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LE TELEPHONE A DAX
Entre 1878 et 1900, la Société de Borda
sest passionnée pour la téléphonie à
travers plusieurs expérimentations.
Charles Henry du Boucher de Dax avec d'autres dacquois,
fonde en 1876 la société de Borda, avec pour but d'encourager
l'étude de tout ce qui concerne les Landes. Il en est membre de
1876 à 1891 et son premier président de 1876 à 1889.
Cest dans ce contexte que, Jules Thore (petit-fils
du botaniste Jean Thore), informé de cette invention, confie à
son ami Eugène Dufourcet, vice-président de la Société
de Borda, sa volonté de construire lui-même un exemplaire
de téléphone.
Toutefois, il est rapidement arrêté par limpossibilité
de fabriquer à Dax certaines pièces.
Thore sadresse alors à lun de ses amis parisiens qui
ne lui fournit pas les pièces demandées, mais, à
sa grande surprise, « deux téléphones complets »
quil réceptionne le 19 janvier 1878 (Par qui
? Peut être Breguet ou Roosevelt
ou Walcker, propriétaire du Bazar du Voyage à Paris début
1878). Des essais sont faits le jour même avec Dufourcet.
Mis au courant, le président Henry du Boucher a aussitôt
lidée de faire profiter la Société de Borda
de lavantage quavaient ces deux sociétaires, dêtre
parmi les premiers en France à posséder cette invention.
Néanmoins, Graham Bell navait pas encore signé à
cette époque de contrat avec un concessionnaire en France. Thore
ne dispose donc pas du modèle américain, mais probablement
dexemplaires sen inspirant.
Lors de la séance du 7 février 1878, Du Boucher
annonce quil a sollicité Fulcrand Ouy, linspecteur
en chef du service télégraphique des Landes à Mont-de-Marsan,
afin de demander la mise à disposition des fils de lÉtat
pour de futures expériences. Celui-ci appuie la demande auprès
de sa direction générale. En attendant lautorisation,
à lissue de la séance, « tous les membres présents
se sont rendus chez M. Thore où ont eu lieu de curieuses expériences
de téléphonie. »
Lavis favorable de Paris arrive le 19 février. Cette
faveur va plus loin. Fulcrand Ouy y ajoute le concours de son personnel,
de son matériel et celui, plus précieux encore, de ses connaissances
sur tout ce qui concerne lélectricité appliquée
à la télégraphie.
Dès le 21 février, une première expérimentation
est réalisée. La bienveillance du directeur du bureau du
télégraphe de Dax permet à Henry du Boucher et à
Pascal Peyris, sociétaire, de pouvoir correspondre avec un point
quelconque de la ligne de Soustons / Saint-Geours-de-Maremne. Dans le
même temps, un groupe de sociétaires, où lon
retrouve notamment Jules Thore, Eugène Dufourcet, Hector Serres
(vice-président), Paul Calmon (receveur particulier des finances),
Raymond Aylies (procureur), Félix Lacoin (substitut), Jules Pelletier
(fondateur de la banque homonyme et trésorier de la Société
de Borda), partent établir le deuxième poste « sur
la route de Bayonne, au Pont de Mauhourat, en face de la propriété
de M. Gardilanne, maire de Dax » qui sest joint à eux
avec son premier adjoint, Vincent Pées. Il sagit de lactuel
Pont Napoléon à Saint-Paul-lès-Dax. Les deux postes
sont séparés de cinq kilomètres. Dans son rapport,
Eugène Dufourcet se souvient que :
« Linstallation fut des plus simples, nous accrochâmes
avec un fil isolé celui du télégraphe et nous prîmes
notre terre dans le ruisseau voisin, puis nous attendîmes longtemps
plein danxiété quon nous appelât de la
ville. [
] Nous entendîmes comme un fourmillement dont nous
découvrîmes bientôt la cause, ce bruit était
occasionné par la transmission des dépêches au moyen
des appareils Morse. »
Après un moment dattente, puis larrivée du signal
convenu, les sociétaires engagent la conversation avec ceux restés
à Dax. Dufourcet signale que « M. le Maire demanda le
cours de la Bourse [il était banquier et négociant de son
état], il lui fut répondu par la reproduction exacte de
la dépêche officielle quon venait de recevoir.
»
Après ce premier succès rapporté à Fulcrand
Ouy, celui propose de venir renouveler lexpérience sur une
plus longue distance. Deux jours plus tard, le 23 février,
un nouvel essai est effectué entre Dax et Pouillon, où se
trouvait le bureau télégraphique le plus proche (moins de
18 km).
Le succès est de nouveau au rendez-vous. Le lendemain, lexpérience
est réitérée cette fois-ci publiquement pour les
membres de la Société de Borda résidant à
Dax et leurs familles, le 24 février étant un dimanche.
Annoncée dans ses colonnes, le rédacteur du "Réveil
des Landes" rapporte que 300 personnes étaient présentes
dans la grande salle de lhôtel de ville de Dax cet après-midi-là.
Cette expérience prend des allures de réunion mondaine,
puisque parmi les notabilités, se trouvent le sous-préfet,
larchiprêtre, le capitaine de gendarmerie, des conseillers
municipaux, des officiers du 28e bataillon des chasseurs à pied
stationnant en ville, ainsi que des professeurs du collège. Les
dernières paroles de lallocution du président Du Boucher
et les acclamations ont été parfaitement entendu depuis
le poste de Pouillon où se trouvent Dufourcet, Serres et Thore.
Peu après, le public est invité à échanger
avec leurs interlocuteurs.
Le rédacteur rapporte que :
« Pour cela, un silence absolu était indispensable, et
pourtant nétait pas chose facile à obtenir. Les organisateurs
lavaient prévu : aussi avaient-ils installé le téléphone
dans une salle attenante et qui sert, croyons-nous, aux délibérations
du Conseil municipal. On ny était admis que par quinze
dix dames et cinq messieurs ; puis les portes étaient impitoyablement
fermées. Mais ces portes étaient si minces, il y avait aux
premiers rangs tant de jolies causeuses, que le bruit parvenait quand
même jusquau sanctuaire où on initiait aux mystères
du téléphone. Comment donc fermer ces petites bouches mutines
? Les membres de la Société de Borda ont prouvé que
lon peut faire marcher de pair la science moderne et la vieille
galanterie française. Ils ont invité les messieurs à
se retirer dans la pièce qui précède la grande salle
! Enfin, tout le monde a bien voulu y mettre de la bonne volonté
et le silence sest peu à peu établi.»
Le public a pu percevoir, à certains moments, la voix, le son même
et le caractère de cette voix si clairement que lon pouvait
reconnaître linterlocuteur. Mais pas toujours comme le rappelle
Victor Lorrin, présent à Pouillon, dans sa conversation
avec un Dacquois :
« Celui-ci prit [m]a voix un peu fluette par celle dune jeune
fille et [m]e traita aimablement de Mademoiselle. Mais le téléphone
répara lui-même bien vite la méprise dont il sétait
rendu coupable et la suite de la conversation parfaitement comprise de
part et dautre, y gagna davoir été égayée
par cet incident.»
Des couplets de romances, des airs de clairon et de trompette ont été
joués jusquau son dune tabatière à musique
!
Dautres expériences ont suivi, portées à 42
km entre Dax et Morcenx, puis à 83 km entre Dax et Mont-de-Marsan,
toujours avec le même succès. Pour ce dernier essai, la Société
de Borda a pu bénéficier cette fois-ci de « deux véritables
téléphones Bell » prêtés par Pierre Landry,
un docteur en pharmacie originaire de Pauillac qui avait son officine
à Dax. Au moyen de bobines étalonnées servant à
ladministration pour éprouver les appareils télégraphiques,
les expérimentateurs ont lidée dintroduire dans
le circuit des résistances équivalant à des nombres
déterminés de kilomètres de lignes aériennes.
De là, ils peuvent arriver à correspondre avec Mont-de-Marsan,
en faisant traverser au courant téléphonique une distance
artificielle, mais effective, de 1 183 km, qui est celle de Dax à
Bruxelles.
Assez rapidement toutefois, ladministration retire son concours,
obligeant la Société à payer une redevance aux P.T.T.
pour son « fil téléphonique » jusquen
1889.
Un mémoire relatif aux expériences de Jules Thore est même
présenté à la Royal Society de Londres (1887), grâce
au physicien britannique William Crookes avec lequel il était en
contact.
En 1905, la Société de Borda pouvait déclarer
avoir été une des premières, peut-être, à
expérimenter la transmission de la parole à grande distance.
A Dax M. Dufourcet, de Dax, qui a signalé, depuis 1878, les bruits
nombreux et variés quon entend dans un téléphone
installé sur une ligne dont les deux extrémités sont
en communication avec la terre, suivant les changements de temps, les
troubles atmosphériques et les orages, a constaté une grande
perturbation dans les courants telluriques et a entendu des bruits anormaux
dans le téléphone, lors des tremblements de terre du midi
de lEspagne, le 25 décembre 1884.
Depuis lors, M. Dufourcet a observé de notables perturbations,
quoique moins importantes, chaque fois quil y a, même au loin,
des tremblements de terre, et particulièrement pendant les tremblements
de terre qui ont eu lieu en Italie et dans le midi de la France en février
1887. M. Dufourcet pense même que l'observation de ces phénomènes
permettrait peut-être davertir quelques heures à lavance,
les populations menacées.
J'ai retrouvé le "BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ
DE BORDA TROISIÈME ANNÉE (1878) DEUXIÈME SÉRIE"
qui détaille bien plus ces événements.
A la séance du 7 mars 1878
... La Société décide qu'à la prochaine séance,
un rapport sur les expériences de téléphonie qui
ont été faites à Dax et à Pouillon sera lu
par un des membres qui y ont pris part. ...
RAPPORT SUR LES EXPÉRIENCES DE TÉLÉPHONIE FAITES
PAR LA SOCIÉTÉ DE BORDA par DUFOURCET
MESSIEURS,
Avant de vous raconter, en détail, les nombreuses expériences
faites par plusieurs de vos collègues, depuis deux mois environ
; avant même de vous dire grâces à quel heureux enchaînement
de circonstances il a été donné à notre Société
d'être la première à faire connaître dans le
département des Landes, bien plus dans la contrée toute
entière, la merveilleuse découverte de Graham-Bell ; permettez-moi
de vous faire, en quelques mots , la description et l'historique de cet
appareil aussi remarquable par sa simplicité que par les effets
les plus extraordinaires qu'il a pu produire.
Je donnerai , ainsi, une faible compensation à ceux d'entre vous
qui n'ont pas eu l'heureuse chance d'assister à la mémorable
séance du 24 février dernier et d'entendre ce même
sujet, traité par notre honorable Président, avec la distinction
et la clarté d'exposition qui lui sont propres.
Je tâcherai, néanmoins, de ne pas oublier que mon mémoire
n'est qu'un procès-verbal et après quelques explications
sommaires, empruntées à des publications récentes,
je me bornerai à vous exposer, aussi succinctement que possible,
ce qui a été fait par ce que j'appellerai votre commission
officieuse.
Le téléphone, vous le savez tous , est un instrument qui
transmet les sons à de grandes distances, en d'autres termes, c'est
un télégraphe parlant.
D'après M. V. H. Preece,
membre de l'institution Royale de La Grande-Bretagne, l'art de la téléphonie
ne serait pas nouveau. Sans remonter jusqu'aux Grecs, qui , d'après
ce savant ingénieur, auraient connu cet art et l'auraient appliqué
à diverses pratiques du culte des idoles , il est certain que déjà
en 1667, un écrivain anglais, Robert Hooke, rendait compte de véritables
expériences de téléphonie dans lesquelles on avait
réussi à transmettre des sons musicaux.
Reiss est le premier à avoir
appliqué l'électricité à la transmission des
sons à distance, son appareil, qui n'a que le défaut d'être
très-compliqué, a été construit en 1861 et
n'a jamais pu servir qu'à des expériences de cabinet.
Avant cette époque, et il y a déjà une vingtaine
d'années, M. Boursolle, aujourd'hui inspecteur du service télégraphique
à Auch , avait, lui aussi, imaginé un système de
transmission des sons par le moyen des courants électro-magnétiques
; il fit part de son idée à M. de Vougy, alors
directeur général de l'administration des télégraphes.
Ce haut fonctionnaire mit son employé en rapport avec M.
du Moncel électricien de l'administration qui ne
crut pas à la possibilité de la chose et ne l'a communiquée
à l'Académie des sciences que depuis la découverte
du physicien américain.
Si le docte académicien avait attaché plus d'importance
à la communication du jeune télégraphiste, le téléphone
aurait été probablement inventé depuis longtemps
et la France aurait eu la gloire de devoir à un de ses enfants
ce que M. W. H. Precce appelle, avec raison , une des Merveilles de notre
siècle de Merveilles .
Nota : Je pense qu'il y a erreur, que Dufourcet évoquant
Boursolle voulait dire Bourseul
sous-inspecteur des lignes télégraphiques à Auch.
Erreur de Dufourcet ou de transcription du rapport ?
Quoiqu'il en soit, voici dans toute sa simplicité , l'appareil
que Graham Bell a présenté , pendant
les fêtes du centenaire américain, à l'admiration
des visiteurs de l'exposition de Philadelphie et qu'il a à peine
modifié depuis lors :
Sa forme extérieure étonne à première vue,
et tout le monde le compare tout d'abord à un patère de
rideaux dont il a, à peu près, l'aspect et les dimensions
. Avec cette différence que le disque qu'il présente a l'une
de ses extrémités est percé d'un trou conique, (A,
fig. 1) , et laisse voir une
plaque métallique, (P) . L'extrémité opposée
est pourvue d'une vis (V) , dont nous verrons plus bas l'utilité
, et de deux bornes (C. C.) servant à attacher à l'appareil
les deux fils télégraphiques nécessaires pour son
fonctionnement.
(C'est le modèle
appelé Butterstamp)
L'intérieur n'est pas plus compliqué : il ne renferme qu'un
aimant, (H) , portant à son extrémité polaire supérieure
(B) une bobine (D. D) , sur laquelle viennent s'enrouler 60 mètres
environ d'un fil de cuivre très-fin recouvert de soie. Les deux
bouts de ce fil descendent le long de l'aimant et vont rejoindre les deux
bornes (C. C.) , de façon à mettre la bobine en rapport
direct avec la ligne télégraphique . L'aimant ( H) est fixé
an bois du manchon (X) par la vis de rappel (V) qui sert à rapprocher,
ou à éloigner, le pôle de la plaque vibrante (P) .
L'appareil d'expédition et celui de réception sont construits
identiquement de la même manière. On porte le téléphone
à l'oreille pour entendre parler et on le place devant la bouche,
à quelques centimètres des lèvres pour expédier
la dépêche verbale. Il n'est pas nécessaire de crier
bien fort mais il faut avoir soin de parler bien distinctement, en scandant
et en articulant les mots aussi nettement que possible .
Voici maintenant comment le système fonctionne et les divers phénomènes
physiques qui se produisent quand on parle dans l'embouchure (A) : les
vibrations de l'air, occasionnées par l'émission de la voix,
viennent frapper laplaque (P) , et se transforment en vibrations métalliques,
la plaque les communique à l'aimant (H) , dans lequel elles deviennent
des ondes magnétiques et se transforment encore en courants électriques
dans la bobine (DD). Ces courants suivent les conducteurs télégraphiques
et arrivés au poste correspondant subissent, mais en sens inverse,
les mêmes transformations qu'à leur départ : l'électricité
devient onde magnétique dans l'aimant, vibrations métalliques
dans la plaque, vibrations dans l'air et enfin vibrations dans l'appareil
auditif. Ces dernières vibrations sont tellement semblables à
celles émises par la bouche qui a parlé dans l'appareil
expéditeur qu'elles reproduisent le son de la voix d'une façon
si nette et si parfaite que, quelque soit la distance, il est facile de
reconnaître la personne avec laquelle on est en conversation.
Telle est la théorie donnée par M. Demonget, de Nantes,
dans un des derniers numéros du journal Le Cosmos
.
L'expérience nous a démontré que la plaque métallique
n'est pas seule à recevoir et à reproduire les vibrations,
et que le barreau aimanté vibre aussi ; si bien que nous avons
pu transmettre et entendre des sons en supprimant complètement
la membrane (P). Il est vrai que ces sons étaient considérablement
affaiblis, quoique parfaitement perceptibles cependant. M. Demonget établit
dans un premier mémoire que le son transmis par un bon téléphone
est approximativement estimable à 1/1000 du son primitif; c'est
vous dire si les expérimentateurs ont de la marge et s'ils peuvent
rechercher avec confiance le perfectionnement d'une machine, qui quoiqu'imparfaite,
donne déjà des résultats aussi étonnants que
ceux que nous allons constater ensemble en lisant le compte-rendu ci-après
:
Dès le premier mois de janvier, mon excellent ami M. Jules Thore,
me parla de la possibilité de construire nous-même un téléphone,
il se mit à l'uvre et se vit bientôt arrêté
par une difficulté, qu'il a su vaincre depuis : impossible de fabriquer
à Dax des plaques assez minces pour vibrer sous l'impulsion de
la voix. (1)
(1) Dans le cours de nos expériences M. Thore a remplacé
les plaques en tôle de nos téléphones par d'autres
plaques de divers métaux et il a constaté que celles en
fer-blanc donnaient des résultats bien supérieurs à
ceux obtenus avec les autres , comme intensité du son et surtout
comme moelleux. Il est arrivé par cette substitution à faire
disparaitre complètement le ton nasillard qu'ont remarqué
tous ceux qui se sont servi du téléphone Bell.
Il s'adressa à un de ses amis de Paris et le pria de lui procurer
deux plaques , sans lui dire l'usage qu'il voulait en faire, il en donnait
seulement les dimensions. L'ami devina facilement ce à quoi elles
étaient destinées et sa réponse fut l'envoi , non
pas des plaques, mais bien de deux téléphones complets .
Ils arrivèrent le samedi 19 janvier, jugez s'il leur fut
fait bon accueil . Nous les essayâmes le jour même et nous
fûmes étonnés du résultat de cette première
expérience. M du Boucher eut aussitôt l'idée de faire
participer la Société à l'avantage, que nous valaient
M. Thore et son ami , d'être des premiers en France à posséder
ces précieux instruments. Il faut vous dire qu'à cette époque
Bell n'avait pas traité avec son concessionnaire actuel et on n'avait
fait encore que quelques rares essais dont les journaux avaient rendu
compte dans des articles qui de tous côtés excitaient la
curiosité publique .
A la séance du jeudi 7 février, M.
le Président fit part à la Société du projet
qu'il avait formé et il nous annonça qu'il avait déjà
présenté à M. le Directeur général
des lignes télégraphiques une demande tendant à obtenir
l'autorisation de faire avec les fils de l'Etat, des expériences
de téléphonie. Cette demande avait été transmise
hiérarchiquement par la voie de l'inspection de Mont-de-Marsan.
Dès qu'il l'eut recue M. Fulcrand-Ouy, inspecteur chef du service
départemental, s'empressa de nous en accuser réception et
de nous donner l'assurance qu'il avait appuyé notre suplique par
un avis des plus favorables ; puis avec une affabilités et une
obligeance dont je suis heureux de pouvoir lui témoigner publiquement
notre reconnaissance, il mit complètement à notre disposition
le matériel de son administration, son personnel et, ce qui vaut
mieux, son expérience et ses connaissances profondes de toutce
qui concerne l'electricité appliquée à la télégraphie
. Grâces à son puissant appui l'autorisation que nous demandions
nous fut bien vite accordée.
Nous en étions avisés le 19 février et dès
le 21 nous faisions une première expérimentation avec les
conducteurs de la ligne télégraphique . Laissez-moi vous
la raconter avec toutes ses péripéties, qui vous intéresseront,
si j'en juge par l'intérêt qu'elles nous ont offert.
Dès le matin, M. Bouvard, directeur du bureau du télégraphe
de Dax, avait, avec la complaisance que vous lui connaissez et dont il
ne s'est pas départi un moment pendant le cours de nos longues
et fatigantes expériences, tout préparé pour nous
permettre de correspondre de son bureau, ou plutôt de son salon,
avec un point quelconque de la ligne de Soustons et St-Geours . M. du
Boucher et M. Peyris restèrent avec M. Bouvard, tandis que avec
MM. Thore, Victor Serres, Calmon, Aylies, Lacoin, Pelletier, etc. , etc.
, nous allames établir notre poste sur la route de Bayonne, au
Pont de Mauhourat, en face de la propriété de M. Gardilanne,
maire de Dax, qui avait bien voulu se joindre à nous avec M. Péés,
premier adjoint. Notre station était séparée de celle
de nos interlocuteurs par cinq kilomètres environ de distance,
en tenant compte de la longueur réelle du fil qui devait nous mettre
en communication. L'installation fut des plus simples, nous accrochâmes
avec un fil isolé celui du télégraphe et nous prîmes
notre terre dans le ruisseau voisin, puis nous attendîmes longtemps
pleins d'anxiété qu'on nous appelat de la ville. J'oubliais
un détail important : à peine notre contact fut-il établi
que nous entendîmes comme un fourmillement dont nous découvrîmes
bientôt la cause, ce bruit était occasionné par la
transmission des dépêches au moyen des appareils Morse. Nous
savions que ce phénomène avait déjà été
observé et que, soit par un effet d'induction, soit par suite d'une
simple dérivation de courant par le bois, toutes les dépêches
expédiées par un fil quelconque attaché à
un poteau venaient se répercuter dans le téléphone
accroché à un autre fil ayant avec celui-ci un parcours
commun , quelque peu long que soit ce parcours .
Après un moment d'attente, et ce moment nous parut durer plusieurs
heures, j'eus le plaisir d'entendre le premier le signal convenu, puis
nous pûmes engager avec nos collègues une conversation suivie
et nous féliciter mutuellement de notre succès. M. le Maire
demanda le cours de la Bourse, il lui fut répondu par la reproduction
exacte de la dépêche officiellle qu'on venait de recevoir.
Nous fimes part, dès le soir même, à M. l'Inspecteur
du résultat dont nous étions fiers, et en réponse
à notre communication, ce sympathique fonctionnaire nous offrit
de venir expérimenter avec nous sur une plus longue distance ;
il fut convenu que le samedi suivant nous essayerons de correspondre entre
Dax et Pouillon (18 kilomètres) , et que si la réussite
secondait nos espérances, nous ferions le lendemain dimanche des
expériences publiques auxquelles seraient invités les membres
de la Société résidant à Dax et leurs familles
.
Le samedi, le succès fut complet. J'étais à Pouillon
avec M. Fulcrand-Ouy et M. Thore ; M. du Boucher était à
Dax avec M. Bouvard ,M. Peyris , etc., etc. Nous fimes absolument les
mêmes constatations que dans notre première expérience
; M. l'Inspecteur put lire de Pouillon des dépêches échangées
entre Pau et Bordeaux. Il distingua le bruit des différents appareils
télégraphiques : Morse, Hugues
et Bréguet .
Rentrés en ville, nous préparâmes nos convocations
pour la réunion du lendemain. Une nombreuse assistance répondit
à notre tardive invitation :
une centaine de Dames et près de deux cents Messieurs se rendirent
dans la salle de la Mairie où eut lieu une séance dont nous
garderons longtemps le souvenir. M. du Boucher, dans un charmant discours,
véritable conférence, expliqua à ses auditeurs la
théorie et le fonctionnement du mystérieux appareil. J'étais
à Pouillon avec M. Hector Serres et M. Thore, et nous n'exagérons
pas en disant que les applaudissements qui accueillirent son allocution
sont parvenus jusqu'à nous. Après cette entrée en
matière, divers membres de la Société, qui avaient
bien voulu se charger de faire les honneurs de la réunion, introduisirent
par série de six personnes dans la salle où se trouvait
l'appareil les nombreux assistants, qui tous à leur grand ébahissement,
purent échanger quelques mots avec leurs lointains interlocuteurs
ou entendre des airs de clairon, de trompette et même le son d'une
tabatière à musique. Tout le monde se retira enchanté
et si les ressources de la Société nous l'avaient permis
, nous aurions pu, comme on l'a fait à Rouen, frapper et distribuer
à nos invités une médaille commémorative de
la séance du 24 février 1878.
On n'aurait pas trouvé que nous faisions trop.
Quelques jours après, M. l'Inspecteur nous donna rendez-vous à
la gare de Morcenx. M. Aubé s'y rendit ; nous restâmes au
bureau de Dax avec plusieurs des expérimentateurs de Pouillon et
nous pûmes parfaitement correspondre, malgré les 42 kilomètres
qui nous séparaient.
Nous constatâmes alors pour la première fois un bruit nouveau
venant s'ajouter à ceux des appareils télégraphiques,
c'était comme un cri d'oiseau de proie. Depuis nous avons toujours
entendu ce même cri chaque fois que nous avons opéré
à longue distance et nous devons avouer que nous cherchons encore
l'explication de ce phénomène bizarre .
M. Aubé remit de notre part à M. l'Inspecteur les deux appareils
qu'il avait portés à Morcenx, et deux jours après
nous commencions entre Mont-de- Marsan et Dax une série d'expériences
des plus intéressantes. Ces expériences réussirent
d'autant mieux que notre nouveau collègue M. Landry avait eu l'obligeance
de nous prêter deux véritables téléphones
Bell bien supérieurs à ceux dont nous nous étions
servi jusqu'à l'heure .
Avec ces derniers instruments nous sommes arrivés à des
résultats réellement surprenants , dont voici quelques exemples
: Aux 83 kilomètres de la ligne qui séparent Dax du chef-lieu
des Landes M. l'Inspecteur a ajouté successivement, et à
diverses reprises, des résistances factices équivalant à
une ligne de 1,100 kilomètres, et nous avons pu quand même
entretenir une conversation des plus animées ; les sons étaient
considérablement affaiblis, mais ils conservaient toute leur netteté.
Dans une autre circonstance nous avons correspondu avec un fil, portant
dans les plans de l'administration le n° 7, et avec un troisième
téléphone placé sur un autre fil , portant le n°
3, nous avons pu suivre la conversation et y prendre part, même
lorsque la résistance était portée à 1,182
kilomètres. Une autre fois nous avons interposé entre nos
appareils une bobine de Ruhmkoorf, d'un fort modèle , l'un des
téléphones étant attaché aux fils inducteurs
de cette bobine et l'autre aux fils induits, et les sons nous sont parfaitement
parvenus, soit par la ligne nº 7, soit celle n° 3. Ces expériences
ont été répétées par tous les temps
et ont toujours également bien réussi .
Cette communication possible par un fil autre que celui servant à
relier les deux appareils correspondants nous a montré combien,
à l'occasion, le téléphone pourrait favoriser la
curiosité de voisins indiscrets, et même de personnes bien
éloignées qui voudraient surprendre les secrets des dépêches
transmises entre deux points déterminés. L'expérience
suivante en fournit la preuve : Un soir, je savais que M. Landry expérimentait
entre la gare de Dax et celle de Bayonne avec les fils de la compagnie
du Midi, j'installai en compagnie de M. Bouvard un de nos instruments
sur le fil de l'Etat allant dans la même direction, mais séparé
du premier par toute la largeur de la voie ferrée, soit 15 mètres
au moins ; et notre étonnement fut grand quand nous entendîmes
parfaitement ce que notre collègue et son ami de Bayonne disaient
entre eux ; nous pûmes, même, par nos interruptions, porter
le trouble dans leur conversation. Nous savions d'avance que ces Messieurs
nous pardonneraient une semblable indiscrétion .
Mais comment pouvions nous recevoir par le fil de l'Etat la transmission
qui se faisait par celui de la compagnie ? Etait-ce par suite d'une induction
se produisant à quinze mètres de distance ? Ou bien par
une dérivation, ou plutôt un courant direct s'établissant
par les fils de terre, qui d'un côté sont communs à
la gare pour la ligne de Bayonne et celle qui réunit la gare à
la ville, et d'un autre encore communs dans le puits du bureau pour cette
dernière ligne et celle qui de Dax se dirige vers le bureau télégraphique
de Bayonne? Ne serait-ce pas même par une nappe d'eau également
commune aux deux puits de la ville et de la gare que se produisait la
communication ?
Les dernières expériences dont nous rendrons compte dans
ce rapport , donnent une certaine vraisemblance à toutes ces hypothèses.
Un autre soir, car ces expériences avaient toujours lieu le soir,
après la fermeture des bureaux, M. l'Inspecteur s'était
rendu à Bayonne, et après un moment de causerie avec nous
il nous demanda de le mettre en communication directe avec son fils, resté
à Mont-de-Marsan.
(Voir fig. II . Dax est à 83 kil. de Mont-de- Marsan
et à 52 de Bayonne ; ces deux dernières villes sont donc
à une distance de 135 kil. l'une de l'autre) .
Nous le fimes et sans rien dire nous établîmes un de nos
téléphones sur un autre fil. Il nous fut ainsi permis de
suivre la conversation et même d'entendre à merveille des
airs de flûte et de trombone échangés entre ces deux
postes éloignés. Ce ne fut que vers la fin de la soirée
que nous eûmes l'idée d'envoyer à notre tour un air
de musique : l'un de nous joua avec un clairon la marche d'infanterie,
cette sonnerie fut admirablement entendue à la fois, à Bayonne
et à Mont-de-Marsan. M. l'Inspecteur, habitué à notre
clairon, reconnut après un moment d'hésitation, la provenance
de cette audacieuse interruption, il nous accusa et notre avu lui
parvint aussi distinctement que notre musique.
Nous continuâmes la soirée par une conversation des plus
suivies entre les trois villes : Bayonne et Mont-de-Marsan avec leur fil
direct et nous avec un fil à côté .
La sensibilité dont le téléphone avait fait preuve
dans ces premières expériences nous donna l'idée
d'employer cet instrument comme électromètre.
Nous savions que M. Bréguet avait fait des essais du même
genre, ainsi, nous devons l'avouer, l'idée n'est pas tout à
fait la nôtre , mais je crois pouvoir affirmer que personne encore
n'a soumis cet appareil à une épreuve aussi sérieuse
et aussi probante que celle que lui a fait subir M. Thore en ma présence
: il prit une pièce de un franc, la posa sur sa table, la recouvrit
d'un morceau de papier à cigarettes humecté avec de la salive,
puis mit sur ce papier un petit carré de deux millimètres
de côté, au plus , taillé dans une plaque de zinc
des plus minces.
Hé bien ! quelqu'extraordinaire que la chose paraisse , l'expérience
est du reste facile à faire et tout le monde peut contrôler
notre affirmation. Le courant infinitésimal produit par cette pile
en miniature se fit parfaitement sentir sur la plaque vibrante du téléphone
et fit entendre, à chaque interruption, un bruit comparable à
celui de télégraphes Morse fonctionnant à de très
grandes distances .
Encourages par ce premier résultat nous voulûmes aller encore
plus loin dans cette voie toute nouvelle, et persuadés que si nous
mettions notre incomparable instrument en rapport avec deux fils plongeant
dans la terre. en deux points différents , nous ferions quelque
constatation intéressante , nous fîmes dans mon cabinet de
travail une installation complète. Je conduisis jusqu'à
la table sur laquelle j'écris ce mémoire trois fils aboutissant,
tous les trois, à la terre, mais d'une manière tout à
fait différente. Le premier est attaché a la pompe du puits
de M. Dulos, mon voisin, le second est joint par un contact des plus serrés
au bec de gaz qui est devant ma porte , le troisième est jeté
dans le puits de l'ancien établissement des frères . Les
fils de terre du bureau du télégraphe vont également
se perdre dans ce dernier puits.
En attachant aux bornes du téléphone le fil venant du puits
Dulos et celui du bec de gaz, nous avons, tout d'abord, constaté
l'existence d'un courant électrique d'une intensité comparable
à celui d'une pile. En l'interrompant à l'aide d'une lime,
ou bien mieux encore en frottant l'un des conducteurs sur la surface polie
d'une aiguille à tricoter, on lui fait produire dans l'appareil
un bruit spécial qu'on entend à distance. Mesuré
à la boussole des sinus il donne 15° d'écartement et
serait probablement suffisant pour mettre en mouvement une petite sonnerie.
Après de nombreuses recherches , M. Thore a fini par démontrer
que ce courant provient de l'attaque lente, mais constante, subie par
les métaux qui composent la pompe placée dans le puits.
Nous avons essayé avec d'autres puits munis de pompes métalliques
et nous avons toujours obtenu un courant aussi intense, tandis que les
puits qui n'ont pas de pompe, mis en communication avec le gaz ne nous
ont jamais procuré qu'un courant beaucoup moins fort, de 4 à
5 degrés seulement.
En prenant de mon cabinet le puits des Frères et le fil qui conduit
aux tuyaux du gaz, on entend le bruit des Morse et des autres appareils
télégraphiques aussi bien que lorsqu'on opère avec
un fil de ligne .
Lorsqu'on remplace le puits des Frères par celui de M. Dulos, on
entend moins bien, mais assez distinctement encore pour que M. Fulcrand-Ouy
ait pu lire, au son, une dépêche allant de Dax à Mont-de-Marsan
et la réponse venant de Mont-de- Marsan à Dax.
Mon cabinet est situé à 20 mètres environ du bureau
de Monsieur Bouvard, à 15 mètres du puits des Frères
et à 25 du puits Dulos ; les deux puits sont entr'eux à
une distance de 30 mètres environ.
Il est évident que la communication entre les appareils du télégraphe
et notre instrument ne peut se faire que par la nappe d'eau commune aux
deux puits. On ne peut l'expliquer que de la manière suivante :
par induction ou par dérivation, le courant de la pile expéditrice
communique avec le puits des Frères, dans lequel, comme nous l'avons
dit plus haut, viennent aboutir tous les fils de terre de la station,
puis il suit la nappe d'eau, arrive au puits Dulos et de là dans
mon cabinet, quoique le conducteur ne soit même pas isolé.
Dans ces expériences, le circuit a été fermé
par les tuyaux de gaz qui jouaient humblement le rôle de fil de
terre.
Dans l'expérience suivante, au contraire, nous allons les voir
élevés à la dignité de fils de ligne et remplir
leur nouveau rôle d'une manière bien satisfaisante . Voici
du reste ce que nous avons fait : M. Lajus, avoué, notre collègue,
a bien voulu nous autoriser à établir dans son étude
deux fils communiquant l'un au puits, qui se trouve dans la cour de la
maison qu'il habite, et l'autre au bec de gaz, situé dans l'angle
de la rue Cazade et de la rue du Palais. M. Thore a installé son
téléphone avec ces deux conducteurs, non isolés,
et je suis venu dans mon cabinet en attacher un second aux deux fils allant
également d'un côté au bec de gaz, de l'autre à
mon puits. Avec ces deux appareils ainsi reliés, par la canalisation
du gaz et par l'eau des deux puits, nous avons pu parfaitement transmettre
le son de divers instruments de musique et même parler assez distinctement
pour nous comprendre, surtout lorsque nous chantions, car il est à
remarquer que le chant se transmet toujours beaucoup mieux que la parole
ordinaire, alors même qu'en chantant on crie moins fort qu'en parlant.
Nous n'avons pu réussir cette expérience qu'une seule fois,
nous avons bien essayé de la renouveler, mais les pluies, qui étaient
tombées en abondance depuis notre première tentative avaient
probablement mis les tuyaux du gaz en communication avec la nappe d'eau
qui alimente nos deux puits, et notre circuit restera fermé par
l'humidité du sol jusqu'à ce qu'il se produise une nouvelle
sécheresse. ( 1) .
(1) Depuis la lecture de notre rapport nous avons essayé de
nouveau de correspondre par cette voie souterraine et nous avons parfaitement
réussi, quoique le sol fut encore très-humide. Nous avions
des téléphones d'un nouveau modèle, construits par
M. Peyris.
De chez M. Lajus on entend encore les Morse assez distinctement pour lire
les dépêches expédiées du Bureau de M. Bouvard
qui est éloigné de l'étude de 120 à 130 mètres
.
Je croyais, pour ma part, que là allaient s'arrêter nos découvertes,
nous avions déjà obtenu des résultats faits pour
nous donner satisfaction et nous faire éprouver une jouissance
comparable à celle que M. le Marquis de Folin , promet, dans son
dernier mémoire, à ceux qui voudront se livrer à
l'étude de l'histoire naturelle et faire comme lui, de longues
et fatigantes excursions. Mettant en pratique les sages conseils que nous
donne l'honorable Président de la Société de Bayonne,
je revenais, dans le silence de mon cabinet, sur tout ce que nous avions
constaté, j'essayais de me rendre compte des choses, d'abord inexplicables,
puis presque toujours expliquées, qui nous avaient le plus frappé
depuis que nous étions atteints, comme l'a prétendu un de
nos bons amis, du délire du téléphone.
Un soir que je me laissais aller, au coin du feu, à de semblables
rêveries , je fus tout à coup réveillé, comme
en sursaut, en recevant de M. Thore une carte sur laquelle il avait tracé
ces mots à la hâte : « Viens de suite. C'est a de plus
fort en plus fort, les sons se transmettent sans conducteurs !!!
J'accourus aussitôt et j'assistai à une expérience
dont l'importance est vraiment capitale, car elle démontre d'une
manière en quelque sorte palpable la vérité de la
théorie d'Ampère et prouve de la façon
la plus simple et en même temps la plus positive, que la pile électrique
n'est qu'un solénoïde, un aimant ayant comme tous les autres
sa ligne neutre et ses deux pôles, et faisant ressortir au loin
son influence magnétique. Voici comment mon ami avait disposé
les instruments de physique dont il se sert pour cette expérience
: il avait placé sur la table qui se trouve au milieu de son laboratoire
un élément de Grenet ; deux fils en cuivre recouverts de
cotón conduisaient le courant de cette pile à une bobine
de Ruhmkoorff, d'un tout petit modèle , posée sur une chaise
dans un appartement à côté, dont la porte fut fermée
avec soin. Lorsqu'on mettait la bobine en action il était absolument
impossible d'entendre le bourdonnement particulier qu'elle produit, l'oreille
la plus délicate n'aurait, je vous assure, rien entendu. Je pris
un téléphone, démuni de tout fil conducteur, et je
m'approchai doucement de la pile en écoutant avec attention, je
ne tardai pas à entendre le bruit de la bobine aussi distinctement
que si cet appareil avait subitement été rapporté
dans le cabinet. Lorsque je me plaçais des deux côtés
de la pile dans une direction perpendiculaire à celle du courant
j'entendais toujours aussi bien, mème à une certaine distance,
tandis que du côté opposé, derrière le bocal,
c'est-à-dire lorsque je me trouvais dans le prolongement de la
ligne formée par les conducteurs, je n'entendais plus rien. M.
Thore me fit constater encore qu'en suivant, avec le téléphone
à l'oreille, les fils entre la pile et la bobine on entendait aussi
le même bruit. (1)
(1) Monsieur Fulcrand-Ouy a fait depuis cette expérience avec
la pile, à plusieurs éléments du bureau télégraphique
de Mont-de-Marsan et il a obtenu les mêmes résultats.
Ces faits me paraissent si extraordinaires que je me contente de vous
les faire connaître sans oser même essayer d'en tirer les
conséquences, que d'autres pourront, mieux que moi, en déduire.
Je laisse ce soin à M. Thore qui continue au point de vue scientifique,
l'étude qu'il a si bien commencée, de l'appareil qui occupe
aujourd'hui tant de savants ; j'espère qu'il nous donnera avant
longtemps un travail complet résumant les nombreuses observations
qu'il fait tous les jours. Quant à moi, je n'avais qu'à
vous entretenir, à un point de vue purement expérimental,
de ce que nous avons fait en commun.
J'aurai terminé ma tâche quand je vous aurai dit quelques
mots d'une dernière expérience qui a eu lieu le lundi
25 mars.
Comme nous, M. Fulcrand-Ouy s'était souvent demandé si,
en opérant sur une ligne complètement soustraite aux influences
des lignes voisines , et n'ayant rien de commun avec elles, ni parcours
ni fil de terre, on entendrait et le bruit des Morse, et les cris d'oiseaux
de proie, et un fourmillement tout particulier, que nous avions toujours
entendu et qui suivant l'expression pittoresque d'une dame, assurément
bonne ménagère, ressemblait au crépitement d'une
friture. Nous voulions surtout tâcher d'arriver à une explication
quelconque de nos fameux cris d'aigle et depuis longtemps nous avions
formé le projet d'aller les observer ensemble sur la ligne qui
va de St-Geours à Soustons, après avoir fait préalablement
couper, sur une longue étendue, le fil qui relie ces deux stations
à celle de Dax .
Nous avons, enfin, réalisé notre projet il ya huit jours
: M. l'Inspecteur est allé à Soustons et je me suis rendu
à St-Geours avec M. Bouvard. Comme on peut le supposer facilement
nous avons pu correspondre à merveilles, nous n'étions qu'à
12 kilomètres les uns des autres et pour nous ce n'est plus une
distance ; mais nous n'avons entendu absolument rien que les paroles que
nous nous transmettions réciproquement, ni cris d'oiseaux, ni Morse,
ni Hughes, ni cadran, je me trompe , on faisait bien quelque part frire
quelque chose, mais c'était si loin, si loin que nous entendions
à peine le bruissement de la graisse.
J'allais oublier, presqu'intentionnellement une autre constatation : elle
m'est toute personnelle et je vous ai si souvent parlé de moi que
j'hésite à vous en faire part ; je m'y résigne cependant
et ce sera la morale de la fin .
Elle vous prouvera une fois de plus que la prudence est la mère
de la sûreté, même quand on fait de la téléphonie.
C'était le dimanche 24 mars dernier, à 10 heures
45 du soir, je me trouvais seul dans mon cabinet et comme je le fais souvent
à pareille heure, je mis un moment le téléphone à
l'oreille pour ausculter l'atmosphère et voir si je ne pourrais
pas faire quelque observation nouvelle. Je fus servi beaucoup plus qu'a
souhait. Je savais que le temps était orageux mais j'étais
loin de me douter de l'intensité de l'orage, j'entendis tout de
suite dans mon appareil un vacarme épouvantable, on aurait dit
une averse des plus fortes, mêlée de vents et de grêlons
qui venaient frapper avec fracas la plaque vibrante ; puis tout à
coup la tempête devint plus violente encore et je ressentis une
secousse qui faillit me renverser. Le téléphone s'échappa
de mes mains , je crus qu'il avait volé en éclats .
Je sus le lendemain, par M. Bouvard, que j'avais couru un véritable
danger : l'orage dont j'avais éprouvé les effets avait été
assez fort pour l'obliger à isoler tous les appareils de son bureau.
L'employé de Soustons qui n'avait pas pris la même précaution
avait eu une bobine brûlée par la foudre. Je serai prudent
à l'avenir.
E. DUFOURCET
Séance
du 4 avril 1878
...
Dufourcet lit un rapport contenant le compte-rendu des nombreuses expériences
de téléphonie faites par divers membres de la Société
de Borda .
Il fait d'abord l'historique du téléphone et expose la théorie
des phénomènes physiques qui se produisent pendant le fonctionnement
de cet appareil. Il raconte ensuite par quel enchaînement de circonstances
et comment, grâce à l'intervention sympathique de M. Fulcrand-Oüy,
inspecteur des lignes télégraphiques à Mont-de-Marsan
et au concours dévoué de M. Bouvard , chef de station à
Dax, il a été donné à lui et à ses
collègues d'expérimenter àlongues distances et de
faire les constatations suivantes :
1º Dans une première expérience entre Dax et le pont
de Mauhourat, à cinq kilomètres de cette ville, on a pu
parfaitement correspondre et entendre
la transmission des dépêches échangées entre
divers bureaux avec les divers appareils télégraphiques
;
2º De Pouillon, à 18 kilomètres, M. l'Inspecteur a
pu lire les dépêches Morse échangées entre
Pau et Bordeaux ;
3º De Morcenx à Dax, quarante-deux kilomètres, la correspondance
a été des plus faciles . Dans cette expérience ont
été constatés pour la première fois des bruits
tout particuliers ressemblant à des cris d'oiseaux de proie, dont
on n'a pu encore avoir l'explication ;
4º Entre Dax et Mont-de-Marsan, quatre-vingt-trois kilomètres,
on a fait la conversation aussi facilement qu'à petite distance
et cela non-seulement avec les deux téléphones attachés
au fil direct, mais encore avec un troisième accroché à
un autre fil dans la même direction. Avec ce dernier appareil on
a reçu et transmis les dépêches verbales aussi facilement
qu'avec les deux autres. Est-ce là un phénomène d'induction
ou une simple dérivation de courant par le bois des poteaux ? Ces
deux phénomènes semblent se produire en même temps
;
5º Aux quatre-vingt-trois kilomètres entre Dax et Mont-de-Marsan
, M. l'Inspecteur a ajouté successivement des résistances
équivalant à onze cents kilomètres, et les sons,
quoique affaiblis, se sont toujours transmis assez distinctement pour
que la conversation fût possible, par le fil direct et par le fil
à côté ;
6° Une bobine de Ruhmkoorff a été interposée
entre les deux postes, l'un des téléphones étant
attaché aux fils conducteurs et l'autre aux fils induits, et la
conversation a eu lieu quand même avec les trois téléphones
;
7° M. Fulcrand-Oüy s'étant rendu à Bayonne et causant
avec son fils resté à Mont-de- Marsan , les observateurs
de Dax ont mis leur téléphone sur un autre fil que celui
qui reliait les deux postes correspondants et un air de clairon joué
à Dax a été entendu à la fois à Bayonne
et à Mont-de-
Marsan, après quoi la conversation s'est continuée entre
les trois postes avec la plus grande facilité ;
8. Un soir que M. Landry correspondait de la gare de Dax avec celle de
Bayonne à l'aide des fils de la compagnie, M. Dufourcet a pu suivre
la conversation avec un téléphone attaché au fil
de l'Etat allant dans la même direction et séparé
du premier par toute la largeur de la voie ferrée ;
9º Une pile composée d'un sou sur lequel on place une feuille
de papier à cigarette humectée avec de la salive et une
petite plaque très-mince de zinc, de deux ou trois millimètres
carrés produit un courant qui fait vibrer très sensiblement
et avec bruit la plaque du téléphone ;
10° En reliant avec des fils métalliques non isolés
un puits garni d'une pompe avec un bec de gaz on obtient un courant très-fort
mesurant quinze
à vingt degrés à la boussole des sinus et suffisant
pour faire marcher une petite sonnerie ;
11° Avec une semblable installation, c'est-à-dire avec un puits
et les tuyaux du gaz, reliés par des fils à un téléphone,
on a pu entendre parfaitement la transmission des dépêches
télégraphiques, soit de chez M. Dufourcet (trente mètres
du bureau) soit de chez M. Lajus (cent vingt mètres) ; de ce dernier
poste, M. Bouvard a pu lire au son des dépêches Morse reçues
ou transmises dans son bureau ;
12° Entre les maisons de MM. Lajus et Dufourcet (cent mètres
environ), on a pu transmettre des sons musicaux et même faire la
conversation toujours avec les fils allant d'un côté à
des puits et de l'autre à la canalisation du gaz ;
13º Avec un téléphone démuni de tout conducteur,
M. Thore a constaté que tous les sons transmis par une ligne viennent
se répercuter dans la pile expéditrice et que cette pile
qui n'est en définitive qu'un véritable solénoïde
a, comme tous les aimants, ses deux pôles et sa ligne neutre.
14° Dans une circonstance , M. Dufourcet en faisant des observations
en temps d'orage a reçu dans son téléphone une décharge
électrique qui a failli le renverser et qui lui a fait tomber l'appareil
des mains. Il termine son mémoire en recommandant aux observateurs
d'être très-prudents quand le temps est orageux .
Sur la proposition de M. le Président et de M. Dufourcet, la Société
vote des remerciments à M. Fulcrand-Oüy et à M. Bouvard
et charge M. le Président de les transmettre à M. l'Inspecteur
des lignes télégraphiques .
A la séance du samedi 5 avril 1879
...
L'ordre du jour appelle ensuite la lecture d'un Mémoire de
M. Dufourcet intitulé Deuxième Rapport sur les expériences
de Téléphonie, de Microphonie, et de Phonographie faites
par plusieurs membres de la Société de Borda.
...
Dans ce rapport, M. Dufourcet rend compte des différentes expériencss
faites par lui et quelques-uns de ses collègues, des perfectionnements
qu'ils ont apportés aux instruments connus et des phénomènes
curieux qui se sont produits, et il termine en proposant à l'attention
du Ministre des Postes et Télégraphes la transformation
du système télégraphique actuel et son remplacement
partiel par un service téléphonique, au moins pour les lignes
rurales d'une faible distance.
Après une discussion à laquelle prennent part tous les membres
présents, la Société vote l'impression in extenso
dans le Bulletin du mémoire de M. Dufourcet.
DEUXIÈME RAPPORT SUR LES EXPÉRIENCES DE TÉLÉPHONIE
DE MICROPHONIE ET DE PHONOGRAPHIE
FAITES PAR Quelques Membres de la Société de Borda .
MESSIEURS ,
Mon premier rapport se terminait par ces mots : « Je serai prudent
à l'avenir. » Je ne pensais en vous faisant cette promesse
qu'au danger physique que j'avais couru , sans m'en douter, et j'étais
loin de prévoir que nos expériences nous exposeraient à
des foudres plus redoutables et surtout plus difficiles à conjurer
que celles de l'atmosphère.
Nous nous sommes mis à l'abri de ces dernières à
l'aide d'un paratonnerre des plus simples et des moins coûteux,
qui en temps d'orage les dirige vers le puits Dulos, dont vous avez conservé
le souvenir ; quant aux premières , leur nature toute morale nous
a mis aux prises avec des difficultés que nous avons cru un moment
insurmontables et dont nous n'avons pu triompher encore qu'imparfaitement.
La suite de mon mémoire vous dira à quels événements
je crois devoir faire allusion en commençant. Je n'ose pas, quant
à présent, parler plus clairement, ayant la certitude que
nous n'avons été victimes que d'un malentendu administratif
qui cessera, avec toutes ses conséquences, quand nous pourrons
faire parvenir la vérité jusqu'au nouveau Ministre
des Postes et des Télégraphes.
Nous sommes convaincus que M. Cochery, au lieu
d'entraver nos études par des formalités et des exigences,
que le décret du 27 décembre 1851 n'a certainemement pas
édicté pour nous, daignera, au contraire encourager nos
efforts en nous accordant comme l'avait fait M. le Directeur des lignes
télégraphiques, l'autorisation dont, je le dis bien haut,
nous n'avons jamais abusé, d'expérimenter nos appareils
avec les fils de l'Etat, pendant la fermeture des bureaux.
Quoi qu'il en soit et malgré les nombreux obstacles qu'il nous
a fallu surmonter, nous avons beaucoup travaillé pendant l'année
qui s'est écoulée depuis le 4 avril 1878,
jour où j'ai eu l'honneur de vous rendre compte des travaux déjà
exécutés par ce que j'appelais alors : « Votre commission
officieuse de téléphonie ».
Permettez-moi de vous raconter ce que nous avons fait depuis. Vous verrez,
en le comparant avec ce qu'on a fait ailleurs, que nous ne sommes pas
restés en arrière dans le grand mouvement scientifique qui
s'est produit à l'occasion de la merveilleuse découverte
de Graham-Bell, et vous constaterez, avec nous, que les résultats
auxquels nous sommes arrivés n'ont rien à redouter de la
comparaison que je vous propose.
J'en suis d'autant plus fier que je n'ai qu'une modeste part à
revendiquer dans le succès de notre entreprise commune et que l'honneur
doit en être attribué surtout à nos excellents collègues
et amis ; MM. Jules Thore, Pascal Peyris et Aymar Davezac de Moran.
Dès les premiers jours du mois de mai M. Peyris alla, comme il
le fait tous les ans, s'établir avec sa famille au château
de Hinx qu'il habite pendant l'été. Ce vieux manoir, bâti
probablement par les Anglais au XIIIme siècle est situé
à douze kilomètres environ de Dax, et à huit cents
mètres de la route qui se dirige vers la Chalosse le long de cette
route passe le fil télégraphique de Montfort.
Déjà, avant son départ, notre actif et adroit collaborateur
avait construit, d'après des plans de M. Thore, divers appareils
nouveaux donnant, à petite distance, des résultats bien
supérieurs à ceux du téléphone Bell, comme
intensité et surtout comme qualité des sons. Il les emporta
avec lui et pour les éprouver à notre aise nous reliâmes,
avec l'agrément de l'ancienne administration des télégraphes,
d'un côté le château de M. Peyris à la ligne
de Montfort, de l'autre le bureau télégraphique de Dax à
mon cabinet, puis à celui de M. Davezac, où se trouve notre
atelier de construction, et enfin, au laboratoire de M. Thore, qui était
alors dans la maison Longuefosse, sur les remparts.
La communication ne nous était donnée qu'après neuf
heures et nous ne pouvions en rien déranger le service des dépêches
ni surprendre, quoi qu'on en ait dit, les secrets des correspondances.
Ainsi installés nous commençâmes une série
d'expériences des plus intéressantes. Tous les soirs c'étaient
des constatations nouvelles .
Je ne vous parlerai pas des conversations échangées entre
les visiteurs que la curiosité attirait aux deux postes opposés.
Je vous dirai seulement que les Dacquois, toujours aimables, se contentèrent
de nous féliciter des progrès que nous avions faits depuis
la fameuse séance du 24 février, tandis qu'à Hinx
l'admiration des spectateurs faillit se traduire d'une façon bien
moins agréable pour notre collègue .
Pendant que M. Peyris attachait, lui-même, un fil de fer non galvanisé
aux arbres du chemin qui va du bourg au château, les paysans du
voisinage et surtout les villageois accoururent en grand nombre et, se
tenant à distance, ils se demandèrent tout d'abord si le
jeune chatelain n'avait pas perdu la tête. A quel usage pouvait-il
destiner ce fil de fer tendu par lui avec tant de précautions ?
Pourquoi les clous qui le supportaient étaient-ils couverts de
soie noire ? Les plus hardis s'approchèrent et furent bientôt
suivis par tous les autres. Une des fortes tètes de l'endroit,
plus malin que ceux qui prétendaient que Mme Peyris voulait simplement
établir un tendoir pour sa lessive, demanda à notre expérimentateur
s'il travaillait à la confection d'un télégraphe.
« Tu y es presque » , répondit son obligeant voisin,
« mais c'est plus encore ; à l'aide de ce fil, je te ferai
parler ce soir avec les Dacquois. » Notre homme se mit à
rire de ce bon rire fin et narquois qui, pour les Chalossais, comme pour
les Béarnais, est une manière polie de vous dire que vous
êtes un menteur. « Tu en doutes » , continua notre ami
, « viens, après ton souper tu commanderas, toi-même
à Dax ton dessert et il arrivera par le courrier. »
La proposition fut acceptée avec un empressement mèlé
d'une certaine défiance et le soir à neuf heures, je recevais
par le téléphone la commission d'envoyer une tarte à
Hinx par le courrier du lendemain. De crainte que M. Peyris ne l'eût
commandée d'avance il fut bien spécifié par les assistants
qu'elle serait mi- partie a la crème, mi-partie à la confiture.
Toute la nuit on fit bonne garde autour du château ; jamais, depuis
la guerre de cent ans, il n'avait subi un siége aussi en règle
: toutes les issues furent scrupuleusement surveillées et le défiant
Hinxois put constater le matin en relevant ses factionnaires qu'aucune
sortie n'avait été même tentée par les assiégés.
Cependant, au grand épatement de tout le village, la tarte arriva
par le courrier de Mugron : elle était en tout conforme à
la commande et, de plus, excellente.
Mais la ne devait pas s'arrêter l'étonnement des bons habitants
de Hinx ; ils vinrent en plus grand nombre encore le second soir, l'histoire
de la tarte magique avait eu au loin du retentissement. Tous voulurent
entendre parler les Dacquois par le fil. On me demanda de jouer avec un
clairon l'air légendaire de la casquette au père Bugeaud,
le premier qui l'entendit tomba évanoui. Plus de doute, ce qu'on
disait tout bas depuis la veille, on le disait plus haut : M. Peyris se
livrait à des pratiques inavouables !! Les moins timides proclamaient
nettement qu'il était sorcier !
Heureusement que le temps n'est plus où on brûlait les gens
convaincus de sortilège et que nos populations landaises valent
mieux que la réputation qui leur est faite par des auteurs qui
ne les connaissent seulement pas.
Tout le monde est revenu aujourd'hui de cette première impression
; on connaît à Hinx, et dans les environs le télégraphe
parlant ; les plus lettrés l'appellent même par son nom et
notre collaborateur n'est plus sorcier. Il a reconquis la confiance de
ses voisins qui tous se plaisent à rendre hommage à son
savoir et à son amour du travail. On va jusqu'à lui attribuer
l'invention du téléphone.
J'ai cru devoir raconter cette aventure, qui vous aura peut-être
offert quelqu'intérêt, ne fût-ce qu'en vous donnant
une idée de la perfection de nos appareils et de la subtilité
des petits courants induits développés par l'aimant qui
, vous le savez, est l'âme de ces instruments nouveaux. Malgré
la distance, malgré le défaut presqu'absolu d'isolement
de la ligne (nous avons vu que M. Peyris avait simplement accroché
aux arbres de la route avec des clous recouverts de soie, un fil de fer
ordinaire) , nous avons pu correspondre et soutenir des conversations
suivies, par tous les temps, même avec des pluies torrentielles
mouillant la soie et établissant entre le fil de fer et le sol
une communication des plus nuisibles.
Nous avons eu, dans ces premières expériences, entre mon
cabinet et le château de Hinx une autre preuve, bien plus forte
encore, de la facilité avec laquelle les courants téléphoniques
se laissent conduire, ou plutôt passent, d'eux-mêmes, à
travers toutes les résistances pour aller choisir leur conducteur,
le meilleur de ceux qui leur est offert, s'en contentent quelle que soit
sa qualité, qu'il conduise bien ou mal pourvu qu'il conduise de
quelque manière, le suivent et vont produire au loin des effets
qui surprennent d'autant plus que l'intensité de ces courants est
connue et se rapproche de l'infiniment petit .
Je vous ai déjà expliqué, je crois, que le bureau
sur lequel j'écris était relié au poste télégraphique.
Pendant la journée et pour éviter tout inconvénient
au point de vue du service, ma ligne était mise à la terre,
c'est-à-dire attachée à un câble allant comme
tous ceux des divers appareils de la station se perdre dans le puits de
l'ancien établissement des Frères.
Je n'étais mis en relation avec le fil de Montfort qu'après
l'heure de la clôture. Le premier soir, nos montres avançaient,
peut-être, ou bien si vous le préférez, mettez la
chose sur le compte de notre impatience, nous primes nos cornets un peu
avant neuf heures. J'appelai mon correspondant . il me répondit
aussitôt mais de si loin que je pouvais à peine l'entendre.
J'étais, pour ma part, bien contrarié et pendant que je
cherchais la cause de ce que je considérais comme un véritable
insuccès, la voix de mon interlocuteur se rapprocha tout à
coup, et me parvint, cette fois, de si près , qu'instinctivement
je levai la tête et je regardai devant moi machinalement cherchant
à le voir comme s'il avait été subitement transporté
en ma présence.
M. le Receveur des Télégraphes me donna l'explication de
ce singulier phénomène, elle était bien simple à
comprendre : nous avions commencé à causer avant d'avoir
la communication et l'apparition subite de M. Peyris avait eu lieu au
moment où ma ligne avait été soudée à
celle de Montfort.
Jusqu'à ce moment le fluide électrique partant de mon appareil
était allé dans le puits des Frères, là il
s'était divisé entre les divers fils de terre du bureau
télégraphique ; une partie seulement (et c'est ce qui explique
l'affaiblissement des sons que nous avions constaté) avait remonté
vers Montfort et était arrivé à Hinx avec une intensité
encore suffisante pour faire vibrer la plaque du téléphone
récepteur à l'unisson de celle de l'expéditeur.
J'ai dit à l'unisson, ce mot n'exagère rien et me servira
de transition pour vous faire part d'une des premières lois dont
nous avons reconnu l'existence et qui doit être minutieusement observée
si on veut téléphoner dans de bonnes conditions .
Les téléphones sont de véritables instruments de
musique.
Non-seulement ils reproduisent fidèlement les sons rendus par d'autres
instruments , mais encore ils ont un son qui leur est propre. En frappant
avec le doigt sur la plaque, vous leur ferez rendre une note parfaitement
appréciable, qui conserve son influence lorsque la vibration de
cette plaque est occasionnée par un autre son et modifie, à
la fois, son intensité et sa tonalité .
La note produite par le téléphone seul, vibrant par l'effet
d'un choc ou d'un frottement quelconque, varie avec les dimensions de
l'appareil , surtout avec celles de la boîte sonore, ou cavité
dans laquelle est enfermée la bobine. Deux autres causes amènent
encore le changement de ton de l'instrument . plus la plaque vibrante
est serrée, plus les sons sont aigus, plus elle est lâche,
plus ils sont graves ; plus l'aimant est près de la plaque, plus
le ton est haut, plus il en est éloigné, plus les notes
deviennent basses, plus aussi , comme nous le verrons tout à l'heure,
la sensibilité de l'appareil diminue jusqu'à ce que l'attraction
devenant nulle et ne produisant plus de vibrations sur la membrane, celle-ci
devienne complètement muette.
Les conséquences de cette observation étaient faciles à
déduire : il fallait évidemment arriver à construire
des appareils parfaitement identiques comme tonalité, ou tout au
moins comme la chose est presque impossible , trouver le moyen d'accorder
nos instruments comme tous les autres instruments musicaux.
Nous avons obtenu ce résultat et voici comment : Nous avons adopté
définitivement les dimensions données par M. Thore et indiquées,
par moi, dans la figure qui est jointe à mon premier mémoire
; nous avons construit tous nos téléphones invariablement
d'après ce plan qui offre tous les avantages désirables
notamment au point de vue de la sonorité. De plus tous nos cornets
ont été faits avec le même bois.
Puis, pour l'accorder plus commodément, nous avons fait subir au
téléphone Bell les modifications suivantes : Nous avons
remplacé les vis qui fixent l'embouchure au corps de l'appareil
par des boulons, plus faciles à serrer et nous avons évité
ainsi ce qu'on appelle en menuiserie le foirage, inconvénient qui
se produisait d'autant plus fréquemment que notre bois est moux
et étoupeux .
Nous avons évité encore ce dernier inconvénient par
un autre moyen rendant également très facile l'accordage
de la plaque : les vis et les boulons ont été supprimés
et pour en tenir lieu on a tourné en forme d'écrou l'intérieur
du chapeau , c'est- à-dire de la partie supérieure du téléphone
dans laquelle on avait préalablement plaqué un bois des
plus durs , du buis de préférence ; des pas de vis également
en buis et collés sur le pourtour de la partie inférieure
ont été disposés de façon à venir mordre
dans cet écrou, se serrant à volonté et serrant en
même temps la plaque. Cette disposition est des plus commodes ;
nous la devons à M. Davezac de Moran à qui nous sommes redevables
aussi d'une idée qu'il a mise en pratique et qui nous a fait arriver
à régler convenablement les aimants .
Les barreaux d'acier aimanté employés par M. Davezac se
terminent par une pointe en forme de clou venant se ficher dans une sorte
de bouchon en bois dur, armé de nombreux filets très-serrés
constituant une vis de précision. L'écrou devant recevoir
cette vis est placé à l'intérieur de la partie inférieure
du cylindre qui termine le cornet, à l'endroit où Bell a
mis la vis de rappel, que ce bouchon remplace avec avantage.
Il est aisé de comprendre le fonctionnement du système :
un tour, une fraction de tour de cette vis en bois rapprochera ou éloignera
la tête de l'aimant d'un dixième de millimètre et
même de moins de la plaque et amènera dans la tonalité
et dans la sensibilité de l'appareil des variations successives,
faciles à apprécier, permettant de le régler avec
une justesse presqu'absolue.
Si à la vis en bois on substituait une véritable vis de
précision en acier, ce système serait parfait. Tel qu'il
a été construit par notre zélé collaborateur,
il résout d'une manière bien suffisante le problème
que nous nous étions posé.
Le choix du bois qui doit servir à la confection des téléphones
n'est pas une chose indifférente : nous avons essayé toutes
les essences dont se servent les constructeurs d'instruments de physique
et les ébénistes : frêne, hêtre, sapin, acajou,
etc. , etc., et nous avons tout d'abord constaté que les bois mous
étaient préférables aux bois durs. (Les facteurs
de violons le savent depuis longtemps.) L'acajou nous donnait
cependant une sonorite satisfaisante et nous aurions , comme M. Bell,
choisi ce genre de bois, lorsque le hasard nous fit mettre la main sur
une espèce qui lui est bien supérieure. L'un de nous ayant
demandé un morceau de ce dernier bois à un menuisier du
voisinage, celui-ci lui envoya du cèdre rouge, qu'on
appelle aussi faux acajou . M. Peyris, le premier, construisit un appareil
avec ce bois , depuis nous n'en avons plus voulu employer d'autre, et
nous ne craignons pas d'affirmer que les téléphones en cèdre
sont incomparablement meilleurs que tous leurs devanciers.
Ils supportent même la comparaison avec ceux que M. Thore vient
d'imaginer et qui, eux aussi, sont excellents parce qu'ils réalisent
une condition dont je crois devoir faire une seconde loi, ainsi formulée
: Les parois de la boîte sonore doivent être aussi minces
que possible, presque réduites à zéro . M. Peyris
l'avait compris lorsqu'il fit son téléphone en bois de cèdre,
il ne leur laissa qu'une épaisseur suffisante pour supporter l'embouchure
et les boulons, et c'est à cela que j'attribue la perfection de
cet instrument .
M. Thore s'est encore plus rapproché de mon idéal
en remplaçant le bois par du métal et en construisant (ne
riez pas), un des meilleurs téléphones dont je me sois servi
, avec une boîte ayant contenu du Café des Gourmets
.
Déjà depuis longtemps on avait fabriqué dans le commerce
des cornets téléphoniques en fer blanc ou en cuivre blanchi
; n'allez pas confondre ces jouets d'enfants avec l'appareil construit
par notre collègue Dans ce dernier, la boîte sonore est seule
en métal et ne fait qu'un avec la plaque vibrante . Le reste de
l'instrument est en bois de cèdre .
Les dimensions de l'embouchure et de la boîte ont aussi une influence
des plus grandes sur la qualité et sur l'intensité des sons.
Dans nos expériences nous les avons fait varier à l'infini
et nous nous sommes arrêtés à celles que vous trouverez
dans mon premier travail, c'est-à-dire, pour la boîte : un
diamètre de 0,08 c. sur une hauteur de 0,045. Nous avons, après
bien des tâtonnements, conservé au pavillon la forme et la
mesure indiquées dans la figure .( Bulletin de la Société
de Borda, vol. de 1878, page 122.)
Je crois vous avoir suffisamment décrit nos instruments ; permettez-moi
cependant avant de vous dire les résultats qu'ils nous ont donnés
de formuler une troisième loi résultant de nos expériences
: plus la distance est grande entre les deux postes correspondants plus
la plaque doit être serrée , plus l'aimant doit être
rapproché de la plaque ; en d'autres termes , les téléphones
doivent être accordés sur un ton dont l'élévation
augmentera en raison directe de la distance .
Nous soupçonnons bien l'existence d'une quatrième loi, mais
nous n'osons pas encore l'affirmer. Nous croyons que nous arriverons à
établir que la longueur et la section du fil de la bobine doivent
eux aussi être proportionnés au parcours ; je veux dire que
le nombre de spires de la bobine d'induction doit augmenter avec l'espace
et la résistance que le courant induit aura à vaincre ;
et plus ce fil sera long, plus il devra, pour ne pas trop s'éloigner
de l'aimant inducteur, être fin et ténu.
Avec des instruments bien réglés, bien accordés,
nous sommes arrivés à des effets vraiment prodigieux. Vous
allez en juger par quelques exemples :
M. Peyris étant à Hinx avec tous les siens, M. Davezac et
M. Thore dans leurs cabinets respectifs et moi dans le mien, nous avons,
en réalité, passé ensemble de nombreuses soirées.
Nous étions à chaque poste deux ou trois observateurs, munis
chacun d'un cornet et nous nous livrions à des conversations générales
aussi animées, aussi suivies que si nous avions été
tous réunis dans le même salon. L'un de nous lisait-il le
journal, tous les autres entendaient à la fois et faisaient des
réflexions dont profitait toute cette réunion à distance.
Ceux de nos collègues qui ont le bonheur d'être musiciens
entonnaient-ils, à Dax ou à Hinx, un joyeux refrain ou un
grand air d'Opéra, immédiatement des accords des plus justes
partaient de tous les points et ceux qui, comme moi, se contentaient d'écouter
entendaient un concert des plus mélodieux exécuté
par des choristes placés à plusieurs lieues les uns des
autres .
Un air de clairon joué à Dax, à quatre mètres
du téléphone, était entendu à Hinx par tous
les assistants sans qu'ils eussent besoin de mettre l'appareil
à l'oreille .
C'est même ainsi que j'appelais, tous les soirs , mes lointains
correspondants. Il était convenu entre nous qu'ils plaçaient
après leur dîner le téléphone sur la table
autour de laquelle toute la famille lisait ou travaillait, puis, tout
d'un coup, j'intervenais, ou plutôt le magique instrument jouait
une marche militaire ou quelquefois appelait par son nom Monsieur ou Madame
Peyris .
Dans plusieurs circonstances, les jours où la communication était
bonne,il m'est arrivé d'entendre de mon bureau ce qui se disait
dans le salon de Hinx en dehors du téléphone ; je savais
qu'en écoutant je ne commettais pas d'indiscrétion. Vous
voyez que si nous ne sommes pas arrivés à la perfection
nous nous en sommes un peu rapprochés. Je ne veux vous citer qu'un
fait de plus pour vous en donner la preuve un soir, en présence
de M. Aubé, ingénieur des Ponts et Chaussées, j'eus
l'idée de battre du tambour avec mes doigts sur ma table de travail,
mon téléphone étant à côté ;
M. Peyris entendtt si bien qu'il sut me dire que j'avais battu la générale.
Il faut reconnaître que nous ne réussissions pas toujours
à correspondre d'une manière aussi parfaite.
Quelquefois, une expérience fort bien commencée finissait
fort mal et nous avons été longtemps à chercher la
cause de ces intermittences que nous avions, en premier lieu, mis sur
le compte des caprices bien connus de l'électricité.
Nous en avons enfin découvert le secret : nous nous servions, comme
vous le savez, du fil télégraphique qui de Dax va à
Montfort et à Mugron.
Tant que ces deux postes restaient sur sonnerie, le courant plutôt
que d'essayer de vaincre la résistance que lui offraient les bobines
des électro-aimants de ces sonneries, ou des parleurs par inversion
dont sont munis ces deux bureaux, se dirigeait en entier vers nos téléphones
; mais , dès que par crainte de l'orage la Receveuse de Montfort
mettait ses appareils à la terre, le phénomène se
produisait en sens contraire et nous ne recevions qu'une faible partie
de notre courant si faible déja par lui-même.
Pour être complet, et sans en tirer vanité, parce que c'est
d'après moi la vérité, je dois vous dire que, tenus
au courant par des publications scientifiques, des divers systèmes
mis en avant comme étant des perfectionnements du téléphone
Bell, nous les avons tous ou presque tous expérimentés :
- Comme Edison nous avons tenté
de renforcer les sons à l'aide du courant d'une pile faisant varier
la résistance opposée au passage du courant téléphonique
;
- A l'exemple du colonel Navez, M. Thore a employé
des rondelles de charbon dans le même but ; Nous avons fait diverses
expériences avec des téléphones à mercure
imités de ceux de Niaudet-Breguet
;
- Nous avons, avant M. Trouvé,
multiplié les diaphragmes ;
- Nous avons fait des appareils énormes avec six, huit, et même
un plus grand nombre d'aimants , ou avec un seul aimant long de 0m 25
et 0m 30,
armés de bobines contenant des kilomètres de fil, etc. ,
etc.;
Et malgré tout le soin apporté par nous à la confection
et à l'installation de ces divers instruments, ils nous ont tous
donné des résultats bien inférieurs à ceux
que nous avons obtenus avec nos appareils.
Vous pourrez, du reste, vous en convaincre en comparant mon modeste mémoire
(si licet parva componère magnis), avec le savant ouvrage de M.
du Moncel , membre de l'Institut,
rendant compte de toutes les expériences téléphoniques
faites en France et à l'étranger.
Vous allez me trouver bien présomptueux, mais je crois néanmoins
pouvoir me permettre d'adresser à tous ceux qui jusqu'ici ont tenté
de perfectionner le téléphone un reproche sérieux
: ils ont dénaturé l'invention de Graham Bell, en lui enlevant
sa qualité principale, qui est du reste le propre de toutes les
grandes découvertes, sa simplicité. Leurs essais sont, pour
la plupart, un retour en arrière. Ils rappellent les premières
expériences faites par Bell lui-même et par Elisha
Gray.
Vers le mois de juillet, nos études allaient prendre une plus grande
extension. M. Fulcrand Ouy, à l'obligeance et au dévouement
duquel je suis heureux de pouvoir rendre un nouvel hommage, nous avait
proposé de recommencer nos conversations avec Mont-de-Marsan interrompues
depuis quelque temps et d'essayer à grande distance nos nouveaux
appareils qui n'avaient encore fonctionné qu'à 12 kilomètres.
C'est alors que se produisit un événement administratif
que je n'ai pas à apprécier autrement que pour dire qu'il
a été bien malheureux pour nous.
Je veux parler de la fusion des Postes et des Télégraphes.
M. Ouy quitta bientôt Mont-de-Marsan et fut envoyé comme
inspecteur à Versailles où sa présence nous a été
plus tard bien utile.
L'autorisation officielle que nous avait donnée M. le Directeur
général de l'ancienne administration des lignes télégraphiques
par sa décision du 19 février 1878, fut considérée
comme nulle et non avenue par M. le Directeur des Postes .
Bien plus, nous fûmes bientôt menacés de nous voir,
ni plus ni moins, appliquer les dispositions pénales du décret
du 27 décembre 1851 , promulgué, quelques jours après
le coup d'Etat, pour empêcher les émeutiers de Paris et des
environs de correspondre clandestinement entr'eux .
Je sais bien que ce décret a eu, d'après la jurisprudence,
un autre but purement fiscal ; mais en quoi pouvions-nous frauder le fisc
en correspondant à 137 mètres, entre chez M. Thore et chez
moi ? Pouvait-on supposer raisonnablement que pour échanger les
idées qui nous viennent à l'esprit, nous emploierions, nous,
qui nous voyons à chaque instant, la poste ou encore moins le télégraphe
?
Aussi malgré deux sommations en due forme reçues les 23
et 25 octobre dernier, nous nous sommes obstinés à conserver
le fil qui nous relie et que nous avions d'ailleurs établi avec
l'agrément de M. le Maire et de M. le Sous-Préfet. Nous
avons seulement, et à notre grand regret, coupé nos communications
avec Hinx et supprimé une nouvelle ligne, très-confortablement
installée , depuis quelques jours à peine, par M. Peyris,
entre son habitation et la route de Montfort, que nous destinions à
une application du téléphone à laquelle M. Thore
songeait depuis longtemps .
Notre conflit avec l'Administration prit bientôt une grande importance
:
nous dûmes faire intervenir MM. les Sénateurs et Députés
qui font partie de la Société. Grâces à leur
puissant appui et aussi aux nombreuses démarches faites en notre
faveur par M. Fulcrand Ouy, nous sommes enfin arrivés à
une sorte de transaction .
L'Etat nous a cédé son monopole pour la correspondance télégraphique
entre la maison Thore, sise à Dax, rue Ste- Ursule , et la maison
Dufourcet, située dans la même ville, rue Cazade, à
une distance de 137 mètres de la première, et ce moyennant
une redevance annuelle de 25 fr. par poste à la condition que notre
ligne serait construite de façon à ne pas nous permettre
de surprendre, en les lisant au son, les dépêches transmises
par les appareils Morse en service au bureau de Dax, etc. , etc.
Nous nous sommes soumis. Vaut mieux un mauvais arrangement qu'un bon procès.
Nous continuons nos expériences. C'est une chasse comme une autre.
Nous avons notre permis et sommes à l'abri des procès-verbaux.
Quant à la seconde condition stipulée dans l'acte de concession,
qu'il me soit permis de déclarer franchement que je la trouve pour
le moins inutile ;
et je ne veux pas d'autres preuves de son inutilité que les constatations
que j'ai faites déjà depuis longtemps. Ce n'est pas seulement
par des effets d'induction d'une ligne sur une autre qu'on arrive à
lire au son les dépêches ; il suffit pour cela de prendre
deux fils, de les planter en terre dans une zone de plusieurs centaines
de mètres de rayon tout autour d'un bureau, et de les attacher
à un téléphone des plus médiocres ; toutes
les dépêches transmises ou reçues par ce bureau viendront
se répercuter sur la plaque vibrante et lui faire rendre un son
assez fort pour qu'une personne un peu exercée puisse les lire
.
Le moyen de vérifier mon assertion est bien facile : dans les localités
d'une certaine importance vous aurez à la fois dans toutes les
maisons le gaz et l'eau de la ville, ou tout au moins le gaz et un puits
; interposez un téléphone entre votre bec de gaz et votre
robinet à eau, et si vous êtes assez rapproché du
télégraphe il n'aura plus de secrets pour vous.
Comment éviter cet inconvénient si grave et si dangereux
? Je n'en vois qu'un, il est radical : supprimer les Morses dont la manipulation
est du reste bien compliquée et qui , on vient de le découvrir,
occasionne à la longue chez les agents qui le font habituellement
fonctionner une maladie spéciale, qu'on a appelé la crampe
des télégraphistes ou plus simplement le mal du télégraphe
.
L'Etat devra, pour cette suppression, dépenser des sommes considérables
, mais ce sacrifice est urgent et il sera, du reste, largement compensé
par les avantages de toute sorte que présente la mesure que j'ose
proposer.
La santé des employés est une chose à prendre en
sérieuse considération et plus que suffisante, à
elle seule, pour faire proscrire un instrument susceptible d'y porter
une aussi grave atteinte.
De plus, l'adoption de systèmes plus simples que celui dont on
se sert aujourd'hui , plutôt par routine que pour tout autre motif,
facilitera la fusion
des Postes et des Télégraphes en dispensant les agents de
la première de ces administrations d'un apprentissage long et laborieux
et fera entrer l'administration nouvelle dans la véritable voie
qu'elle est appelée à suivre .
Mais , me direz-vous , par quoi remplacer le Morse ? Ma réponse
est toute prête :
Pour les grandes lignes, on lui a déjà substitué
le télégraphe à touches de M. Hugues, imprimant les
dépêches en caractères ordinaires .
Pour les lignes d'une importance moyenne on pourrait faire usage d'un
appareil inventé par M. Rémond et construit par M. Loyseau
fils. Comme le Hugues, cet instrument imprime en toutes lettres et son
manipulateur est identiquement semblable à celui du télégraphe
à cadran .
On se demande pourquoi on s'obstine à rejeter un système
aussi complet, réunissant par une heureuse combinaison les qualités
que présentent le Breguet, le Hugues et le Morse et n'ayant aucun
des défauts que nous reprochons à bon droit à ce
dernier. Ne serait-ce pas pour une raison analogue à celle qui
fait que la pile Callot dont on reconnaît les défectuosités
et l'insuffisance est néanmoins préférée pour
les grands bureaux à celle de Leclanché qu'on daigne à
peine employer dans les petites stations .
Enfin, pour les lignes rurales, je n'hésite pas à mettre
en avant le téléphone. Les receveuse des postes pourront,
avec notre appareil, transmettre et recevoir des dépêches
sans étude préalable comme sans danger. Or, il est à
noter, d'après M. Onimus, auteur d'un traité spécial
de la maladie du télégraphe , que ce mal atteint plus fréquemment
les femmes que les hommes. Leur système nerveux, plus délicat,
plus impressionnable , les prédispose à cette terrible affection
qui se termine souvent par la folie.
Si ma proposition venait à être acceptée, on verrait
bientôt les installations télégraphiques se multiplier
et avec elles les recettes. Chaque village, chaque bourg voudrait avoir
son poste téléphonique. Les relations commerciales deviendraient
plus promptes et plus faciles, les affaires, plus actives et plus nombreuses,
et cette transformation se ferait sans imposer aux communes les moins
riches une dépense trop lourde pour leur budget.
Voici , d'après mes calculs, ce que coûterait, en forçant
les chiffres, une ligne entre deux localités situées à
12 kilomètres de distance et déjà reliées
entr'elles par un chemin vicinal complanté d'arbres, auxquels on
pourrait, comme l'a fait M. Peyris, attacher sans inconvénient
le fil conducteur :
1º 120 poulies en poterie vernie, pour isoler les fils et les attacher
aux arbres ..................................... 12 fr.
2º 120 vis, dites tirefonds, pour fixer ces poulies, à 0 fr
. 25 c. l'une ...................................................30
3º 12,000 mètres de fil de fer galvanisé d'un millimètre
de section, à raison de 8 francs par kilomètre.... 72
4° Pose de la ligne, deux ouvriers à 3 francs par jour pendant
12 jours ............................................... 96
EN TOTAL ...................................................................................................................................
210 fr
Soit par kilomètre 17 fr. 50 environ ; et si la pose était
faite prestataires, soit par des hommes de bonne volonté comme
on en rencontre si souvent dans nos campagnes, 11 à 12 francs seulement
( Sur les routes dépourvues d'arbres, on pourrait employer des
poteaux en bois de pin durcis au feu ou enduits de coaltar jusqu'à
une certaine hauteur. Il n'en faudrait pas plus de 10 par kilomètre
et ils coûteraient 4 ou 5 francs chacun, mis en place) .
Le prix du matériel nécessaire pour chaque poste ne coûterait
pas non plus bien cher. Il se composerait :
1º De deux téléphones à boîte métallique
et à vis de réglage valant au plus............................................
30 fr.
2º D'un commutateur à six directions (modèle de M.
Thore) ...............................................................
15
3º D'une sonnerie d'appel ...................................................................................................................
6
4º D'un paratonnerre...........................................................................................................................
5
5. De six éléments Leclanchet ...........................................................................................................
18
EN TOTAL ....................................................................................................................................
74 fr .
Encore, à la rigueur, on pourrait fort bien supprimer la sonnerie,
la pile et le commutateur et les remplacer comme avertisseur par une corne
de chemin de fer, coûtant un franc au plus ; car le son de cette
corne, émis au bureau du départ dans le pavillon du téléphone,
s'entendra à l'arrivée avec une intensité suffisante
pour attirer l'attention de l'agent préposé à la
réception quelque grand que soit son bureau, quelque tapage qu'on
fasse autour de lui. Ce moyen est du reste déjà employé
dans plusieurs usines où l'on fait usage du téléphone.
Le matériel ainsi réduit serait encore bien suffisant et
plus spécialement destiné aux communes pauvres , mais pas
assez cependant pour ne pas se permettre une dépense de 36 francs
.
Je sais bien qu'on fait à l'application du téléphone
à la télégraphie de nombreuses objections . Pour
moi elles rentrent toutes dans les trois suivantes que nous allons examiner
et discuter ensemble. Vous verrez qu'elles ne sont sérieuses qu'en
apparence :
1º On reproche à notre appareil de ne pas enregistrer les
messages vocaux. Mais cet enregistrement est-il donc bien nécessaire
? Ne peut-on pas garder comme minute de la dépêche l'original
manuscrit déposé par l'expéditeur au poste de départ,
le classer dans les archives et l'y retrouver , en cas de besoin, bien
plus vite et plus facilement que les rouleaux du Morse ? C'est du reste
ainsi qu'on procède, je crois, dans les bureaux qui se servent
du système Hugues, car la bande imprimée par le récepteur
est collée sur un papier spécial et remise à la personne
à laquelle la dépêche est adressée .
2º Au point de vue du secret des transmissions le téléphone
n'offrira pas plus de garanties que le Morse. A cela je répondrai
qu'il est plus difficile qu'on ne le pense de surprendre au passage une
conversation téléphonique. Il faut pour y parvenir accrocher
la ligne et établir un fil en dérivation, faire en un mot
une installation trop apparente pour qu'on ose opérer en plein
jour. Or je ne propose l'usage des téléphones que pour les
bureaux fermés au public dès sept heures du soir. Tandis
que, nous l'avons vu plus haut, les indiscrétions avec le Morse
peuvent se commettre clandestinement, à toute heure , au domicile
même de l'indiscret en dehors de toute surveillance possible.
3º Restent, au moins les phénomènes d'induction d'un
fil à un autre, qui font qu'une dépêche transmise
par un bureau se reproduira dans tous les postes dont les conducteurs
seront placés sur les mêmes poteaux.
Cette difficulté est, je l'avoue, la plus grave, mais elle est
loin d'être insurmontable .
On a d'abord pensé, pour éviter cet inconvénient,
à isoler les fils avec un enduit de gutta percha, ou une couverture
en soie ou en coton, diminuant suffisamment les effets de l'induction.
Mais la mise en uvre de ce procédé coûterait
fort cher et ferait perdre ainsi à la réforme que je propose
un de ses principaux mérites .
M. Peyris a découvert une manière bien plus ingénieuse
de surmonter cet obstacle. Son idée est bien plus pratique et présente
à d'autres points de vue des avantages dont la télégraphie
pourra peut-être tirer profit.
Il a inventé un appareil simple et d'une construction peu coûteuse,
dont il vous donnera , j'espère, avant longtemps la description,
à l'aide duquel, un nombre relativement considérable de
bureaux , dix, quinze, vingt, situés dans la même direction,
pourront correspondre avec un seul fil. Avec cela de particulier qu'un
tableau indicateur fera simultanément connaître à
tous les postes si deux d'entreux , qui seront désignés
par leur nom, sont en correspondance, ou si la ligne est libre et toutes
les stations au repos.
Supposons , pour mieux comprendre, le système de notre collègue
fonctionnant sur une ligne que nous connaissons tous, entre Dax et St-Sever,
avec ces six postes, Dax, Hinx, Montfort, Mugron, Montaut et St-Sever.
Si Dax vient à correspondre directement avec St-Sever le tableau
placé à Hinx, à Montfort et dans tous les autres
bureaux, le fera savoir aux employés qui les dirigent, et dès
que la conversation sera terminée, ils en seront également
avertis par ce tableau en forme de cadran dont l'aiguille reviendra au
cran de repos .
De semblables indications se produiront chaque fois que deux stations
quelconques de la ligne échangeront une dépêche.
De plus , comme cela a lieu déjà avec l'appareil connu sous
le nom de parleur par inversion de courant, qui permet de correspondre
avec deux points différents en se servant du même fil, les
postes tête de ligne et les intermédiaires pourront attaquer
à leur choix un de leurs correspondants , et les autres, quoiqu'avertis,
ne pourront pas surprendre leur correspondance, les transmissions restant
complètement indépendantes et trois bureaux ne pouvant pas
fonctionner en même temps.
Ce serait un inconvénient, plutôt qu'un avantage, si on voulait
appliquer cet appareil nouveau à des lignes importantes, aussi
n'en ai-je parlé qu'au chapitre où je traite de ce que j'appelle,
avec l'administration, les lignes rurales. Je crois néanmoins qu'il
pourra être très utilement employé par les compagnies
de chemins de fer, surtout pour le réseau d'intérêt
local qui est aujourd'hui en projet.
On peut, enfin, arriver à un résultat aussi complet, produire
absolument les mêmes effets d'une manière encore moins compliquée,
sans autre appareil qu'un commutateur imaginé par M. Thore ; c'est
du reste ce moyen que nous employons dans nos trois postes depuis qu'une
autorisation régulière nous a permis de faire une installation
définitive.
Pour que vous saisissiez mieux mon explication j'en reviens a mon premier
exemple et je suppose les stations de Hinx , Montfort, Mugron et Montaut
munies du commutateur de M. Thore et disposées de façon
à le faire fonctionner pour le mieux.
A l'entrée de chacun de ces bureaux, la ligne se bifurquera en
deux fils, qui se réuniront à leur sortie. L'un de ces fils
passera par le commutateur, l'autre, par le téléphone qui
sera ainsi , en permanence, embroché ou à cheval (ces deux
expressions sont devenues techniques), et pourra recevoir et transmettre,
dans toutes les directions, en prenant sa terre aux deux postes extrêmes
à travers les bobines des autres téléphones intermédiaires
, ce qui pour les courants téléphoniques ne constitue pas
une résistance appréciable . Nos expériences avec
Hinx en sont la preuve.
Le fil dirigé vers le commutateur servira au passage du courant
de la pile, plus difficile à conduire et qui pour éviter
la résistance à lui offerte par les téléphones
passera en entier par cette voie et aura assez d'intensité pour
faire décleucher, à la fois , toutes les sonneries de la
ligne. Il suffira d'avoir une pile et de dix à douze éléments
grand modèle, surtout si on emploie de petites sonneries, bien
sensibles .
Avant d'aller plus loin, je dois, si je veux être bien compris,
vous décrire le commutateur qui est la pièce principale
de mon système.
Il se compose d'un disque en cuivre rouge, A, placé sur un pivot
isolateur en bois , B, à une hauteur d'un centimètre environ,
d'une planchette, également en bois , P, d'un diamètre supérieur
comme l'indique la figure II de la planche I.
Cette planchette est munie de six bornes reposant sur un égal nombre
de lames métalliques , 1, 1, 1, 1, 1, 1, (planche I figure I),
larges de trois à quatre millimètres, qui convergent vers
le centre de l'appareil, passent sous des vis , v, v, v, v, v, v ( même
planche figure II ) et sont, bien entendu.
séparées les unes des autres par le pilier central. Les
vis sont en laiton, elles traversent le plateau en cuivre, A, et viennent,
quand on les serre , s'appuyer sur les lames qui se trouvent au-dessous
.
Si un courant arrive par la borne X ( figure II ) , et que je veuille
le faire sortir par la borne Y, je n'aurai qu'à baisser les deux
vis correspondantes . elles viendront établir avec la lame placée
sous les bornes un contact, d'autant plus parfait qu'elles seront fortement
serrées, et le courant traversant le disque A sera facilement conduit
de X en Y.
Si nous fixons la ligne de Dax à la borne X et le côté
St-Sever à la borne Y, nous obtiendrons la communication que nous
cherchions à obtenir, et si encore nous mettons la borne Z en rapport
avec la sonnerie du poste, en baissant la vis qui se trouve au-dessus,
le courant envoyé de Dax à St-Sever fera nécessairement
marcher la sonnerie. Une quatrième vis servira à lancer
le courant de la pile pour appeler les bureaux correspondants, la cinquième
sera destinée à mettre les appareils à la terre,
en cas d'orage, et la sixième fera communiquer le poste avec la
sonnerie de nuit.
Tous les bureaux étant ainsi installés, il n'y aura plus
qu'à convenir d'un signal d'appel spécial pour chacun d'eux.
De plus, comme pour parler il faudra avoir soin de lever les deux vis
de ligne, sans quoi on n'entendrait rien, chaque station pourra savoir
si la voie est libre en essayant de sonner chez un de ses voisins et en
écoutant avec son téléphone si la sonnerie fonctionne,
ce qui s'entend parfaitement.
Si deux stations correspondent en ce moment, comme le circuit de la pile
est coupé, puisque les vis de ligne sont levées, le courant
ne passe pas , rien ne sonne. Si au contraire le correspondant répond
, on n'a plus qu'a causer avec lui sans crainte d'être interrompu.
Ce n'est pas seulement à la télégraphie que le téléphone
est appelé à rendre de grands services. Il a reçu
et recevra encore de nombreuses applications , de genres bien différents.
Je ne vous en indiquerai que quelques-unes pour ne pas trop agrandir le
cadre de mon mémoire.
De plus compétents que moi vous diront que l'emploi de cet appareil
peut ouvrir à la physiologie une voie nouvelle et amener des découvertes
qui contribueront inévitablement à faire progresser la médecine
et la chirurgie .
Nous connaissons ses qualités exceptionnelles comme électromètre
: la sensibilité dont il a fait preuve dans les constatations délicates
qu'il nous a permis de faire jusqu'à l'heure nous a fait penser
à étudier avec son aide les variations subies, d'après
certains auteurs, par la température de la Fontaine chaude .
En envoyant au fond du gouffre une soudure métallique, produisant
des courants thermo-électriques d'une intensité proportionnelle
à la chaleur qui les développera, nous pourrons arriver,
je crois , avec un interrupteur et un téléphone, sinon à
mesurer exactement l'intensité de ces courants et par contre la
température qui les a produits, du moins à constater positivement
si cette température est ou non variable.
Si nos communications avec Hinx n'avaient pas été interrompues,
nous aurions depuis longtemps réalisé une idée de
M. Thore, à laquelle j'ai fait allusion plus haut et qui vous étonnera,
j'en suis sûr ; nous aurions appliqué le téléphone
à l'étude de l'Astronomie .
N'allez pas croire que nous ayons eu la prétention de correspondre
avec les habitants de la lune. Voici tout bonnement ce que nous aurions
fait :
Entre Dax et le château de M. le commandant Peyris, nous avons,
à vol d'oiseau , une distance que cet Offlcier supérieur
du Génie avait eu la complaisance de mesurer mathématiquement.
Cette base aurait été, d'après nous , suffisante
pour qu'avec des observations simultanées, faites à l'aide
de deux télescopes que nous aurions placés aux deux extrémités,
et qui seraient devenues possibles grâces à une correspondance
constante par le téléphone, nous avons eu au moins l'espoir,
sinon la certitude, de parvenir a calculer la parallaxe des bolides qui
se promènent autour de notre satellite.
Je termine par une dernière application moins scientifique mais
certainement plus utile. Nous faisons, avec ce prodigieux instrument,
entendre les sourds, et si nous n'allons pas jusqu'à faire parler
les muets, nous sommes en bonne voie pour atteindre ce dernier résultat.
Nous avons déjà enlevé à la bouche une partie
du rôle actif qu'elle joue dans la transmission des sons produits
par les vibrations des cordes vocales.
Voici , en effet, les intéressantes observations que nous avons
faites tout dernièrement avec mon ami Thore .
Pour entendre, il n'est pas nécessaire de mettre le téléphone
à l'oreille si on le place sur la bouche, sur les yeux, sur le
crâne, sur la nuque, les vibrations se transmettent directement
au cerveau sans passer par l'appareil auditif, et les sourds dont l'infirmité
provient d'un dérangement, dans cet appareil perçoivent
parfaitement les sons surtout si on leur fait serrer l'instrument avec
les dents, et dans tous les cas, bien mieux qu'avec le meilleur des cornets
acoustiques.
En sens inverse, si pour parler, vous mettez votre instrument, non plus
sur la bouche , mais sur l'oreille, sur le front, et même comme
l'a fait M. Du Moncel , sur le creux de l'estomac, la parole arrive au
poste opposé assez nette pour être comprise ; si bien que
M. Thore et moi en sommes venus à ne plus ôter, pour causer
ensemble, le téléphone de l'oreille.
Je m'arrête , parce qu'il faut savoir se borner. J'aurais encore
beaucoup à dire, mais je vous en fais grâce pour cette fois.
Je vous raconterai seulement, aussi brièvement que possible, les
quelques essais que nous avons faits de deux autres instruments, également
en vogue aujourd'hui : Le Microphone et le Phonographe .
Le Microphone.
Le microphone, comme le dit avec raison M. Figuier, dans son Année
scientifique 1878, n'est autre chose qu'un transmetteur particulier destiné
à renforcer les sons du téléphone.
Il a été inventé par un physicien Américain,
M. Hugues, qui n'a fait, en réalité, que donner une forme
nouvelle, une disposition différente au téléphone
de son compatriote Edison.
Les deux appareils ne sont, en effet, que l'application d'un même
principe déjà constaté par M. Du Moncel, en 1865,
et qui d'après le docte académicien français peut
se formuler ainsi : « La plus ou moins grande pression exercée
entre les pièces d'un contact des interrupteurs influe considérablement
sur l'intensité des courants qui les traversent. » Où
, encore mieux, comme le fait remarquer le même auteur dans son
récent ouvrage sur le Téléphone , le Microphone et
le Phonographe (Paris , Hachette, 1878) : en faisant varier la résistance
dans un circuit parcouru par le courant téléphonique on
renforce considérablement les sons .
De là, le nom grec donné à l'appareil qui agrandit
la voix et qui fait entendre plus forts les sons les plus faibles , comme
le microscope fait voir plus gros les objets les plus petits.
Rien de plus facile à construire qu'un microphone. Il suffit d'employer
un moyen quelconque, et ils sont nombreux, pour intercaler dans le parcours
des deux fils servant à conduire, à la fois, le courant
induit du téléphone et celui d'une pile, un système
dont une partie, solide ou liquide, vibrera sous l'action de ce dernier
courant et fera varier, par conséquent, la résistance que
le conducteur offrira au passage du premier.
Hugues et Edison se sont servis du charbon, d'autres ont préféré
des liquides, notamment le mercure ; d'autres enfin ont obtenu le même
résultat avec des clous, des pointes de Paris ou des fragments
d'aiguilles à tricoter, mis en croix les uns sur les autres .
Après avoir essayé tous ces différents procédés,
nous avons définitivement opté pour le charbon et nous vous
soumettons la disposition qui a produit pour nous les meilleurs effets.
Elle est due à M. Davezac de Moran, qui n'a fait, du reste, que
modifier l'appareil de M. Gaiffe, en le rendant plus facile
à manier et moins fragile.
Il se compose (voir la planche II) d'une petite plate-forme en bois p,
p, supportée sur deux rouleaux en caoutchouc, R, R. Sur cette planchette
est fixée une potence en cuivre T, munie d'une vis de réglage
G, qui soutient un cube en charbon de cornue A, dont la partie inférieure
est creusée en forme de V. Au-dessous de ce premier cube est placé
un second de mêmes dimensions C, ayant aussi une entaille en V,
mais à la partie supérieure.
Ce dernier V est coupé vers le milieu de l'épaisseur du
cube par un fil de cuivre F, dont nous verrons bientôt l'utilité.
Les deux charbons, ainsi disposés , sont réunis par une
plaquette très mince B, également en charbon, retenue en
haut et en bas par la double rainure en V que je viens de décrire
et pouvant vibrer librement, s'appuyer tantôt d'un côté,
tantôt d'un autre, sans être exposée à tomber
et à se casser quand bien même on renverserait l'appareil
. Cette stabilité de la plaque vibrante a été obtenue
par M. Davezac en taillant ses charbons de manière à la
retenir en avant et en arrière et en plaçant sur le cube
inférieur le fil F, passant dans la fente K, ce qui rend impossible
sa chute par côté .
Les courants rentrent par la borne E, montent par la tige T, traversent
les cubes et la languette en charbon A, B, C, et sortent par la borne
D , pour aller rejoindre le téléphone d'arrivée.
Avec ce microphone, nous avons pu entendre de Hinx à Dax, non seulement
le bruit de la montre de M. Peyris, mais encore son souffle qui prenait
les proportions de celui d'un vrai soufflet de forge.
Les sons d'une boîte à musique ressemblaient par leur intensité
à ceux de l'orgue de la cathédrale, et les pas d'une mouche
sur la planchette retentissaient comme ceux d'un cheval sur le pavé.
Malgré cela, la parole n'était pas aussi claire ni aussi
nette qu'avec le téléphone ; les mots étaient souvent
coupés en deux et nous n'avons jamais pu correspondre avec le microphone
d'une manière convenable et suivie.
Ces expériences nous ont offert un grand intérêt,
mais nous n'avons pas tardé à nous convaincre de leur inutilité
au point de vue pratique. Pour nous, cet appareil risque très fort
de n'être jamais qu'un fort joli jouet.
On a bien essayé de l'appliquer à l'auscultation et à
l'observation des divers mouvements qui se produisent dans l'organisme
humain , mais je crois qu'il n'a pas encore produit de constatations ni
plus sûres, ni plus délicates que celles faites avec les
instruments déjà employés au même usage en
médecine.
Le Phonographe.
Vous n'avez pas oublié l'accueil fait à ce nouvel instrument
par M. Bouillaud , lorsque M. Du Moncel en parla pour la première
fois à l'Institut. Comme saint Thomas, le docte académicien
a dû se rendre à l'évidence et les visiteurs de notre
dernière exposition ont pu admirer l'appareil inventé par
Edison, comme ceux de l'exposition de Philadelphie avaient les premiers
admiré le téléphone.
Le Phonographe, son nom le dit, enregistre la parole et la reproduit .
Avant Edison, deux Français, M. Léon Scot
et M. Charles Gros étaient arrivés presqu'au
même résultat. Le premier avait construit un appareil qu'il
appelait le Phonautographe
à l'aide duquel la parole s'imprimait d'elle-même, le second
avait déposé, dès 1877, à l'Académie
des sciences, un pli cacheté, contenant le moyen de reproduire
les sons avec les traces fournies par un enregistreur à peu près
semblable à celui que le premier avait fait fonctionner avant lui.
Malheureusement ce pli n'a été ouvert que trop tard.
Le phonographe d'Edison se compose d'un cylindre métallique recouvert
d'une feuille de papier d'étain, ressemblant à celui dont
on se sert pour envelopper le chocolat. Ce cylindre tourne sur son axe
; son mouvement doit être très-lent et est obtenu avec une
manivelle ou encore mieux avec un ressort d'horlogerie.
Au-dessus de cette première partie du système et venant
presque la toucher, se trouve une embouchure de téléphone,
dont la plaque vibrante est armée d'un petit stylet se déplaçant
à chaque vibration et venant imprimer en quelque sorte cette vibration
sur le papier qui cède sous l'impulsion qu'il reçoit et
en conserve la trace .
Le cylindre, en tournant, est animé d'un autre mouvement dans le
sens de sa longueur produit par une vis qui fait que la gravure des sons
a lieu suivant une ligne en spirale, symétrique aux filets du pas
de cette vis, et permet en même temps de ramener le rouleau à
son point de départ, lorsqu'on a fini de parler dans l'embouchure.
Si donc on procède ainsi, si l'on parle un peu fort devant la plaque,
comme dans un téléphone, pendant que le cylindre, ou rouleau
, accomplit son double mouvement, la parole se grave en petits traits
sur le papier d'étain . Si on fait ensuite passer à nouveau
le cylindre sous le petit poinçon adhérent à la membrane
téléphonique, après l'avoir ramené a son point
de départ et en le faisant tourner comme précédemment,
les secousses imperceptibles occasionnées au burin par les creux
et les pleins de la gravure, produisent des vibrations semblables à
celles qui ont été gravées et la plaque rend, quoique
grandement affaiblis, mais dans le même ordre , les sons et les
paroles qu'elle a reçus. Si pour augmenter sa sonorité on
ajoute au pavillon de l'appareil un cornet en carton très-long
et très-évasé, on renforce assez la parole pour qu'elle
puisse être entendue et comprise par une nombreuse assistance.
Il m'a été donné d'entendre une seule fois le phonographe
et je dois vous avouer que d'après ce que j'avais lu dans les journaux
et même dans des ouvrages sérieux, j'avais le droit de m'attendre
à mieux. Je suis cependant facile à enthousiasmer, c'est
un reproche qu'on m'a adressé bien souvent et je sens que je le
mérite. Eh bien, quoique l'instrument que j'ai vu fonctionner fut
des meilleurs, m'a-t-on dit, je n'ai pas été enchanté
des expériences auxquelles j'ai pu assister .
J'ai constaté avec peine que la parole était reproduite
sur un ton nasillard rappelant celui d'un téléphone dont
l'aimant serait trop près de la plaque et d'une façon presqu'inintelligible
par moments. Le chant était répété un peu
plus nettement et les sons d'un instrument à vent, un cornet à
pistons quoiqu'un peu dénatures, étaient cependant redits
assez exactement.
Quoi qu'il en soit, l'invention du grand inventeur américain n'en
est pas moins admirable. N'est-ce pas merveilleux que l'homme ait pu arriver,
même imparfaitement, à imiter un des grands chefs-d'uvre
du Créateur et à imaginer un agencement mécanique
pouvant, comme le dit Figuier : remplacer l'organe de la voix , et produire
les effets de la bouche, de la langue et du larynx .
Vous allez trouver, peut-être, que nous avons élevé
nos prétentions bien haut : nous avons, nous aussi , essayé
de faire un phonographe ! Et si nous n'avons pas réussi, nous ne
désespérons pas de réussir un jour. M. Peyris et
M. Thore ne sont pas hommes à se laisser décourager ; ils
poursuivent la réalisation de leur projet avec un acharnement que
le succès couronnera, j'en suis sûr.
Leur système diffère de celui d'Edison en ce que le cylindre
en cuivre et le papier d'étain sont remplacés par une petite
enclume en fer doux et par un fil en métal dur qui, en allant s'enrouler
successivement sur deux dévidoirs qui le font mouvoir tantôt
dans un sens, tantôt dans un autre passe entre l'enclume et le stylet
de la plaque vibrante, assez près pour que les vibrations se gravent
sur la face du fil en regard du burin. Ce burin est en acier fortement
trempé et affecte la forme d'un ciseau des plus tranchants ; de
telle sorte que les traces qu'il laisse sur le fil, sont de véritables
gravures au trait, sans bavures, sans déchirures comme celles qui
se voient sur le papier d'Edison, et qui sont la seule cause de l'altération
que cet instrument fait subir aux sons qu'il reproduit.
Notre appareil n'a pas été encore construit avec assez de
perfection pour produire des résultats comparables à ceux
que je me permets de critiquer, mais il a cependant fonctionné
d'une manière suffisante pour nous donner grand espoir et pour
nous prouver que le principe est excellent et que l'exécution était
seule défectueuse. C'est déjà beaucoup.
De plus, il a déjà permis à M. Thore de faire une
observation qui , si elle est juste, fera de son phonographe un instrument
bien plus précieux , bien plus pratique que s'il rendait la voix
aussi parfaitement que possible.
L'impression des sons se fait sur le fil avec une netteté, une
délicatesse de traits si grande qu'elle constitue une véritable
graphique de la parole qu'elle enregistre. Les moindres altérations
dans la voix laissent des traces sensibles et constantes, et des expériences
répétées nous ont prouvé que ces altérations
, variant avec leurs causes, produisaient toujours les mêmes traits,
les mêmes figures sur le fil, quelle que soit la personne qui ait
parlé.
Notre ami croit arriver à établir que chaque maladie des
voies respiratoires et des poumons a sa graphique spéciale facile
à obtenir et à dessiner avec son appareil. Vous devinez
les services immenses que sa découverte rendrait à la médecine.
En questionnant son malade et en le faisant répondre dans un phonographe,
le médecin verrait le nom de l'affection dont est atteint le patient
venir s'imprimer de lui-même, en quelque sorte , en toutes lettres,
sur le fil métallique.
Quoi de plus sûr que ce diagnostic ?
EUG . DUFOURCET .
A la séance du 3 Juillet 1879
...
Une lettre de M. Guthman, annonçant l'envoi des publications
de la Société académique des Hautes-Pyrénées
et regrettant que quelques numéros soient épuisés.
M. Guthman exprime, en outre, le désir qu'il lui soit fait don
de deux exemplaires des mémoires de M. Dufourcet sur le téléphone
et le phonographe ; ...
Séance du 6 novembre 1879 .
. ..
Dufourcet lit un mémoire intitulé : Catalogue raisonné
des vicomtes de Dax, qu'll a extrait en grande partie des uvres
manuscrites de J.-B. Thore et complété à l'aide de
documents divers et des archives de la ville.
Il lit un second mémoire dans lequel il rend compte de trois nouvelles
expériences téléphoniques, faites par divers membres
de la Société et qui qui peuvent se résumer ainsi
:
1 º A l'aide de deux fils attachés l'un à un bec de
gaz, l'autre à la pompe du puits de sa maison ou bien même
en attachant ces fils à deux barres de fer, plantées en
terre, dans sa cour, à sept mètres l'une de l'autre, M.
Dufourcet a entendu et a fait entendre à diverses personnes non-seulement
des dépêches du télégraphe Morse expédiées
et reçues par le bureau de Dax, mais même celles échangées
le soir après la fermeture de tous les bureaux du pays entre Bordeaux
et Saint-Sébastien et vice-versa ;
2º Avec un téléphone, installé comme dans l'autre
expérience, en communication avec la terre seulement, on est averti
longtemps à l'avance des orages et des diverses perturbations atmosphériques.
Les orages s'annoncent douze ou quinze heures à l'avance par un
grésillement tout spécial qui va toujours en augmentant,
jusqu'au moment où ils éclatent.
Les changements de température produisent dans l'appareil un bruit
tout particulier qu'on a déjà comparé à des
cris d'oiseaux. Enfin, la pluie s'annonce par une sorte de bruissement
ressemblant à celui produit par une friture ;
3º Il n'est pas nécessaire pour faire fonctionner un microphone
de se servir d'une pile. - En intercalant cet appareil dans le circuit
entre la terre et le téléphone, il fonctionne à merveille.
Le courant qui le fait fonctionner est-il fourni par l'attaque lente mais
certaine que fait subir l'humidité du sol soit à la pompe,
soit à la canalisation du gaz sur lesquels les expérimentateurs
prennent leur terre ou bien ont-ils, sans s'en douter, capte des courants
telluriques ? Telle est la question qui sera étudiée pour
la prochaine séance par M. Thore. Quoiqu'il en soit, le microphone
ainsi intercalé dans le circuit du téléphone, renforce
d'une manière très sensible les sons produits par ce dernier.
NOTE SUR TROIS NOUVELLES EXPÉRIENCES FAITES
A L'AIDE DU TÉLÉPHONE BELL MODIFIÉ PAR M. THORE
Ne fût-ce que pour donner raison à ceux qui prétendent
que nous sommes atteints du délire de la téléphonie,
permettez-moi de vous entretenir encore de mon sujet favori, en vous parlant
de trois expériences nouvelles que nous venons de faire avec M.
Thore et qui vous offriront peut-être quelque intérêt.
La première, vous prouvera, une fois de plus, la sensibilité
toujours croissante de nos appareils. Ceux dont nous nous servons actuellement
ne différent presque pas de celui que j'ai décrit dans mon
dernier mémoire : la boîte sonore est en métal très-mince
(une boîte de cartouches Gevelot pour carabine Flobert de 0m09m)
; ces dimensions sont à peu près les mêmes , 0m45m
sur 0m65m, le manche et le pavillon sont toujours en bois de cèdre
rouge. Avec ces instruments, plus simples encore que les premiers dont
nous nous sommes servi, nous entendons parfaitement non-seulement les
dépêches du télégraphe Morse expédiées
et reçues par le bureau de Dax, mais même celles échangées
entre tous les bureaux à plus de 40 lieues à la ronde. Je
n'exagère pas et je suis prêt à faire entendre de
mon cabinet, à tous ceux qui voudront s'en assurer par eux-mêmes,
les télégrammes allant de Bordeaux à Saint-Sébastien
et vice-versâ, le soir après neuf heures, par une ligne passant
à la gare, n'entrant pas en ville par conséquent, et cela
avec un téléphone accroché à deux fils attachés,
l'un au bec de gaz qui est devant ma porte, l'autre à mon puits
; ou même encore, et c'est ici que la chose devient réellement
étonnante, en plantant dans ma cour deux barres de fer à
7 à 8 mètres l'une de l'autre et en plaçant le téléphone
entre ces deux fils de terre bien faciles à installer.
Il s'établit dans ce circuit un extra courant pris sur le retour
par la terre des courants télégraphiques, et les interruptions
du courant principal se répètent dans l'extra courant avec
une intensité suffisante pour être perceptibles à
l'aide de notre appareil. Peut-être un jour arriverons-nous à
imprimer les vibrations qu'elles occasionnent dans la membrane sonore
!
La deuxième expérience nous a donné des résultats
plus pratiques et qui nous amèneront, je l'espère, à
faire avant longtemps une application nouvelle de l'invention de Bell
qui en a reçu déjà de si nombreuses et de si variées.
Le téléphone est appelé , je crois, à rendre
de grands services à la météorologie et voici les
quelques observations qui me le font croire :
J'ai en permanence dans ma cour deux barres de fer plantées en
terre , à chacune d'elles est fixé un conducteur en fil
de cuivre recouvert aboutissant à mon appareil récepteur
que je consulte régulièrement deux ou trois fois par jour
et qui n'a jamais manqué de me signaler 12 ou 15 heures à
l'avance les divers orages qui ont éclaté sur notre ville
depuis plusieurs mois. Quand le temps est orageux, il se produit sur la
plaque vibrante un bruit tout spécial, une sorte de grésillement,
qui va en augmentant à mesure que l'orage approche et qui au moment
où il a éclaté prend une intensité comparable
à celui produit par la grêle frappant sur des carreaux de
vitre. A chaque éclair, c'est comme si une pierre tombait dans
la boîte sonore. Les perturbations atmosphériques, les changements
de température sont aussi annoncés d'avance par un bruit
tout particulier dont nous avons déjà parlé et que
nous avons désigné sous le nom expressif de cris d'oiseaux.
Il n'est pas nécessaire pour entendre ces cris d'expérimenter
sur une longue ligne, comme nous l'avions cru tout d'abord, il suffit
pour cela de faire une installation comme la mienne, de prendre, comme
nous le disons en notre argot téléphonique, la terre en
deux points distants de 7 à 8 mètres l'un de l'autre, au
minimum .
La pluie s'annonce par un bruissement que nous avions déjà
constaté depuis longtemps et que dans mon premier mémoire
je comparais, avec M. Du Moncel, à celui que produit une friture.
Enfin, voici en quelques mots notre troisième constatation, j'allais
dire découverte : Il n'est pas nécessaire pour faire fonctionner
un microphone de se servir d'une pile. Vous vous souvenez que, dès
le commencement de nos recherches, nous avons reconnu que le conducteur
attaché au puits Dulos nous fournissait un courant mesurant 15º
à la boussole des sinus ; nous avons eu l'idée d'essayer
si ce courant était assez intense pour produire sur un microphone
les interruptions destinées à renforcer le courant induit,
et nous avons parfaitement réussi. Avec cette pile d'un nouveau
genre, nous avons fait entendre de chez moi , chez mon excellent ami Thore,
le tic-tac de ma montre, le souffle de la respiration, etc. En prenant
au lieu du puits, toujours comme pile, le bec de gaz qui est dans la rue,
on obtient les mêmes résultats. Si bien que nous nous demandons
si l'électricité dont nous nous servons nous est fournie
par l'attaque lente mais certaine que l'humidité du sol fait subir
aux métaux qui composent soit ma pompe soit la canalisation du
gaz , ou bien si le hasard n'a pas mis à notre service des courants
telluriques que nous captons sans nous en douter. Nous étudierons
cette question vraiment intéressante et à la prochaine réunion,
M. Thore, plus compétent que moi , vous en donnera la solution
(1).
Quoi qu'il en soit, le Microphone ainsi intercallé dans notre circuit,
sans autre pile que le fil de terre, fonctionne à merveille et
produit de plus l'effet
de renforcer sensiblement les sons en transformant le téléphone
Bell en un véritable téléphone Edison d'une construction
facile et surtout peu
coûteuse .
EUGÈNE DUFOURCET.
(1) Depuis la lecture de cette note nous avons acquis la certitude
que ces courants nous sont fournis par la terre. Nous avons placé
dans ma cour deux blocs de charbon de cornue, inattaquables par les acides
les plus corrosifs, et nous avons obtenu des courants d'une intensité
à peu près égale à celle de l'électricité
venant de la pompe ou du bec de gaz.
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