francs 6.
La concession accordée dès 1879 comporte des « conditions
draconiennes ». Il y est stipulé que les câbles téléphoniques
seront établis par les techniciens de ladministration, que
lÉtat soctroiera 10 % du produit brut réalisé
par la SGT soit 35 % de la recette nette et quil pourra
racheter à tout moment les droits et les matériels de la
société. Enfin, la concession est limitée à
cinq courtes années, ce qui nautorise aucune rentabilité
dans laffaire. La convention revêt donc un caractère
indubitablement léonin, dans la mesure où ladministration
se borne à déléguer temporairement lautorité
que lui confère le monopole sur les communications, prête
à lassurer directement en cas davancées notoires.
En outre, ce système lui permet dobtenir des avantages financiers,
laissant tous les inconvénients à la jeune société.
En ce sens, la convention de 1879 met en place un régime de liberté
étroitement contrôlée aux perspectives à courte
vue.
De fait, la situation de la SGT devient rapidement problématique.
Dès 1881, le nombre de candidats augmente plus vite que celui des
abonnés raccordés. Ainsi, au 31 décembre, 911 souscripteurs
sur 3 000 attendent toujours leur ligne. Les capacités de production
de la firme savèrent incapables de suivre le rythme de la
demande. Ce succès est en fait une source dennuis pour les
administrateurs de la SGT qui incriminent tout à la fois les brides
imposées par ladministration et par la municipalité
parisienne qui exige un réseau souterrain, ainsi que « lapathie
des constructeurs français, qui manquent une belle occasion ».
Parallèlement, la société doit essuyer un faisceau
de critiques de plus en plus virulentes. Sa situation de monopole est
dénoncée par nombre dhommes daffaires comme
par la plupart des chambres de commerce. Tous critiquent la tarification
trop élevée qui est, à vrai dire, la condition sine
qua non de lamélioration des résultats de la firme
au cours de ces années. Dès 1884, le député
de Farcy propose létablissement dun régime de
libre-concurrence, afin de faire chuter les tarifs, mais il rencontre
lopposition conjuguée de la SGT elle-même et de nombreux
parlementaires, dont beaucoup rallient les vues de ladministration.
Lexpérience semi-libérale du téléphone
entre dès lors dans une ère de turbulences.
En effet, les rapides succès commerciaux de la
SGT ont tôt fait de raviver lintérêt de ladministration
pour le téléphone. Dès 1882, un crédit supplémentaire
de 250 000 francs est octroyé au ministère des Postes-et-Télégraphes
« pour létablissement de lignes téléphoniques
».
La modestie des crédits demandés, étonnante au premier
abord, sexplique aisément si lon noublie pas
que ladministration, toujours prudente, ne souhaite, dans un premier
temps, que procéder à des expériences.
( Ladministration choisit la ville de Reims comme premier terrain
dessai. Le 1er avril 1883 est mis en service le premier réseau
public dans cette agglomération où souscrivent 150 abonnés.
Outre Reims, les quatre autres villes retenues par ladministration
se situent également dans le Nord et lEst : il sagit
de Roubaix, Tourcoing, Saint-Quentin et Troyes.)
Le rapporteur du projet de loi gçuvememental est Charles Baïhaut.
Défenseur ardent des intérêts de lÉtat
face à lindustrie privée, gambettiste intimement persuadé
du rôle initiatique des pouvoirs publics dans la voie du progrès
technique, promoteur du développement des télécommunications
à la Chambre, le député de Seine-et-Oise est tout
désigné pour défendre lidée dun
réseau téléphonique établi par les soins de
ladministration. Son rapport, déposé le 4 juillet
1882, se situe deux ans avant la fin de la concession et de son éventuel
renouvellement. Il apparaît donc comme un avertissement pour la
SGT quant aux intentions du gouvernement.
« Grâce aux crédits ouverts, note le rapporteur, le
gouvernement installera des téléphones sur certains points
; la société suivra sa marche de son côté.
La question sera donc entière aux approches de 1884 ». Autrement
dit, le député souhaite instaurer une concurrence entre
le secteur public et lindustrie privée, bien que les dés
soient dès lorigine pipés. Baïhaut exploite ainsi
l insuffisance de service offert par la société privée.
« Lexploitation téléphonique, déclare-t-il,
dans ces limites restreintes, ne suffit plus aux besoins actuels ; un
grand nombre de villes demande des réseaux, et il devient indispensable
détendre les communications téléphoniques en
dehors des localités pour en faire jouir les usines ou les habitations
isolées » n. Conscient désormais des réelles
possibilités du téléphone, le gouvernement entend
bien le faire entrer dans le giron du service public.
Cet texte constitue donc bien la première étape visant à
mettre un terme à lexpérience inaugurée en
1879. Il montre aussi en creux le jeu parasitaire de ladministration,
dès lors quune innovation, qui relève de ses attributions
prétendument naturelles, devient un moyen de domina¬ tion de
lespace social. Au nom de sa propre logique, lÉtat
nhésite donc pas à sacrifier les intérêts
dune société privée quil avait, sans
le moindre souci de contradiction, encouragé à se développer
quelques années auparavant.
Le réseau téléphonique se développe dorénavant
en partie sous limpulsion de ladministration des Postes-et-Télégraphes.
Entre 1882 et 1886, une douzaine de lignes sont établies dans les
villes du nord de la France, puis à partir de 1885, sept longues
relations interurbaines parcourent le territoire. Le schéma de
ladministration est résolument traditionnel : hormis la première
ligne Rouen-Le Havre, le réseau téléphonique rayonne
autour de la capitale en suivant les grands axes de communication français
12 . Les tarifs proposés par lÉtat sont beaucoup plus
bas que ceux pratiqués par la Société générale
du téléphone.
Fort de ces succès, le gouvernement dépose
un projet de loi destiné à régler les concessions
téléphoniques en 1884. Cest à Hervé
Mangon, ancien professeur au Conservatoire des Arts-et-Métiers
et spécialiste reconnu du génie rural, quéchoit
la défense de ce texte. Ce rapport déposé deux jours
après la signature dun arrêté permettant la
création dun réseau interurbain et lannée
même du renouvellement de la concession savère donc
dun intérêt particulier. Si le député
de la Manche, et avec lui lensemble de la commission spéciale,
ne revient pas sur lévidence du « droit de lÉtat
au monopole des transmissions de la parole comme de lécriture
», son interrogation porte davantage sur la forme pratique de lexercice
de ce droit. Entre lexploitation directe et la concession, le dilemme
nobéit pas tant à des considérations économiques,
qui paraissent secondaires pour lingénieur dÉtat,
quà des implications dordre juridique. Tout un questionnement
relatif aux clauses de concessions, de rachat ou de police, ainsi quaux
éventuelles résistances ou exigences des particuliers et
des communes lors de la pose des lignes, souligne lurgence dune
législation générale du téléphone que
ne saurait satisfaire le présent projet de loi, trop restreint
dans ses ambitions.
Il faut donc sortir du provisoire. Le développement
inéluctable du réseau téléphonique, comme
plus tard du réseau électrique, doit aboutir à une
réflexion juridique densemble. En bon ingénieur dÉtat,
Mangon ne peut logiquement concevoir la réalisation de nouveaux
réseaux sans un cadre législatif précis, universel
et susceptible, de surcroît, de défendre les intérêts
de ladministration tutélaire. En filigrane, apparaît
également le souci de ne pas conférer aux futurs concessionnaires
de ces nouveaux réseaux le pouvoir que lÉtat accorda
naguère aux grandes compagnies de chemins de fer. La crainte sous-jacente
de recréer un monopole privé joue assurément, dans
une Chambre de plus en plus radicale, un rôle important lors de
la décision de 1889. Le texte de Mangon dépasse, de par
sa portée, le projet circonstantiel soumis à la commission
qui préfère « la présentation dune loi
générale sur linstallation et lexploitation
des téléphones »
Chargée dexaminer le projet de loi « portant autorisation
de traiter avec les villes pour létablissement des réseaux
téléphoniques dintérêt local et demprunter
à la Caisse des dépôts et consignations les sommes
nécessaires pour effectuer le rachat des réseaux exploités
par la Société Générale du Téléphone
», la commission spéciale réunie à partir du
28 mars 1889 prépare en fait la nationalisation du téléphone.
Lénoncé exprime clairement les intentions du gouvernement.
La cheville ouvrière de cette commission est Georges Cochery, le
fils dAdolphe Cochery, qui fut le premier ministre des Postes-et-Télégraphes.
Polytechnicien, Georges a démissionné assez rapidement de
lartillerie pour épauler son père au sein de la nouvelle
administration. Député républicain du Loiret depuis
1885, Cochery se distingue en 1889 par un rapport exhaustif sur la question
du téléphone depuis son apparition en France et dans le
monde. Le texte, déposé deux mois jour pour jour après
le début des travaux de la commission, montre la diligence de cette
dernière à régler laffaire avant que nintervienne
le prochain renouvellement de la concession, ainsi que son accord tacite
avec les vues gouvernementales.
Les arguments avancés par Georges Cochery sont
le modèle même du discours dingénieur républicain,
attaché à la mystique de lÉtat. Le premier
est commercial : le retard pris par la France en matière de téléphone
est évidemment imputé à la SGT dont les tarifs trop
élevés ont freiné lessor de la demande «
alors que les réseaux de lÉtat, dans les villes dune
certaine importance ont progressé rapidement ». Le deuxième
argument fait appel, dans la continuité du premier, à des
considérations dégalité sociale. Jusqualors,
le téléphone a été le privilège de
quelques grandes villes qui seules, en raison de leur importance et de
la certitude dune exploitation lucrative, présentaient un
intérêt pour la compagnie privée. Ce principe nen
demeure pas moins antidémocratique aux yeux du rapporteur invoquant
ipso facto la notion de « service public ». De ceci, il découle
que : « entre le monopole dune compagnie privée et
le monopole de lÉtat lhésitation nest
pas possible ». A lautorité publique qui « se
préoccupe avec sollicitude des intérêts des abonnés
», revient le devoir détendre le réseau. De
même que Freycinet en 1878 à propos des chemins de fer, Cochery
invoque la nécessité de « sillonner la France, ou
certaines parties au moins de la France, de grandes lignes téléphoniques,
se ramifiant en certains points au moyen de réseaux locaux qui
en donnent lusage aux particuliers à partir de leur domicile
». Ainsi, la politique économique de la République
doit être mue par le souci constant de lintérêt
général, cette vieille notion théorique dont la déclinaison
pratique et moderne sappelle « service public » et qui
ne conçoit pas le progrès technique sans universalité
sociale.
Le troisième argument, corollaire des deux précédents,
est dordre technique. Laccès universel au téléphone
nest possible que dans la mesure où le développement
de sa technologie le permet ; or, lévolution de cette donnée
au cours de la décennie a modifié le regard des pouvoirs
publics à légard du téléphone. «
Si donc le téléphone est un appareil télégraphique,
annonce le rapporteur dans son préambule historique, cest
un appareil télégraphique qui ne se substitue pas simplement
aux autres, mais les complète. Son emploi nest pas limité
comme lest celui des autres appareils télégraphiques
». Non seulement, la filiation entre les deux vecteurs modernes
de la communication est désormais explicitement reconnue, mais
on admet également implicitement la supériorité du
téléphone sur le télégraphe. Pour la première
fois sans doute, la puissance publique explicite, par la voix de son rapporteur,
la place quelle assigne à la jeune technologie, à
savoir une fonction au moins complémentaire dune technologie
confirmée. Pour cette raison même, lavenir frappe dincapacité
le secteur privé qui ne « peut prévoir toutes les
extensions que la science donnera à la téléphonie
». Seul lÉtat, par son dégagement vis-à-vis
des contingences immédiates de la rentabilité, par une sorte
de prescience, peut abolir toute entrave à lavènement
du progrès. Son impartialité est la garantie même
de celui-ci.
Le dernier argument est plus prosaïque puisque budgétaire.
Il nest pas, au demeurant, celui qui a le moins contribué
à emporter la décision des députés qui redoutent
plus que tout la réouverture du « grand livre de la dette
». Cochery, qui est seul à disposer du dossier financier,
tente donc de rassurer la représentation du pays en présentant
la nationalisation comme une bonne affaire. « Depuis six ans, assure
le rapporteur avec tableaux à lappui, les réseaux
de lÉtat fonctionnent avec des tarifs inférieurs de
plus de 30 % à 50 % à ceux de la Société Générale
des Téléphones, tout en réalisant des bénéfices
importants (...) ». Ainsi le produit net de 1886, qui sélevait
à 226 000 francs, compensait déjà largement le crédit
de 250 000 francs octroyé en 1882. Lexploitation savère
par conséquent fructueuse pour le Trésor, en dépit
même du dédommagement de 400 000 francs que produit la redevance
de la SGT. Si la nationalisation du téléphone est acceptée,
cest parce quelle est au mieux une manne fiscale, au pire
une affaire qui ne coûtera rien aux finances publiques.
Pour cette raison même, le projet de loi nest
assorti daucun programme financier denvergure. Cest
la contradiction majeure dun projet qui naccompagne les intentions
grandioses daucun plan de développement concret. Les voies
et moyens envisagés consistent à généraliser
le principe des avances remboursables sans intérêt, étrenné
par la ville de Limoges en décembre 1888. Limpulsion étatique
repose en réalité sur linitiative des municipalités
et des conseils généraux. Ce projet, qui reçoit ladhésion
écrasante de 412 députés sur 476 18, sengage
en réalité sous les plus mauvais auspices. La loi de 1889
hypothèque durablement lavenir du téléphone
en lui refusant tout programme de développement dont la responsabilité
incombe pourtant à lEtat, ainsi que la martelé
Georges Cochery.
Lélectricité : une législation tardive
et assez libérale
Au moment où se dessine une politique du téléphone,
dans la lignée interventionniste de la République opportuniste,
lélectricité nest pas encore entrée dans
le champ du législateur. Comme le montre A. Beltran, le premier
texte qui lui est consacré est un décret du 15 mai 1888,
dont le but est de « concilier dans une juste mesure les exigences
de la sécurité publique et la liberté indispensable
à lessor de lindustrie électrique », mais
qui ne fait pas apparaître la notion dintérêt
général pourtant nécessaire à la reconnaissance
officielle de la nouvelle énergie. Il laisse surtout transparaître
les inquiétudes posées par la nouvelle énergie. Pourtant,
au fil des progrès enregistrés par lélectricité,
le cadre juridique savère rapidement inadapté. Au
lendemain de lExposition Universelle de 1889, nombreux sont les
ingénieurs français à réclamer lélaboration
dune législation favorable à la distribution de force
et de lumière. Les premiers pas en ce sens interviennent avec le
vote de la loi du 25 juin 1895, relative « aux conditions détablissement
des conducteurs électriques destinés à la transmission
de léclairage et au transport de force », qui a été
notamment soutenue par le député de la Seine Georges Berger,
par ailleurs ancien directeur du congrès international délectricité
de 1881. Quil soit le rapporteur du premier projet gouvernemental
concernant lélectricité nest donc pas fortuit.
Son objet vise à rendre la « jurisprudence plus libérale
et plus moderne » en supprimant notamment lautorisation ou
la déclaration préalables. Larticle 9 supprime certes
le décret de 1888, mais la loi ne reconnaît toujours pas
lutilité publique, apparemment peu évidente aux yeux
du législateur, à la distribution électrique, lauteur
du rapport préférant se défausser au regard dune
science « dont les applications pratiques ainsi que les découvertes
se développent et se multiplient avec un imprévu qui déroute
souvent limagination » . A linstar du téléphone,
le législateur se réfugie dans un attentisme prudent tant
que linvention na pas fait la preuve de toutes ses qualités
intrinsèques.
Largument scientifique perd toutefois de sa pertinence
au fur et à mesure des progrès rapides de la nouvelle technologie
et la question de la reconnaissance de son utilité publique est
tranchée par le rapport du 8 février 1898 remis par linspecteur
général des Ponts-et-Chaussées et grand commis de
lEtat, le député du Nord Florent Guillain. Si les
capitaux « nosent guère saventurer » dans
lindustrie électrique, pense le rapporteur, cest parce
quils ne bénéficient pas de la sécurité
« que peut donner un contrat passé avec lautorité
publique ». Or, « le moment est venu où le législateur
a le devoir dintervenir pour donner à lindustrie nouvelle
lappui de la loi ». Cette intervention est, en effet, indispensable,
puisque pour transporter lénergie et la distribuer, il faut
toujours suivre les voies publiques, passer quelquefois sur les propriétés
particulières et même sy appuyer souvent lors de la
traversée des agglomérations. La législation en vigueur
qui peut seulement accorder des permissions de voiries, toujours précaires
et révocables, pour loccupation des voies publiques est de
ce fait trop étriquée. Guillain estime par conséquent
quil est urgent de reconnaître aux ouvrages de distribution
dénergie le caractère de travaux dont lutilité
publique ne doit plus souffrir de contestation. Lacte de concession
offrirait ainsi la sécurité tant recherchée par des
entreprises formant dès lors de véritables services publics.
Dans le même temps, le rapporteur propose détendre
le bénéfice de la loi de 1895 aux conducteurs dénergie
servant à lexploitation des chemins de fer, des tramways,
des voies navigables et dautres ouvrages publics. Discuté
en fin de législature, le projet rapporté par Guillain naboutit
pas. Il pose pourtant les bases du futur régime de la distribution
délectricité.
La commission spéciale formée le 11 février
1904 permet à Guillain de faire triompher ses vues, efficacement
relayé par son collègue des Mines Léon Janet. Ces
deux hommes constituent la cheville ouvrière de cette commission
quils conduisent peu à peu à se ranger à leurs
vues. Ainsi, Janet signale, au cours de la séance du 14 décembre
1904, que pour les industriels du secteur le problème de la distribution
prime celui de la production. Tous ceux qui ont été entendus
dans les semaines précédentes ont souligné la précarité
du présent régime, tant à cause du système
des permissions de voirie que des procédures interminables avec
les propriétaires dont il faut obtenir laccord pour le passage
des fils. Du même coup, le rapport Guillain de 1898 présente
un intérêt renouvelé.
En fait, la nouvelle base de discussion devient la proposition
de loi déposée quelques jours auparavant par Léon
Janet qui sest fortement inspiré des propositions de son
collègue des Ponts. Son constat est identique : « si tant
de forces hydrauliques restent encore stériles, ce nest pas
seulement à cause des difficultés de leur utilisation sur
place, mais aussi à cause des difficultés du transport de
lénergie produite. Les chutes deau (...) prendraient
de suite une valeur beaucoup plus grande, si lénergie produite
pouvait facilement être transportée à des usines établies
dans la plaine » 26 . Or, ce transport devient extraordinairement
compliqué quand il ne peut seffectuer que le long des voies
publiques. La reconnaissance de lutilité publique lui permettrait
demprunter aussi les propriétés privées.
Ces garanties ne suffisent pourtant pas à apaiser
les craintes des industriels du secteur. Les auditions de certains de
leurs représentants, tels que Pinot, Sartiaux ou Sée, contribuent
fortement à faire évoluer le texte de Janet dans un sens
plus libéral. Ainsi, lorsquil est entendu par la commission,
le 18 janvier 1905, Pinot, secrétaire général du
syndicat de la Houille blanche, demande que les lignes qui feront lobjet
dune concession soient destinées à desservir à
la fois services publics et industrie privée, sans quoi elles ne
représenteraient aucun intérêt. En loccurrence,
cette préoccupation rejoint les vux exprimés par Guillain
dans une proposition de loi déposée en 1903. Des deux côtés,
laccord sétablit sur le fait que lutilisation
mixte doit être la règle. Lindustriel souhaite également
que ladministration nimpose pas le régime au demandeur
dont la liberté doit rester entière dans le choix de la
concession ou de la permission de voirie. Enfin, lhomologation des
tarifs sur le modèle de la tarification ferroviaire est plus que
tout redoutée.
Sur ce dernier point, Guillain sempresse de rassurer son interlocuteur.
Dans la mesure où cette disposition ne répond plus aux nécessités
de la pratique, la fixation dun tarif maximal en deçà
duquel le concessionnaire aurait toute liberté serait plus judicieuse,
de même quelle serait de nature à satisfaire à
la fois pouvoirs publics et intérêts privés. De plus,
au cours de la séance du 25 janvier, Janet et Guillain estiment
de concert que le choix du régime dexploitation doit être
réservé aux industriels. A ce titre, les deux ingénieurs
semploient à rechercher un nouveau dispositif qui préciserait
les divers régimes entre lesquels les entrepreneurs pourraient
opter. En outre, un monopole de concession est accordé pendant
une durée déterminée. De nouveau, sont invoquées
des « raisons dintérêts pratiques », liées
essentiellement à la tardive constitution dune clientèle
inhérente aux contraintes du secteur. Si la commission rejoint
assez rapidement le point de vue de Guillain, qui souhaite « laisser
le champ libre à la concurrence sur le terrain industriel »,
léventualité dun monopole à durée
déterminée en matière déclairage privé
oppose ses membres pendant plusieurs semai¬ nes. Successivement portée
à dix, quinze, vingt-cinq puis trente ans, la durée du monopole
est finalement dégagée de tout délai dans la mouture
finale.
La proposition Janet, amendée sur certains points, devient la loi
du 15 juin 1906. Véritable « charte de la distribution »,
elle prévoit la coexistence de la permission de voirie et de la
concession. A cette dernière peut être associée la
déclaration dutilité publique qui permet à
son bénéficiaire dexécuter des travaux sur
les propriétés privées en contrepartie de certaines
obligations prescrites dans un cahier des charges. A titre dexemple,
les sociétés de distribution concessionnaires doivent accepter
le principe dun tarif maximum. La liberté des tarifs nest
donc pas admise mais par contre le modèle de la tarification ferroviaire,
jugé trop contraignant, a été également rejeté.
La loi accorde, en outre, un régime de concession simple sans déclaration
dutilité publique aux syndicats de communes. Enfin, ce texte
établit le principe de la libre concurrence des entreprises de
distribution à lexception toutefois de léclairage
privé. Cherchant à définir un nouveau service public
tout en respectant le choix du régime de distribution, lesprit
de cette loi réside dans sa souplesse et dans létablissement
dun équilibre entre intérêt général
et intérêts privés. En prenant partie pour le concessionnaire
contre le propriétaire, elle offre une base juridique qui donne
la sécurité nécessaire au développement de
la distribution électrique
Échec du téléphone, succès de lélectricité
: quelques pistes de réflexion
Ces deux historiques ont pour mérite de montrer combien
le décalage chronologique peut être trompeur : linnovation
qui a la première reçu lonction parlementaire nest
pas celle dont les qualités intrinsèques furent les mieux
comprises du législateur et encore moins celle à qui lon
a réservé le meilleur sort. En fait, ce décalage
recèle des motifs plus complexes. Trois pistes de réflexion
peuvent être esquissées.
Les enjeux technico-politiques : lantagonisme télégraphe/téléphone
Le téléphone ne peut se départir, au long
de ces années, dune tache originelle, qui est dêtre
né au moment où la technologie du télégraphe
atteint, du moins en France, sa pleine maturité. En effet, au cours
du dernier tiers du XIXe siècle, les inventeurs français
ont apporté des solutions au problème de laccroissement
du rendement des lignes. Emile Baudot, employé du service télégraphique,
a notamment amélioré le principe du codage-décodage
en créant un système permettant une saisie plus rapide (60
mots à la minute au lieu de 45 auparavant) et celui du multiplexage
dans le temps, puisquil a mis au point entre 1877 et 1882 un dispositif
permettant à trois opérateurs démettre simultané¬
ment sur une même ligne. Le système est rapidement développé
sur les lignes au trafic intense qui relient Paris aux principales agglomérations
A la même époque, ladministration des
Télégraphes est engagée dans une délicate
opération de fusion avec celle des Postes, à la fois jumelle
et rivale. Dabord sous-secrétariat dÉtat, la
nouvelle administration devient un ministère à part entière,
notamment grâce à linfluence dAdolphe Cochery.
Cet ancien avocat, républicain « de la veille » et
admirateur de Gambetta, est un homme épris de progrès technique.
Avant dêtre lun des principaux promoteurs de lExposition
de 1881, Cochery est lhomme du télégraphe, tout comme
son fils Georges est celui du téléphone quelques années
plus tard. Nommé sous-secrétaire dEtat aux Postes-et-Télégraphes
le 20 décembre 1877, il donne une impulsion décisive à
cette administration, si bien quun décret du 5 février
1879, signé de la main du président Jules Grévy,
qui est aussi un ami particulier de Cochery, transforme le sous-secrétariat
dÉtat en ministère indépendant. Cochery demeure
lindéracinable ministre des Postes-et-Télégraphes
jusquà sa démission en 1885.
Vivier de polytechniciens, le jeune ministère correspond, à
lépoque Cochery, à une période davancées
remarquables du réseau télégraphique. Tant quil
reste à la tête de son administration, le service des Télégraphes
est dailleurs privilégié par rapport à celui
moins innovateur des Postes. Ce choix nest du reste pas évident
à faire admettre, car depuis le début des années
1870, le réseau télégraphique est saturé du
fait même de lengouement croissant du public pour ce mode
de communication. Le dilemme se pose alors aux pouvoirs publics entre
une limitation de son usage à des besoins précis ou bien
son développement généralisé au prix dinvestissements
onéreux ; autrement dit, soit il reste dun usage marginal
à lintérêt purement fiscal, soit il devient
un instrument de communication démocratique dont il faut engager
la nécessaire modernisation, avec le risque éventuel de
mettre en crise le service des postes.
Adolphe Cochery, appuyé par une administration
dynamique, fournit assez rapidement la réponse, puisquil
engage un effort sans précédent en faveur de la modernisation
du télégraphe, à tel point quen décembre
1882 le député Hugot lui reproche de réaliser un
programme comparable au plan Freycinet. Dans un rapport du 22 juin 1882,
remis au nom de la commission du budget, Charles Baïhaut souligne
leffort accompli depuis 1877. Les crédits du budget des Postes-et-Télégraphes
ont augmenté de 36,52 % en cinq ans, passant de 90 123 619 francs
en 1877 à une estimation de 130 161 266 francs pour 18 8 3 33.
Le nombre de bureaux télégraphiques qui était de
4 546 en 1877 sélèvera à 6 448 en 1883. La
longueur totale du réseau est passée de 57 090 kilomètres
en 1877 à 73 944 kilomètres en 1881; ce chiffre devrait
sélever à 87 020 kilomètres en 1883. La longueur
des fils connaît une semblable progression: 150 485 kilomètres
en 1877, 211 873 en 1881, 263 830 prévus pour 1883.
En outre, le nouveau système de tarification uniforme
au mot, en vigueur depuis le 1er mai 1878, date symbolique de louverture
de lExposition Universelle, est devenu la norme internationale.
Il a notamment été préféré, lors de
la conférence de Londres de 1879, au système allemand plus
complexe qui décomposait la taxe en une somme fixe et une somme
proportionnelle à la longueur de la dépêche. Ladoption
générale du système français a été
confirmée lors de la conférence de Berlin de 1885. Sur le
territoire français, la simplicité et la modicité
de la taxe ont été les instruments privilégiés
de la démocratisation de lusage du télégraphe,
comme le montre lévolution du produit depuis 1877. De lordre
de 141 064 531 francs à cette date il sabaisse en 1878 et
1879, suite à la mise en place du nouveau système de tarification,
avant de connaître une progression constante jusquen 1885
où il atteint 170 724 300 francs.
Les années 1877-1885 auréolent dun
indubitable prestige le service des Télégraphes qui a su,
dune part, simposer par rapport à son rival des Postes
par une modernisation technique sans précédent, dautre
part, doter le territoire dun réseau moderne et démocratique
et, enfin, exercer une influence certaine au sein de lUnion Télégraphique
Internationale. Toutes ces raisons expliquent que le téléphone
fasse figure dintrus au moins dans un premier temps. Néanmoins,
cette indifférence ne peut se prolonger de manière fictive
lorsque cette nouvelle technologie est en passe de montrer sa supériorité.
Au même moment, le service des Télégraphes voit sa
suprématie remise en cause avec le départ dAdol¬
phe Cochery en 1885.
Dès lors, le téléphone est entrevu
par les ingénieurs du télégraphe comme un moyen de
reconquérir une domination de plus en plus contestée au
sein de leur propre administration. Les rapports parlementaires des années
1882-1884 trouvent désormais un écho chez ces derniers,
décidés à obtenir, sur le modèle du télégraphe,
la nationalisation du réseau téléphonique. Cette
manuvre est donc purement stratégique et nul na une
idée précise de la place à attribuer, même
dans un avenir proche, au téléphone par rapport à
lensemble du système de communication français. Le
retard durable du réseau téléphonique sexplique
en grande partie par le contexte technico-politique de ses origines.
Les enjeux technico-économiques : lélectricité
Au demeurant, la concurrence technique nest pas propre au
télégraphe et au téléphone. Elle affecte également
au cours de ces années des énergies traditionnelles comme
le charbon ou le gaz, de plus en plus menacées par lélectricité.
Toutefois, cette concurrence sexerce dans une sphère différente,
puisque la domination de lespace social ne représente pas,
en loccurrence, un enjeu comme elle peut lêtre en matière
de communication. Aussi cette forme de concurrence se cantonne-t-elle
essentiellement à la sphère économique et commerciale.
Elle peut expliquer les entraves que rencontre lélectricité
dans sa lutte contre la gaz, et par conséquent lattentisme
législatif, mais elle nest assurément pas de même
nature que celle qui oppose télégraphe et téléphone.
Cest une distinction fondamentale.
En fait, la prise en compte tardive de lélectricité
par la sphère politique est essentiellement due à la nouvelle
énergie elle-même. Il convient de revenir au rapport de Florent
Guillain de 1898, précieux à plus dun titre, non seulement
parce quil pose les bases du futur régime de lélectricité,
mais aussi parce quil explique et justifie a posteriori
la prudente expectative du législateur. « Jusque dans ces
dernières années, déclare le rapporteur, la question
du transport de lénergie à longue distance et sa distribution
au public ne pouvait pas se poser devant le législateur, parce
que la solution scientifique nen était que très imparfaitement
acquise. Il nen est plus de même aujourdhui, grâce
aux conquêtes si rapides de la science de lélectricité,
et le moment est venu de donner lappui de la loi à cette
forme nouvelle du progrès économique » . Cet attentisme,
qui rappelle dans une certaine mesure celui qui prévalait à
légard du téléphone au début des années
1880, montre que les pouvoirs publics, loin danticiper sur les progrès
de la science, ou de vouloir les accélérer par une législation
appropriée, se contentent dabord denregistrer leurs
avancées. A linstitution politique, garante de lordre
social, se pose évidemment la question du risque qui consisterait
à favoriser une technologie nouvelle dont nul ne sait au départ
si elle ne conduirait pas finalement dans une impasse. La législation
ne doit intervenir que lorsque sont réunies deux conditions capables
de résorber linconnu initial. Il faut, dune part, que
la nouvelle technique ait atteint sa pleine maturité scientifique,
dautre part, quelle ait reçu le sceau du « progrès
», cest-à-dire quelle connaisse un nombre suffisamment
large dapplications pour devenir digne dintérêt
Pour résumer, il a fallu à la nouvelle énergie passer
du stade incertain de linvention au statut de linnovation.
En définitive, lintervention du législateur
est justifiée lorsque lélectricité passe, pour
reprendre une formule de F. Caron, « des marges du système
au centre du système ». En 1898, Guillain peut même
dresser la liste de toutes les applications connues de lélectricité
et de celles à venir. Elle a su non seulement donner léclairage
ou la force motrice aux transports, mais « commence même à
pénétrer dans les exploitations agricoles » et «
servira de plus en plus aux usages domestiques ». Même émerveillement
se retrouve chez le député Albert Lebrun pour qui «
ce nest pas lune des moindres qualités de lénergie
électrique, que sa rande souplesse, sa possibilité de division
à linfini, sa transformation en des voltages divers, bref,
son adaptation la plus facile et la plus adéquate aux modes de
travail les plus variés ».
La conscience aiguë dune révolution
technique profonde en cours de réalisation est même sensible
chez Guillain, puisque lélectricité est appelée,
selon lui, à se substituer au chemin de fer dans lentraînement
général de léconomie. « De même
que lorganisation du transport en commun des personnes et des choses
au moyen des chemins de fer, écrit le député du Nord,
a donné à lindustrie du XIXe siècle un essor
jusqualors inconnu, de même lorganisation du transport
et de la distribution publique de lénergie pourra, au XXe
siècle, mettre à la disposition de lindustrie de nouveaux
moyens daction (...) ». Lannée 1898 représente
donc un tournant : lincertitude technique est non seulement levée,
mais lélectricité est clairement perçue par
linstitution politique comme le pôle dentraînement
dun nouveau système technique quelle est en train de
façonner et quil nest plus possible dignorer.
Cette problématique ne peut valoir évidemment pour le téléphone
qui nest quun produit. Lélectricité peut
entrer dans le champ de la législation, car elle sapparente
désormais à un réseau, ce qui lui confère
non seulement une matérialité quelle ne possédait
pas auparavant, mais également un statut nouveau dintérêt
général. Dès lors, il paraît urgent de donner
un cadre juridique adapté à cette innovation majeure.
Les statuts juridiques respectivement réservés au téléphone
et à lélectricité soulignent en dernier lieu
que la compréhension de lattente sociale envers ces deux
innovations est, pour les institutions politiques, loin dêtre
identique.
La compréhension de lattente sociale par les institutions
politiques
Léchec futur du téléphone comme la
réussite rapide du régime de distribution électrique
sexpliquent en dernier ressort par la capacité du législateur
à comprendre les attentes de la société à
légard de ces innovations. Curieusement, il semble, en apparence,
que les hommes politiques impliqués à un moment ou à
un autre dans le processus législatif conduisant à la nationalisation
de 1889 naient jamais bien mesuré lengouement du public
pour le téléphone. Celui-ci fut pourtant réel dès
lorigine du nouveau moyen de communication comme le montrèrent
paradoxalement les difficultés de la SGT et le revirement aussi
brutal quinquiet de ladministration. Cependant, personne,
même Georges Cochery, nest parvenu à assigner au téléphone
une place précise dans un système de communication dominé
par lécrit. Au fond, a nationalisation de 1889 lui a attribué
une place par défaut en ne lui procurant pas les moyens financiers
de son développement. Pour de nombreuses décennies, le téléphone
est ravalé au rang de communication secondaire et locale. La quasi-absence
des débats en 1889 en dit long sur lattitude des parlementaires
et, en définitive, sur le décalage entre la représentation
nationale et les attentes de la société en ce domaine. Lantagonisme
originel entre télégraphe et téléphone a donc
été résolu par lindifférence, lincompréhension
ou la gêne de linstitution législative à légard
de ce moyen de communication oral, autant de raisons qui peuvent en définitive
fournir une réponse à linterrogation posée
par A. Butrica à propos de labsence de plan Freycinet en
matière de télécommunications.
Les enjeux sociaux et économiques que recouvre
lélectricité ont été, en revanche, indubitablement
mieux perçus, parce quils trahissaient lattente générale
dune solution aux dysfonctionnements et aux avatars issus de la
Révolution Industrielle. Cette idée dune résorption
des problèmes inhérents au monde de lindustrie par
la transformation du système technique se concrétise avec
lavènement de lélectricité. Cest
ce que révèle, par exemple, le discours de Louis Denayrouse,
polytechnicien et éphémère député de
lAveyron entre 1884 et 1885, qui a été, par ailleurs,
un ardent propagandiste du procédé déclairage
inventé par Jablochkoff dont il fut lun des collaborateurs.
« Lorsque la force naît au cur dune machine à
vapeur déclare lingénieur à une promotion
délèves de Polytechnique à laquelle
tous les outils sont reliés par des transmissions (...), les diverses
opérations de la production industrielle se concentrent nécessairement
dans un espace restreint. De là une tendance naturelle de lindustrie
moderne à une centralisation de plus en plus grande dans la réunion
des efforts humains ». Aussi lingénieur souligne-t-il
les « inconvénients » et même les « excès
» dun tel système, alors que « dans une ville
comme Paris, il est sûr que le transport de la force motrice à
domicile créera un certain mouvement de décentralisation
industrielle qui facilitera aux ouvriers les plus intelligents et les
plus habiles laccession au patronat et substituera dans beaucoup
de cas le travail en famille au travail à latelier ».
Voilà donc « la plus inoffensive et la plus bienfaisante
des révolutions sociales » qui peut seule jaillir de lindustrie
et de la société modernes. Lélectricité
se trouve donc investie de nouvelles vertus sociales, comme la promotion
individuelle ou le resserrement des liens familiaux, autant de fondements
dune société que lavènement de la grande
industrie menaçait de faire disparaître. La dynamique du
capitalisme industriel réside ainsi dans sa capacité à
engendrer, par son seul développement, sa propre solution sociale.
Bien loin de sempêtrer dans des contradictions qui le conduiraient
vers lultime et insurmontable crise, le capitalisme industriel,
grâce à linnovation technique permanente, parvient
à créer les conditions dune parfaite cohésion
entre efficacité économique et bien-être social. Une
telle analyse est partagée par Florent Guillain, convaincu que
« lutilité sociale des distributions dénergie
nest certainement pas moindre que leur utilité industrielle
». Le diagnostic est identique, à savoir que « notre
société souffre de la concentration des ouvriers, hommes,
femmes et enfants dans les usines. Latelier familial dautrefois
a disparu ». Seule la distribution à domicile permettra par
conséquent de le ressusciter, voire « de le reconstituer
dans les campagnes, où lartisan, sa femme et ses enfants
pourront ensemble joindre le travail agricole au travail industriel ».
Ce soulagement social, cette reconstitution dun mode de vie ancestral
supposent toutefois la mise à disposition de très puissantes
usines de production de force ». Il nest dailleurs pas
anodin de relever que simultanément à ces discours-programmmes
se développent les premières réalisations. Lextension
des réseaux de distribution au cours des années 1890 permet
effectivement la généralisation du moteur électrique
au sein des petites unités de production. Lexemple le plus
célèbre est celui de la rubanerie stéphanoise qui
sélectrifie rapidement, grâce à la création
de la Compagnie électrique de la Loire en 1892, au point que 10
500 métiers sont desservis en 1904 par la nouvelle énergie.
Le désir dun retour à une structure sociale traditionnelle
ne corres pond pas toutefois à lexpression dune mentalité
simplement réactionnaire, puisquil sarticule précisément
sur le progrès technique et signifie par conséquent la reconnaissance
dun processus historique, par lequel deux situations ne peuvent
jamais se répéter à lidentique. Ce discours
tend ainsi à valoriser linnovation technique comme véritable
moteur dune histoire qui ne saurait plus désormais se passer
delle. Si en celle-ci résident les causes des dysfonctionnements
possibles dune structure économique et sociale, en elle gisent
également les remèdes. Si lélectricité
est accueillie comme une panacée, cest au fond parce quelle
seule est capable de faire surgir une harmonie perdue entre croissance
économique et bien-être social. Le téléphone,
tout au contraire, nadvient pas dans un système de communications
en crise mais qui a trouvé sa cohésion interne. Loin dêtre
considéré comme une solution, le téléphone
apparaît alors davantage comme un intrus.
Conclusion
Pour le législateur, le téléphone
et lélectricité apparaissent comme des innovations
de nature radicalement différente, comme lindique, au demeurant,
leur sort juridique. Si les deux innovations entrent dans le cadre du
service public, ce nest pas au même titre.
La distribution délectricité demeure confiée
à des entreprises privées qui jouissent dun cadre
assez peu contraignant et auxquelles lEtat a délégué
certains de ses pouvoirs régaliens.
Par contre, lexpérience privée du téléphone
na pas passé lépreuve de la vieille doctrine
du monopole des pouvoirs publics en matière de communication. En
somme, le législateur reconnaît à une technique un
caractère industriel quelle dénie à lautre.
Cette différence de traitement sera lourde de conséquences.
Il savère quune législation fondatrice est déterminante
dans lévolution future dun procédé ou
dun produit qui en porte longtemps la trace. Elle indique demblée
la place qui lui est assignée dans un système technique,
dans lindustrie nationale, voire dans la société en
général. En comparant les législations respectives
du téléphone et de lélectricité, on
a ainsi pu voir combien, dès lorigine, les échecs
de lune éclairaient mieux les réussites de lautre.
Bruno Mamot
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